Les masculinités : comment on fabrique des comportements

Série VSS · Épisode 3/8

Les masculinités : comment on fabrique des comportements

Pourquoi "c'est dans la nature des hommes" est la phrase la plus dangereuse de ce débat.

24 avril 2025·Série VSS·12 min de lecture
"C'est dans la nature des hommes." C'est probablement la phrase la plus répandue dans les débats sur les violences sexuelles. Et c'est aussi la plus dangereuse. Pas parce qu'elle est agressive ou malveillante. Parce qu'elle clôt la conversation avant qu'elle commence. Si c'est dans la nature des hommes, alors il n'y a rien à comprendre, rien à changer, rien à faire.

Le problème, c'est que cinquante ans de recherches en sociologie, en psychologie et en neurobiologie montrent que cette phrase est fausse. Que les comportements qu'on attribue à la "nature masculine" sont en réalité le produit d'un processus de construction sociale précis, documenté, et, fait crucial, variable selon les contextes culturels.

Ce qui est construit peut être déconstruit. C'est l'enjeu de cet article.

Ce que la biologie dit vraiment, et ce qu'elle ne dit pas

Commençons par l'argument biologique, parce qu'il faut le prendre au sérieux avant de le dépasser. Oui, il existe des différences biologiques entre hommes et femmes. Oui, la testostérone joue un rôle dans certains comportements. Oui, des études en neurobiologie montrent des différences moyennes dans certains traitements cognitifs ou émotionnels. Ces données existent. Les nier serait intellectuellement malhonnête.

Mais voilà ce que la biologie ne dit pas : elle ne dit pas que les hommes sont biologiquement programmés pour dominer, agresser, ou ne pas contrôler leurs pulsions sexuelles. Les apports de la science sur la sociobiologie ont prouvé que l'on ne peut pas donner une description de la masculinité naturelle sans risquer de tomber dans l'erreur ou la fiction. Quand les idéologies sexistes légitiment leurs positions en se réclamant de la biologie, elles instrumentalisent la science.

La preuve la plus simple ? Les observations de Belotti (1973) ont montré qu'avant l'âge d'un an, l'agressivité est également répartie entre filles et garçons, les conduites n'ayant pas encore été modelées par la socialisation. C'est après cet âge, quand la socialisation commence, que les comportements divergent. La biologie pose un cadre. La culture, l'éducation et les normes sociales font le reste, et ce "reste" est considérable.

La théorie des masculinités : un outil pour comprendre

C'est en 1995 que la sociologue australienne Raewyn Connell publie Masculinities, un ouvrage devenu la référence mondiale des études sur les masculinités, traduit dans une vingtaine de langues, cité par des milliers de chercheurs.

Sa contribution centrale : la masculinité hégémonique désigne la configuration des pratiques de genre qui incarne la solution socialement acceptée au problème de la légitimité du patriarcat, et qui garantit la position dominante des hommes. En d'autres termes, il existe à chaque époque et dans chaque société une forme de masculinité qui est érigée en modèle, la référence à laquelle tous les hommes sont mesurés, qu'ils y adhèrent ou non.

Connell propose une pluralité des masculinités, déclinée sous quatre formes : la masculinité hégémonique, la masculinité subordonnée (souvent associée aux hommes gays), la masculinité complice (qui bénéficie des privilèges sans en être le principal vecteur), et la masculinité marginalisée (vécue par des hommes en position dominée, souvent en raison de la race ou de la classe sociale).

Ce cadre théorique change tout dans la façon d'analyser les comportements masculins. Il ne s'agit plus de parler d'"hommes" comme d'un bloc homogène, mais de comprendre comment des hiérarchies entre masculinités produisent des comportements différents, et pourquoi certains hommes reproduisent la domination quand d'autres s'y refusent.

Comment on fabrique un homme : la socialisation masculine décryptée

La masculinité ne tombe pas du ciel. Elle se construit, progressivement, à travers un ensemble de processus que les sociologues ont documentés depuis des décennies.

Dès les premiers mois de la vie, garçons et filles sont socialisés différemment, sans que les adultes soient toujours bien conscients d'exercer ce conditionnement. Avant même la naissance, certains parents choisissent des couleurs, des prénoms, des jouets déterminés par les normes que la société attribue au fait d'être un homme ou une femme.

Concrètement, lorsqu'ils naissent, on va avoir des contacts beaucoup plus toniques avec les garçons, on va davantage valoriser leur force physique, on va davantage les couper des sentiments tout en valorisant la colère, on va moins les prévenir du danger, on va moins les sanctionner lorsqu'ils ont des comportements perturbants.

Ces choix semblent anodins pris un par un. Accumulés sur une enfance, ils construisent une identité. Les activités viriles et les agissements répréhensibles des petits garçons relèvent moins d'une agressivité naturelle que d'un désir social d'affirmer leur identité masculine et d'obtenir une reconnaissance au sein du groupe.

