Les soirées non-mixtes
Les soirées non-mixtes : pourquoi des femmes créent des espaces sans hommes
Et ce que ça dit de nos espaces publics.
Pour qu'une femme puisse sortir prendre un verre en Belgique en 2026, on a inventé un mot de code à murmurer au comptoir. C'est déjà un aveu. Mais ce n'est qu'une étape sur un continuum de stratégies d'auto-protection. Au bout de ce continuum, il y a une décision plus radicale, et plus mal comprise. Certaines femmes organisent des soirées, des ateliers, des espaces entiers sans hommes. Elles s'en passent. Et chaque fois qu'elles le font, le débat médiatique s'enflamme sur le séparatisme, le communautarisme, la division.
Cet article propose un autre angle. Pas "pourquoi excluent-elles les hommes" mais "qu'est-ce qui rend ces espaces nécessaires". Et la réponse passe par un détour, par tout ce qu'elles ont essayé avant.
Le décor invisible
Entre décembre 2021 et avril 2022, le cabinet EgérieResearch a interrogé 826 femmes de 18 à 30 ans qui fréquentent le quartier du Cimetière d'Ixelles et la place Flagey à Bruxelles. La moitié des répondantes déclarent spontanément avoir subi du harcèlement ou une agression sexuelle en sortie. Mais quand on leur liste les actes précis (attouchements, frottements imposés, baisers forcés, suivis insistants), le chiffre monte à 96 %. Quatre femmes sur dix ont subi des attouchements. Six sur dix se sont fait frotter dans la foule. Six sur dix ont été suivies avec insistance. Quinze pour cent expliquent avoir été droguées à leur insu.
L'écart entre les deux chiffres dit quelque chose de précis. Une partie des femmes ont intégré ces actes comme des banalités. Elles ne les comptent pas comme du harcèlement parce que c'est devenu le décor. À l'échelle plus large, Plan International Belgique a mesuré que 91 % des filles de 15 à 24 ans ont déjà subi du harcèlement sexuel dans l'espace public en Belgique. Soixante-dix pour cent des jeunes considèrent les abords des bars comme une zone à risque.
Voilà le contexte de départ. C'est dans cet environnement qu'une femme se demande si elle va sortir ce soir.
Le travail mental permanent
La sociologue Marylène Lieber, qui a longtemps travaillé sur les violences dans l'espace public, a documenté ce qu'elle appelle le travail de gestion du risque. Avant qu'une femme sorte, elle pense. Quel itinéraire. Quel vêtement. Quelle heure pour rentrer. Quel transport. À qui dire où elle va. Quoi faire si elle est suivie.
Pendant la soirée, elle continue. Changer de trottoir quand un groupe d'hommes approche. Mettre les clés entre les doigts en sortant du métro. Faire semblant de téléphoner. Partager sa position en temps réel à une amie. Garder le pouce sur le bouton d'appel d'urgence. Couvrir son verre. Ne jamais le laisser sans surveillance. Surveiller le verre des copines. Refuser une boisson ouverte par un inconnu. Calculer les hommes qui dansent un peu trop près. Évaluer le serveur qui pose la main sur l'épaule. Anticiper le retour seule à pied.
C'est un travail mental permanent dont les hommes n'ont aucune idée parce qu'ils ne le font pas. Il fatigue, il enferme, et il a un coût cognitif réel. L'enquête bruxelloise pointe que l'existence même de ces stratégies indique une intériorisation de la culpabilité, comme si la femme devait porter mentalement la responsabilité d'une éventuelle agression. Quand une femme dit qu'elle est fatiguée après une soirée, on ne lui demande jamais combien d'énergie elle a brûlé à se tenir sur ses gardes.
Tout ce qui a été essayé avant la non-mixité
Face à ce constat, des femmes ont construit, depuis dix ans, une infrastructure entière de protection. Ce n'est pas anecdotique. C'est un effort collectif massif, pris en charge par celles qui subissent, pour gérer les comportements de ceux qui agressent.
Des applications d'abord. UMAY (anciennement Garde Ton Corps), App-Elles, The Sorority. Elles permettent de partager son trajet en temps réel, de déclencher une alerte avec géolocalisation, de trouver un refuge dans un réseau de safe places, d'enregistrer un audio comme preuve. Ces outils marchent à condition d'avoir du réseau, une batterie chargée, et le temps de déclencher l'alerte. Ils créent une trace, des témoins potentiels, un effet dissuasif minimal. C'est mieux que rien, c'est très loin de suffire.
Des dénonciations collectives ensuite. Le compte Instagram Balance Ton Bar, lancé en 2021, a fait remonter publiquement les témoignages d'agressions dans les bars bruxellois. La méthode a ses limites (judiciarisation difficile, risque de diffamation, fatigue militante), mais elle a obligé la Région bruxelloise à débloquer 610 000 euros pour lutter contre les violences sexuelles en milieu festif. Sans la dénonciation publique, rien n'aurait bougé.
Des dispositifs en bar et en festival. Ask for Angela donc, mais aussi le Plan SACHA (Safe Attitude Contre le Harcèlement et les Agressions) qui forme le personnel des grands événements, et les points mauves installés dans plusieurs festivals belges (Mons, Louvain, Courtrai) — des espaces sécurisés où les femmes peuvent se réfugier en cas de harcèlement.
De l'autodéfense féministe enfin. À Bruxelles, l'ASBL Garance forme depuis 2000 à des techniques qui combinent défense verbale, lecture des situations et techniques physiques accessibles à toutes les conditions physiques. Plusieurs études (notamment celle de Jocelyn Hollander en 2014) montrent que ces formations réduisent significativement le risque d'agression sexuelle achevée.
