La culture du viol : qu’est-ce que c’est vraiment ?
La culture du viol, qu'est-ce que c'est vraiment ?
Pourquoi ce terme dérange précisément ceux qui auraient le plus intérêt à le comprendre.
Alors posons les choses clairement, avec une définition rigoureuse. Pas militante. Sociologique.
Ce que le concept signifie vraiment
La "culture du viol" est un concept apparu dans les années 1970 aux États-Unis, dans les cercles universitaires et militants féministes, avant d'être progressivement repris par la communauté scientifique. Il a été popularisé notamment par Susan Brownmiller, dont le livre Against Our Will (1975) reste une référence académique citée dans des centaines d'études. Ce concept désigne des attitudes et comportements qui, dans un groupe ou une société, minimisent, normalisent et parfois encouragent le viol.
Plus précisément, en 1993, Buchwald, Fletcher et Roth le définissent comme "des discours et normes dominants d'une société dans laquelle le viol est un fait de la vie, au même titre que la mort ou les impôts." L'ONU Femmes le reformule ainsi : "un environnement social qui permet de normaliser et de justifier la violence sexuelle, alimenté par les inégalités persistantes entre les sexes."
Ce n'est pas une accusation contre les individus. Ce n'est pas dire que tout le monde approuve le viol. On peut entretenir la culture du viol sans être un violeur soi-même. C'est la description d'un système de croyances collectives, transmises, intériorisées, reproduites, qui crée les conditions dans lesquelles la violence sexuelle devient possible, banale, et rarement sanctionnée.
La distinction est fondamentale. Et c'est elle qu'on va explorer méthodiquement.
Les mythes du viol : le cœur du système
Pour comprendre comment ce système fonctionne, il faut commencer par ce que les chercheurs appellent les "mythes du viol". C'est à Martha Burt que l'on doit la première étude scientifique sur le sujet, en 1980. Elle les définit comme des "préjugés, stéréotypes et fausses croyances sur le viol, les victimes de viol et les violeurs, qui servent à créer un climat hostile à l'égard des victimes." En 1994, Lonsway et Fitzgerald affinent encore la définition : "des attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l'agression sexuelle masculine contre les femmes."
Ces mythes s'articulent autour de quatre piliers principaux : blâmer la victime pour son viol, nier la réalité de l'agression, excuser l'agresseur, et minimiser la gravité des faits.
Concrètement, on les reconnaît tous. On les a tous entendus, et peut-être pensés.
« Elle portait une jupe courte. » « Elle avait bu. » « Si elle voulait vraiment dire non, elle se serait défendue. » « Les femmes qui portent plainte le font souvent par vengeance. » « Entre gens qui se connaissent, ce n'est pas vraiment un viol. » « Un mari ne peut pas violer sa femme. » « Si elle n'a pas crié, c'est qu'elle était consentante. »
Ces phrases fonctionnent toujours de la même façon : elles déplacent la responsabilité de l'agresseur vers la victime, ou elles nient la réalité de l'agression. Et elles ont un effet psychologique précis sur les agresseurs eux-mêmes. Burt a avancé l'hypothèse que ces mythes agiraient comme des "neutralisants psychologiques", ils permettraient aux agresseurs de percevoir leur acte comme justifié, et leur laisseraient la possibilité de se débarrasser des interdictions sociales de nuire à l'autre.
Ce mécanisme est fondamental. Il explique pourquoi des hommes ordinaires, pas des monstres, pas des psychopathes, peuvent commettre des agressions sexuelles tout en se convainquant qu'ils n'ont rien fait de mal.
Ce que les chiffres belges révèlent sur ces mythes
En Belgique, les données sur l'adhésion à ces mythes sont particulièrement révélatrices. Un sondage réalisé par l'institut Dedicated pour Amnesty International Belgique et SOS Viol, portant sur 2 300 personnes, livre des résultats que Liesbet Stevens, directrice adjointe de l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes, a qualifiés de "vraiment frappants".
- →38 % des hommes et 43 % des femmes pensent que la sexualité des hommes est en général plus pulsionnelle et incontrôlable, le mythe fondateur qui sert à dédouaner avant même que l'acte ne soit commis.
- →39 % des hommes et 25 % des femmes pensent que les femmes accusent souvent à tort, un mythe particulièrement destructeur pour les victimes qui hésitent à porter plainte.
- →48 % des hommes et 37 % des femmes estiment qu'une victime peut être en partie responsable de son agression. 16 % pointent les vêtements "sexy", 14 % un comportement "provocant".
- →Un homme sur cinq pense que les femmes aiment être forcées à avoir des relations sexuelles.
- →40 % des Belges n'auraient aucun souci avec le sexe sans consentement "sous certaines conditions" (Eurobaromètre). La Belgique figure parmi les pires élèves européens sur ce point.