À l'adolescence, le processus s'intensifie. C'est un moment charnière : le garçon doit prouver qu'il est un "vrai homme" aux yeux de ses pairs. Les messages sont partout. Dans les films où les héros masculins résolvent les problèmes par la force. Dans les vestiaires où la vulnérabilité émotionnelle est une faiblesse. Dans les groupes d'amis où ne pas rire d'une blague sexiste peut faire de vous un "coincé". Dans les familles où on dit encore aux garçons de "ne pas pleurer". Ces injonctions ne forment pas un complot. Elles forment un système, cohérent, invisible, et extraordinairement efficace.

"Mais je dois bien élever mon garçon comme un garçon ?"

C'est une question légitime. Précisons d'emblée que cet article ne parle pas de genre au sens du débat identitaire actuel. On parle ici de quelque chose de beaucoup plus concret : les normes de comportement qu'on transmet aux garçons, et ce qu'elles produisent à l'âge adulte.

Il y a une différence entre transmettre une identité masculine et transmettre des normes rigides. Entre dire à un garçon "tu es un homme", et lui dire "un homme ne pleure pas", "un homme ne demande pas d'aide", "un homme s'impose". La première affirmation construit une identité. La seconde construit une cage.

Élever un garçon comme un garçon, oui. Mais quel garçon ? Celui qui sait ce qu'il ressent et peut le dire. Celui qui respecte les autres parce qu'on lui a appris que c'est une force, pas une faiblesse. Ce n'est pas moins masculin. C'est simplement plus humain.

La boîte à outils de la domination : les injonctions masculines concrètes

Michael Kimmel, sociologue américain et l'un des chercheurs les plus cités sur les masculinités, a identifié dans son ouvrage Guyland (2008) les quatre piliers de la "masculinité hégémonique", qui dépasse largement les frontières américaines.

L'injonction au statut et à la réussite. Être un homme, c'est gagner. Gagner de l'argent, du prestige, du pouvoir. Un homme qui échoue professionnellement ou financièrement est un homme qui a manqué à son "devoir" de masculinité. Cette pression est documentée : la pression sociale à la domination, l'indépendance et la compétition renforce le mal-être chez les hommes qui n'y arrivent pas, la culpabilité face à ce qui est perçu comme un échec constituant un facteur de risque majeur pour la santé mentale.

L'injonction à la dureté. Les hommes ne pleurent pas. Les hommes ne demandent pas d'aide. Les hommes ne montrent pas leur vulnérabilité. Cette norme a des conséquences mesurables : les hommes qui adhèrent aux normes traditionnelles de la masculinité ont tendance à être plus susceptibles d'éprouver des problèmes psychologiques tels que la dépression, le stress, et l'abus de substances. En Belgique comme dans la plupart des pays occidentaux, les hommes se suicident trois à quatre fois plus que les femmes, une donnée directement liée à l'incapacité à demander de l'aide.

L'injonction à l'anti-féminité. Être un homme, c'est ne pas être une femme. Ni homosexuel. Ni "faible". Tout ce qui est perçu comme féminin, la douceur, la sensibilité, le soin des autres, doit être activement rejeté. Selon Kimmel, quand un garçon rejoint une fraternité, il est trois fois plus probable qu'il commette un viol, parce que ces environnements concentrent et amplifient les normes masculines les plus violentes, en faisant de la domination des femmes un marqueur de statut dans le groupe.

L'injonction à la dominance. Le pouvoir sur les autres, et en particulier sur les femmes, comme preuve de masculinité. C'est ici que la connexion avec les violences sexuelles devient la plus directe. Selon Pierre Bourdieu dans La Domination masculine (1998), les hommes eux-mêmes sont les premiers prisonniers de ce système, obligés de se conformer à une norme qui les étouffe autant qu'elle les privilégie.

Le coût pour les hommes eux-mêmes

C'est un point que le débat public évacue trop souvent, et qui est pourtant crucial pour toucher les hommes qui ne se sentent pas concernés par les violences faites aux femmes.

La masculinité hégémonique ne profite pas qu'aux hommes. Elle leur coûte aussi quelque chose. Les hommes consultent moins les médecins, moins les psychologues, moins les services sociaux. Ils parlent moins de leurs difficultés. Ils demandent moins d'aide. Ce n'est pas de la force. C'est du conditionnement.

La masculinité toxique se manifeste régulièrement chez les hommes en couple, notamment sous la forme de violences psychologiques, physiques et sexuelles. Mais elle se manifeste aussi dans la solitude, l'isolement affectif, l'incapacité à nouer des relations intimes profondes, y compris avec d'autres hommes.

