Le numérique comme espace de violence
Votre visage. Votre corps. Pas votre consentement.
Le numérique comme espace de violence : deepfakes, revenge porn, sextorsion. Ce que la technologie a changé dans l'échelle et la nature des violences sexuelles.
Ce geste résume mieux que n'importe quel chiffre ce que cet article veut dire. Selon l'Association du barreau de Nouvelle-Zélande, 90 à 95 % des vidéos deepfakes en ligne sont de la pornographie non consentie. Presque toutes (90 %) dépeignent des femmes.
Laura McClure veut changer la loi. Son projet "Deepfake Digital Harm and Exploitation Bill" vise à criminaliser la création et le partage de deepfakes sexuellement explicites non consentis. Pour l'instant, il fait partie des dizaines de projets en attente d'être tirés au sort pour être débattus. Il pourrait attendre des années. En attendant, le problème s'emballe.
Cet article n'est pas un article sur la technologie. C'est un article sur ce que la technologie révèle de la misogynie, et sur la vitesse à laquelle elle l'amplifie.
Le revenge porn : quand l'intime devient une arme
Commençons par ce qui existe depuis le plus longtemps, et qui reste le plus répandu. Le revenge porn consiste à publier des images ou vidéos intimes d'une personne sans son accord. Souvent dans un but de vengeance après une rupture. Parfois pour le pouvoir, l'humiliation, l'argent. Plus de 90 % des victimes sont des femmes. Ce n'est pas un hasard. C'est le même mécanisme que dans toutes les formes de violences sexuelles : le corps féminin comme terrain d'exercice du contrôle masculin.
- →Au Royaume-Uni, les abus basés sur les images utilisant des deepfakes ont augmenté de plus de 400 % depuis 2017 (Revenge Porn Helpline).
- →Pour la seule année 2024, la ligne a traité plus de 22 000 cas ne couvrant qu'une fraction de la réalité.
- →En 2023, la production de deepfakes a augmenté de 550 % depuis 2019. Près de 96 % sont des deepfakes pornographiques, dont 99 % concernent des femmes et des jeunes filles.
- →La création d'un deepfake sexuel prend moins de 25 minutes et ne coûte rien, en utilisant uniquement une photographie sur laquelle le visage est clairement visible.
- →Une estimation partagée par l'UNICEF indique que dans 11 pays étudiés, 1,2 million d'enfants ont déjà été victimes de deepfakes sexuels.
Sources : Revenge Porn Helpline (2024) · Security Hero (2023) · UNICEF
En Belgique, la loi du 4 mai 2020 a renforcé la lutte contre la diffusion non consentie d'images à caractère sexuel. La réforme du 21 mars 2022 a étendu cette protection aux deepfakes, deepnudes et à la sextorsion. La loi existe. Le problème, comme toujours dans cette série, c'est son application.
Les deepfakes pornographiques : l'IA au service de la violence
C'est ici que quelque chose de fondamental a changé. Le revenge porn nécessitait au moins que des images réelles aient existé. Les deepfakes n'ont plus besoin de ça.
Les sites web qui permettent de créer des deepfakes sexuels sont à portée de clic sur n'importe quel moteur de recherche et sont gratuits. Les créateurs de deepfakes pornographiques recherchent les photos de leurs victimes "partout et n'importe où. Elles peuvent provenir de leur compte Instagram, de leur compte Facebook, de leur photo de profil WhatsApp", explique Amanda Manyame, consultante en droits numériques à Equality Now.
« Ces outils de déshabillage ne fonctionnent pas sur les hommes. Ils sont spécifiquement conçus pour cibler les femmes. C'est un bon exemple de technologie clairement malveillante. Elle n'a rien de neutre. »
Ce qui rend ça encore plus difficile à regarder en face : des photos de classe, des selfies postés sur Instagram, transformés en images sexuelles hyperréalistes en quelques secondes. En France, un article de Midi Libre publié en 2025 rapporte la diffusion de deepfakes sexuels par un élève ayant touché une trentaine d'adolescentes d'un lycée. Un autre cas de 2024 a révélé des photomontages sexuels dont cinq enseignantes et une douzaine d'adolescentes ont été victimes.
L'impact psychologique est documenté. "Un hypertrucage mettant en scène son intimité peut créer un sentiment d'impuissance, de perte de contrôle sur son image, de dépossession de soi", explique Célia Zolynski, professeure en droit privé et sciences criminelles à l'Université Paris 1.
Le plus grand site de deepfakes pornographiques au monde, MrDeepFakes, comptait 640 000 membres actifs début 2024, et avait hébergé jusqu'à plus de 50 000 vidéos vues par des millions de visiteurs mensuels. Il a annoncé sa fermeture le 4 mai 2025, liée à l'adoption aux États-Unis d'une loi "Take It Down" interdisant la diffusion de ce type de contenus. D'autres sites ont immédiatement pris le relais.
La sextorsion : une industrie du chantage
La sextorsion, c'est le chantage : menacer de diffuser des images intimes réelles ou fabriquées si la victime ne paie pas, ne fournit pas d'autres images, ou ne se soumet pas à des exigences sexuelles.
En 2024, les signalements de sextorsion ont augmenté de 2,4 fois par rapport à 2023, atteignant 28 767 cas. "La plupart des signalements qui nous arrivent sont faits par Facebook, Snapchat, Instagram ou encore TikTok", explique Véronique Béchu, commandante de police et cheffe du pôle stratégie de l'OFMIN. L'IA facilite le passage à l'acte, car les auteurs n'ont plus besoin de la phase de grooming, la mise en confiance.