Tout ça existe. Tout ça est utile. Et tout ça reste insuffisant. Parce que ce sont des outils individuels qui essaient de résoudre un problème collectif. Parce qu'ils gèrent les conséquences sans toucher à la cause. Parce qu'ils demandent aux femmes de continuer à porter mentalement la sécurité de l'espace public.
Le pas de plus
C'est dans ce contexte qu'apparaît la non-mixité. Soirées entre femmes, ateliers d'autodéfense réservés aux femmes, créneaux de piscine non-mixtes, réunions de parole pour personnes concernées. L'idée n'est pas neuve. Le mouvement de libération des femmes des années 1970 en a fait un outil central. Christine Delphy, sociologue féministe française, l'a théorisée dès cette époque. Aujourd'hui, ces espaces existent partout, dans le milieu militant, associatif, festif.
Le débat médiatique récurrent oppose "non-mixité égale séparatisme communautariste" à "non-mixité égale nécessité politique". C'est un faux cadre. Une non-mixité subie est une ségrégation. L'apartheid, l'exclusion historique des femmes du droit de vote, la séparation imposée. Ce sont des mécanismes d'oppression, conçus par les dominants contre les dominés. Une non-mixité choisie est l'inverse exact. Un groupe socialement dominé décide, ponctuellement, de créer un espace dont il contrôle l'accès. Les deux mots se ressemblent, les deux pratiques n'ont rien à voir.
Christine Delphy a formulé la mécanique simplement. Dans un groupe mixte, les dominants ont tendance à monopoliser la parole et à ramener le sujet à eux. Les femmes qui parlent de violences sexuelles dans un cadre mixte se retrouvent fréquemment confrontées à des hommes qui veulent expliquer pourquoi eux ne sont pas comme ça, ou pourquoi le problème est exagéré, ou pourquoi il faudrait nuancer. La non-mixité permet de couper court à cette mécanique et de parler entre personnes qui partagent une expérience commune. Pas pour la vie, pour un atelier. Pas pour fonder une société séparée, pour pouvoir formuler une analyse sans la justifier en permanence.
Et puis il y a la dimension la plus simple, et la plus mal comprise. Dans une soirée non-mixte, une femme peut boire un verre sans surveiller son verre. Danser sans surveiller ses arrières. Discuter sans gérer un homme qui insiste. Se reposer du travail mental permanent décrit plus haut. C'est un espace où la vigilance peut s'éteindre. C'est, littéralement, un espace de respiration.
C'est cette respiration que beaucoup de critiques ne voient pas, ou ne veulent pas voir. Quand un homme demande "pourquoi vous m'excluez", il pose la mauvaise question. La bonne question, c'est : qu'est-ce qui rend cet espace nécessaire ? Et la réponse à cette question pointe directement vers lui, vers les autres hommes, vers la culture qu'ils ont construite ensemble dans l'espace public et festif.
Ce que ça dit de nos espaces publics
Récapitulons l'argument. Pour qu'une femme puisse sortir prendre un verre en Belgique en 2026, il existe des applications de géolocalisation d'urgence, des codes secrets dans les bars, des espaces sécurisés en festival, des ateliers d'autodéfense, des comptes de signalement, des soirées entre femmes, et une charge mentale permanente.
Quand on regarde cet inventaire, une chose saute aux yeux. Aucune de ces solutions ne s'attaque à la racine du problème. Elles gèrent toutes les conséquences. Elles protègent (parfois) les victimes potentielles, sans rien demander aux auteurs potentiels. Le coût financier, mental et temporel est porté par celles qui subissent, pas par ceux qui agissent. Les soirées non-mixtes sont juste l'expression la plus visible et la plus dérangeante de ce déséquilibre.
Ce que les espaces non-mixtes disent de nos espaces publics est très simple. Ils disent que ces espaces ne sont pas neutres. Ils ne sont pas accessibles à toutes et tous dans les mêmes conditions. Ils sont dangereux pour une moitié de la population, à un point tel qu'une partie de cette moitié préfère, pour quelques heures par mois, en sortir complètement. Ce n'est pas une rupture du pacte républicain. C'est un constat clinique sur la qualité de ce pacte tel qu'il existe aujourd'hui.
L'enquête bruxelloise de 2022 le formule très bien. Les femmes ne demandent pas la permission de sortir avec moins de risques. Elles revendiquent un droit à la fête, au plaisir, à l'espace public, sans avoir à se transformer en stratèges militaires de leur propre sécurité. Ce droit existe pour les hommes par défaut. Il devrait exister pour tout le monde.
Tant que ce ne sera pas le cas, les soirées non-mixtes resteront nécessaires. Et chaque femme qui s'y rend pour respirer une soirée sans surveiller son verre rappellera silencieusement que la société n'a pas fait son travail.
- →EgérieResearch (2022). Enquête sur le harcèlement sexuel dans l'espace festif bruxellois. Commanditée par la Ville de Bruxelles.
- →Plan International Belgique (2021). Harcèlement sexuel dans l'espace public — enquête jeunes.
- →Lieber, M. (2008). Genre, violences et espaces publics. Presses de Sciences Po.
- →Hollander, J. A. (2014). Does self-defense training prevent sexual violence against women? Violence Against Women, 20(3).
- →Delphy, C. (1970-2009). L'ennemi principal. Syllepse. (2 volumes)
- →Ville de Charleroi / Région bruxelloise (2022-2026). Dispositifs Ask for Angela et Plan SACHA.
- →ASBL Garance (Bruxelles). garance.be — autodéfense féministe depuis 2000.