La masculinité complice : le silence qui fait système

Connell introduit un concept particulièrement utile pour comprendre comment la violence se perpétue même chez des hommes qui ne sont pas eux-mêmes violents : la masculinité complice.

La plupart des hommes ne commettent pas de violences sexuelles. Mais beaucoup se taisent quand ils sont témoins de comportements problématiques. Un ami qui fait une blague dégradante sur les femmes et que personne ne reprend. Un collègue qui coupe la parole à une femme en réunion et que personne ne remarque. Un groupe WhatsApp où circule une vidéo douteuse et où personne ne dit rien. Ces silences ne sont pas neutres. Ils valident. Ils normalisent. Ils maintiennent le système.

Des études sur le bystander effect dans les contextes de violences sexuelles montrent que l'intervention d'un seul témoin peut interrompre une agression dans la majorité des cas, mais que la présence de plusieurs témoins réduit paradoxalement la probabilité d'intervention, chacun attendant que l'autre agisse. Ce n'est pas de la lâcheté individuelle. C'est un mécanisme social documenté, qui peut être contrecarré par une éducation spécifique à l'intervention.

« Masculinités toxique vs masculinité hégémonique : ce qui est toxique, ce ne sont pas les hommes, ni la masculinité en elle-même. Ce sont certaines normes de masculinité, précisément celles qui valorisent la domination, la suppression des émotions, et le rapport de force avec les femmes. »
Synthèse des travaux de Connell, Kimmel, Bourdieu

Des masculinités alternatives : ce que la recherche dit sur ce qui marche

Ce serait incomplet de s'arrêter au diagnostic sans parler des alternatives, parce qu'elles existent, et qu'elles sont documentées.

Des chercheurs étudient ce qu'ils appellent les "masculinités bienveillantes", des identités masculines qui rejettent les normes hégémoniques au profit de relations plus égalitaires, de l'expression émotionnelle, et du soin des autres. Ces masculinités existent. Des hommes les vivent. Et les données montrent qu'ils vont mieux, moins de dépression, des relations plus satisfaisantes, une santé physique améliorée.

Les programmes d'éducation à la masculinité qui fonctionnent partagent des caractéristiques communes. Ils n'attaquent pas les garçons. Ils ne disent pas que la masculinité est mauvaise. Ils élargissent le registre de ce qu'il est possible d'être en tant qu'homme, en montrant que la force peut coexister avec la douceur, que le courage peut prendre la forme de la vulnérabilité, que la vraie solidarité masculine ne passe pas par le silence face à la violence.

Les garçons font face à une problématique bien spécifique : tenter de réconcilier des injonctions contradictoires au moment où leur identité se construit. D'une part, être fort et capable. D'autre part, être sensible et respectueux. Cette contradiction n'est pas insurmontable. Mais elle demande un accompagnement que nos systèmes éducatifs ne fournissent pas encore de façon systématique.

Ce que tout ça signifie concrètement

Revenons à l'affaire Pelicot. 51 hommes. Des profils différents, des âges différents, des classes sociales différentes. Mais un point commun : ils avaient tous intégré que la sexualité féminine était disponible, que le consentement était une formalité, que participer à ce groupe validait leur appartenance à un certain type de masculinité.

Ce n'est pas de la monstruosité. C'est le produit extrême d'un continuum de normes que la société transmet quotidiennement, et que la plupart des hommes traversent sans jamais aller jusque-là, mais en ayant absorbé des fragments de ces normes sans le savoir.

Comprendre les masculinités, c'est comprendre que la question n'est pas "pourquoi ces hommes sont-ils des monstres ?", mais "quels mécanismes ont rendu possible leur participation ?" Cette question est moins confortable. Elle nous inclut tous. Et c'est exactement pour ça qu'elle est plus utile.

Sources mobilisées dans cet article
  • →Connell, R. (1995). Masculinities. University of California Press.
  • →Connell, R. & Messerschmidt, J. W. (2005). Hegemonic masculinity: Rethinking the concept. Gender & Society, 19(6).
  • →Kimmel, M. (2008). Guyland: The Perilous World Where Boys Become Men. HarperCollins.
  • →Bourdieu, P. (1998). La Domination masculine. Éditions du Seuil.
  • →Badinter, E. (1992). XY : de l'identité masculine. Odile Jacob.
  • →Belotti, E. G. (1973). Du côté des petites filles. Des Femmes.
  • →Ayral, S. (2011). La fabrique des garçons : sanctions et genre au collège. Presses Universitaires de France.
  • →Peytavin, L. (2021). Le coût de la virilité. Anne Carrière.
  • →Elliot, K. (2016). Caring masculinities: theorizing an emerging concept. Men and Masculinities.
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Écrit par Ibne Muna · Chronik.be · Série VSS

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