Les auteurs appartiennent souvent à des réseaux de criminalité organisée basés à l'étranger. Ce n'est plus seulement l'ex-compagnon vengeur. C'est une industrie.
- →Sextorsion : eCops (police.be/ecops) · Child Focus (childfocus.be)
- →Images non consenties : StopNCII (stopncii.org) empêche leur propagation sur Facebook, Instagram, TikTok
- →Aide juridique : Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (igvm.be)
- →Soutien et orientation : SOS Viol (sosviol.be)
Les stalkerwares : surveiller sans être vu
Moins visibles que les deepfakes, les stalkerwares sont des logiciels espions installés à l'insu de la victime sur son téléphone ou son ordinateur. Ils permettent de lire les messages, d'accéder à la localisation en temps réel, d'écouter les appels. Les données de Kaspersky montrent une augmentation de 5,8 % des cas entre 2022 et 2023, affectant plus de 31 000 personnes dans le monde. En Europe, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni sont parmi les pays les plus touchés.
Ces logiciels sont utilisés quasi exclusivement dans des contextes de violence conjugale. Ils permettent à l'agresseur de surveiller la victime en permanence, d'anticiper ses tentatives de fuite, de la contrôler à distance. C'est du contrôle coercitif numérisé, exactement le même mécanisme que dans les violences physiques, mais invisible et difficile à détecter.
Si vous pensez avoir un stalkerware sur votre téléphone, la Coalition Against Stalkerware (stopstalkerware.org) propose des ressources et des outils de détection.
Les groupes de partage : la violence collective organisée
C'est le phénomène qui a déclenché cette série. Ces groupes sur Telegram, sur des forums, sur des plateformes obscures, où des hommes partagent des vidéos de femmes filmées sans leur consentement, droguées, violées.
En Espagne en 2024, la Guardia Civil fermait un groupe Telegram comptant près de 600 participants partageant des images non consenties. 27 victimes identifiées. Pour un seul groupe, dans un seul pays. Ces groupes fonctionnent selon la même logique que les communautés de la manosphère : validation mutuelle, compétition entre hommes, déshumanisation des femmes comme ciment social.
« La différence avec l'affaire Pelicot n'est pas de nature. Elle est d'échelle. Dans les deux cas, des hommes ordinaires, dans un groupe, se valident mutuellement dans la violation du consentement d'une femme. Le numérique a simplement supprimé la contrainte géographique. »
Ce que la loi peut faire, et ne peut pas encore faire
Le droit court derrière la technologie. Partout.
En Belgique, la loi de 2020 et la réforme de 2022 couvrent le revenge porn, les deepfakes et la sextorsion. En France, le règlement sur l'IA de juin 2024 impose que tous les contenus deepfakes soient marqués. Le règlement sur les services numériques oblige les grandes plateformes à bloquer leur diffusion. La France a également renforcé son arsenal répressif, prévoyant des peines de prison et des amendes pour la diffusion de deepfakes sexuels non consentis.
Mais Célia Zolynski estime qu'il faut aller plus loin, en incriminant la création de tels contenus et en limitant l'accès aux outils de dénudage. "Pour améliorer la réponse pénale, il paraît important d'incriminer non seulement la diffusion mais aussi la création d'un deepfake à caractère sexuel."
"Le problème, c'est qu'une victime peut vivre à Bruxelles. Le criminel se trouve en Californie, et le serveur qui contient le contenu peut se trouver en Irlande. Il s'agit donc d'un problème mondial", explique Amanda Manyame d'Equality Now. Au niveau européen, le Parlement a voté un texte prévoyant de bannir les applications dites "nudificateurs". Ce texte doit encore être négocié avec le Conseil.
Ce que ça change pour les victimes, et pour tous
Il y a quelque chose de particulièrement brutal dans les violences numériques par rapport aux autres formes de violence : l'impossibilité de les effacer vraiment. Une agression physique laisse des traces qui disparaissent. Une image en ligne peut être reproduite à l'infini, stockée sur des milliers d'appareils, ressurgir des années plus tard lors d'une recherche Google, d'une candidature professionnelle, d'une nouvelle relation.
McClure a été contactée par de nombreuses personnes impactées par des deepfakes, pour qui cela a eu un impact sévère sur leur santé mentale, particulièrement chez les jeunes.
Ce n'est pas un problème technologique. C'est un problème de pouvoir. "Le problème n'est pas la technologie elle-même, mais la façon dont elle est détournée pour abuser des gens", dit Laura McClure. La technologie n'a pas créé la misogynie. Elle lui a donné une échelle sans précédent. Et elle continuera de le faire tant que la réponse collective ne sera pas à la hauteur de la menace.
- →NZ Herald (2025). Act MP Laura McClure : Why I held up my nude photo in Parliament.
- →Security Hero (2023). State of Deepfakes.
- →Kaspersky (2024). Stalkerware rapport annuel.
- →Institut pour l'égalité des femmes et des hommes Belgique (igvm.be).
- →Loi belge du 4 mai 2020 et réforme du 21 mars 2022 (justice.belgium.be).
- →Règlement européen sur l'intelligence artificielle (UE) 2024/1689.
- →Sorbonne TV / OFMIN (2025). Deepfakes : quand l'IA trahit notre intimité.
- →Euronews (2024). Deepfakes pornographiques : l'UE lutte-t-elle assez ?
- →StopNCII (stopncii.org) · SOS Viol Belgique (sosviol.be) · Child Focus (childfocus.be).