Source : Amnesty International Belgique & SOS Viol / Institut Dedicated (2020) · Eurobaromètre, Commission européenne
Ces chiffres ne viennent pas de minorités radicales. Ils viennent d'échantillons représentatifs de la population belge ordinaire. Ce sont vos voisins, vos collègues, peut-être vous-même il y a quelques années.
Les vecteurs : comment ces croyances se transmettent
D'où viennent ces croyances ? C'est là que la notion de "culture" prend tout son sens. Ces représentations ne sont pas innées. Elles sont transmises progressivement, par des canaux multiples que la sociologie a identifiés avec précision.
Les médias et le divertissement. Des décennies de films romantiques ont normalisé l'idée que l'insistance masculine est séduisante, que le "non" initial d'une femme se transforme en "oui" si l'homme persiste suffisamment. Ce schéma narratif est tellement répété qu'il est devenu une norme culturelle invisible. La violence sexuelle est érotisée, les rapports de domination sont présentés comme naturels ou désirables. Le problème n'est pas le film ou la série pris isolément. C'est la répétition de ce même script, pendant des décennies, sans jamais le questionner.
La publicité. Des chercheurs de l'Université libre de Bruxelles ont documenté le mécanisme neurologique : le fait d'érotiser un corps crée dans notre cerveau une vision fragmentée de ce corps, qui n'est plus perçu comme une personne avec une identité, mais comme un objet. L'idée transmise insidieusement par des décennies de publicités sexistes est que les femmes sont là pour servir le désir, et qu'on peut donc se passer de leur consentement.
La pornographie. Sur ce sujet, il faut être précis parce que le débat est souvent pollué par des positions idéologiques. Ce que la recherche établit avec certitude, c'est qu'en l'absence d'une éducation sexuelle complète centrée sur le consentement, les jeunes tendent à reproduire les scripts dominants appris sur les sites pornographiques, très riches en contenu misogyne et violent, ce qui conduit à des attitudes nuisibles et à des attentes irréalistes à l'égard du sexe. Chez les adolescents, qui constituent aujourd'hui une part massive du public pornographique, souvent dès 11-12 ans, cet effet est particulièrement documenté.
Le langage ordinaire est peut-être le vecteur le plus insidieux, précisément parce qu'il est le moins visible. Les blagues sexistes qui "ne sont que des blagues". Les expressions qui dépersonnalisent les femmes. Le fait de parler du corps féminin comme d'un objet disponible. Ces micro-signaux, pris isolément, semblent anodins. Accumulés sur une vie entière, ils construisent une représentation du monde dans laquelle les femmes valent moins que les hommes. La sociologue britannique Liz Kelly a conceptualisé ce phénomène sous le nom de "continuum des violences sexuelles" : l'idée que le harcèlement de rue, les commentaires déplacés au bureau, les viols en soirée et les agressions conjugales ne sont pas des phénomènes séparés, ce sont des points sur un même spectre, rendu possible par le même socle de croyances.
Les institutions forment le dernier vecteur, et peut-être le plus difficile à accepter, parce qu'il touche ceux qui sont censés protéger. Les recherches montrent que l'influence de la culture du viol sur les professionnels de la justice est vaste : policiers, avocats, juges et même jurés partagent des préjugés qui peuvent affecter la façon dont la violence est traitée dans le système judiciaire. La police qui demande à une victime ce qu'elle portait. Le magistrat qui évoque l'absence de blessures physiques comme preuve de consentement. L'avocat de la défense qui exhume le passé sexuel de la plaignante. Ces pratiques ont été documentées dans des dizaines de systèmes judiciaires, y compris en Belgique.
- →53 % des affaires de viol sont classées sans suite, et très peu des dossiers poursuivis aboutissent à une condamnation effective.
- →77 % des répondants pensent que la Justice n'est pas efficace pour retrouver les auteurs de violence sexuelle.
- →Seules 14 % des femmes qui ont porté plainte pour des faits de violence sexuelle se déclarent satisfaites de cette démarche.
- →Ces chiffres ne sont pas un dysfonctionnement isolé. Ils sont le produit d'un système de croyances intériorisé par des professionnels formés dans la même culture que tout le monde.
Sources : CPVS Belgium / Belgian Science Policy (2021) · Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (2024)
La conséquence la plus invisible : les victimes qui doutent d'elles-mêmes
Tout ce système produit un effet particulièrement pervers et peu documenté dans le débat public : de nombreuses victimes ne se reconnaissent pas comme victimes.
Des études répétées montrent que la majorité des personnes ayant subi une agression sexuelle ne se définissent pas elles-mêmes comme victimes de viol, même quand les faits correspondent juridiquement à la définition. Parce qu'elles ont intégré l'idée que le viol "vrai" ressemble à quelque chose de très précis : un inconnu, dans une ruelle sombre, avec violence physique évidente. Tout le reste, le viol conjugal, l'agression lors d'une soirée, le consentement obtenu sous pression, l'agression commise par un ami ou un collègue, est relativisé, minimisé. Souvent par les victimes elles-mêmes. Avant même que quiconque d'autre ne le fasse.
Le corps lui-même peut répondre de façon déroutante : certaines victimes ont une érection ou un orgasme pendant l'agression sexuelle. Il est important de savoir que cela peut se produire en cas de stress extrême, il n'est pas question ici d'excitation sexuelle. Ces réactions physiologiques, mal comprises, ajoutent encore à la confusion et à l'auto-culpabilisation des victimes.
- →Seuls 25 % des victimes de violences sexuelles dans un contexte familial signalent les faits à la police.
- →En dehors du contexte familial, ce chiffre tombe à 16 %.
- →90 % des sondés pensent que la crainte de ne pas être cru est un frein pour se confier.
- →85 % qu'il arrive parfois ou souvent qu'on culpabilise les victimes.
Ce n'est pas de la paranoïa. C'est une évaluation rationnelle d'un système qui, statistiquement, ne protège pas les victimes.
Le procès Pelicot comme révélateur ultime
C'est exactement cette mécanique qu'on a vue fonctionner au procès de Mazan en 2024. Dominique Pelicot avait drogué sa femme. Elle était inconsciente. Elle n'a rien pu refuser, rien pu dire. Et pourtant, une partie des accusés ont plaidé qu'ils pensaient que c'était consenti. Des hommes ordinaires ont utilisé devant un tribunal les mêmes arguments que les mythes du viol, "l'atmosphère était particulière", "j'ai pensé que c'était une pratique échangiste", "elle n'a pas résisté", pour des faits filmés, sur une femme inconsciente.
« Le consentement ne peut pas être déduit de la simple absence de résistance de la victime. »
Mais le système de croyances est tellement profond qu'il survit à l'évidence factuelle, et même à la loi. Ce procès n'a pas révélé des monstres. Il a révélé que des hommes parfaitement intégrés dans la société peuvent commettre des viols, et se convaincre qu'ils n'en ont pas commis, parce qu'un ensemble de croyances culturelles les y autorise implicitement.
Ce que le concept ne dit pas
Je veux terminer sur ce que la culture du viol ne dit pas. Parce que les malentendus sur ce point alimentent des résistances inutiles.
La culture du viol a été décrite comme nuisible à la fois aux femmes et aux hommes. Des chercheurs comme Jackson Katz et Michael Kimmel ont montré qu'elle est intrinsèquement liée à des rôles de genre qui limitent l'expression masculine et causent des dommages psychologiques aux hommes. Ce n'est pas un concept qui attaque les hommes. C'est un concept qui identifie un système dont tout le monde est prisonnier, hommes compris.
La culture du viol ne dit pas que tous les hommes sont des violeurs. Elle ne dit pas que les hommes sont naturellement violents. Elle dit exactement l'inverse : que la violence sexuelle n'est pas une fatalité biologique, mais un produit culturel. Et que des sociétés ont développé des normes différentes, avec des taux de violence sexuelle significativement plus bas. Ce n'est pas de l'utopie. C'est de la recherche comparative en sciences sociales.
Ce qui est construit culturellement peut être déconstruit. C'est l'enjeu du prochain article, les masculinités : comment on socialise les garçons, ce que ça produit comme comportements à l'âge adulte, et comment certains hommes font autrement.
- →Brownmiller, S. (1975). Against Our Will: Men, Women and Rape. Simon & Schuster.
- →Burt, M. R. (1980). Cultural myths and supports for rape. Journal of Personality and Social Psychology, 38(2).
- →Lonsway, K. A., & Fitzgerald, L. F. (1994). Rape myths: In review. Psychology of Women Quarterly, 18(2).
- →Buchwald, E., Fletcher, P., & Roth, M. (1993). Transforming a Rape Culture. Milkweed Editions.
- →Kelly, L. (1988). Surviving Sexual Violence. University of Minnesota Press.
- →Amnesty International Belgique & SOS Viol / Institut Dedicated (2020). Sondage sur les violences sexuelles en Belgique. 2 300 répondants.
- →CPVS Belgium / Belgian Science Policy (2021). Understanding the Mechanisms, Nature, Magnitude and Impact of Sexual Violence in Belgium.
- →Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (2024). Chiffres sur les violences sexuelles en Belgique.
- →IWEPS (2024). En Belgique, être une femme surexpose aux violences.
- →Eurobaromètre / Commission européenne. Enquête sur la violence domestique et sexuelle en Europe.
- →Rey-Robert, V. (2019). Une culture du viol à la française. Libertalia.
- →Bernard, P. et al. Université Libre de Bruxelles. Études sur l'objectification et la perception corporelle.
