Les survivantes : traumatisme, silence, parole
Les survivantes : traumatisme, silence, parole
Ce que la psychologie et la neurobiologie disent vraiment sur ce qui se passe après une agression sexuelle.
« La honte, toutes les victimes l'ont. Je pense que c'est le mot que toutes les victimes prononcent en premier. »
Ce n'est pas une opinion. C'est ce que la psychologie et la neurobiologie documentent depuis des décennies. Comprendre pourquoi les victimes se taisent, ce n'est pas les juger. C'est comprendre les mécanismes qui rendent ce silence inévitable, et les conditions qui permettent d'en sortir.
Ce que le traumatisme fait au cerveau
Commençons par la neurobiologie, parce que c'est là que beaucoup de malentendus trouvent leur origine. Quand une agression sexuelle se produit, le cerveau ne réagit pas comme on l'imagine. On s'attend à de la résistance, des cris, de la fuite. La réalité neurobiologique est très différente.
Face à une menace extrême, le système nerveux déclenche l'une de trois réponses possibles : combat, fuite, ou sidération. La sidération, le gel, la paralysie, est la réponse la plus fréquente lors d'une agression sexuelle. Ce n'est pas une lâcheté. C'est une réaction physiologique automatique, hors du contrôle conscient de la victime.
L'amygdale, la structure cérébrale qui traite la peur, prend le contrôle. Le cortex préfrontal, qui gère la pensée rationnelle et la prise de décision, est mis hors circuit. La victime ne "choisit" pas de ne pas réagir. Son cerveau la protège comme il peut, avec les outils biologiques dont il dispose.
- →94 % des femmes victimes de viol souffrent de symptômes de TSPT dans les deux premières semaines suivant l'agression.
- →Les victimes de sexe féminin sont 3 fois plus susceptibles de souffrir de dépression, 6 fois de TSPT, et 13 fois plus susceptibles de tenter de se suicider.
- →30 % des victimes développent un TSPT chronique, l'un des taux les plus élevés parmi tous les traumatismes étudiés, plus élevé que chez les vétérans de guerre.
- →En Belgique, 90 % des victimes de viol ne portent pas plainte. 53 % des victimes sont mineures.
Sources : Sexual Violence Resource Center (2015) · Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (2024)
Ce qui caractérise le trauma consécutif à une agression sexuelle, c'est ce que la psychiatre Muriel Salmona appelle la "mémoire traumatique" : des souvenirs qui ne sont pas intégrés normalement dans la mémoire autobiographique, mais qui restent stockés sous une forme brute, sensorielle, non verbalisée. Une odeur, un son, une texture peuvent déclencher une reviviscence complète de l'agression, des années plus tard, sans que la victime ne comprenne pourquoi. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est de la neurobiologie.
Pourquoi elles se taisent : les mécanismes documentés
Ces chiffres sont stables depuis des années, malgré les campagnes de sensibilisation, malgré #MeToo, malgré l'affaire Pelicot. La réponse n'est pas simple. Elle est multiple, et chaque couche du silence renvoie à un mécanisme distinct.
La honte est probablement le mécanisme le plus puissant et le moins bien compris. Les victimes craignent la réaction de la police ou de leurs proches. Cette honte n'est pas irrationnelle. Elle est le produit direct de la culture du viol décrite dans l'article 2 de cette série. En cas de viol, on entendra souvent : "Oui, mais tu l'as un peu cherché quand même, tu étais aguicheuse, tu l'as chauffé, il fallait t'y attendre." Ces phrases poussent les victimes à se demander si elles l'ont mérité, si elles auraient pu l'éviter.
La connaissance de l'agresseur est un deuxième facteur déterminant. Chez les femmes, l'agresseur est dans 48 % des cas le partenaire, dans 10 % des cas un membre de la famille, dans 13 % des cas une connaissance, dans 10 % des cas un collègue. Dénoncer quelqu'un qu'on aime, qu'on a aimé, dont on dépend économiquement ou affectivement, c'est une décision d'une tout autre nature que dénoncer un inconnu.
La peur de ne pas être crue est le troisième mécanisme, et le plus rationnel de tous. Porter plainte dans ces conditions relève de l'exploit, et a de quoi faire peur. Avec un taux de classement sans suite de 53 % et un taux de condamnation effectif de 1 à 2 %, cette perception n'est pas paranoïaque. Elle est statistiquement fondée.
L'auto-minimisation est enfin ce phénomène par lequel la victime estime ne pas répondre aux critères supposés d'un viol. C'est très fréquent en cas de violences conjugales et chez les victimes masculines, qui peuvent ne pas se rendre compte que leur consentement était indispensable avant tout rapport sexuel.
En moyenne, il faut deux à trois ans avant qu'une victime ne révèle une agression subie. Dans les cas d'abus dans l'enfance, ce délai peut s'étendre à des décennies. Certaines victimes ne parlent jamais.
Le mythe de la "bonne victime"
Dans l'imaginaire collectif, la victime de viol est jeune, attaquée par un inconnu dans un lieu public, qui se défend, qui crie, qui porte des marques visible, et qui va immédiatement à la police. Gisèle Pelicot est une victime âgée, victimisée dans son propre foyer par son mari et d'autres connaissances. Ce qui témoigne d'une dure réalité : la plupart des cas de violence sexuelle se produisent entre personnes qui se connaissent et dans la sphère privée.
Les victimes qui ne correspondent pas à ce profil, qui ne se souviennent pas clairement de tout, qui n'ont pas résisté physiquement, qui ont mis du temps à réaliser, qui connaissaient leur agresseur, qui ont continué à le voir après, sont systématiquement soupçonnées. Et souvent, elles se soupçonnent elles-mêmes.
« Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais jamais me remettre. »
Ce paradoxe est documenté. La société attend que la victime soit brisée pour la croire, et lui reproche d'être brisée quand elle l'est. Elle attend qu'elle porte plainte immédiatement, et lui reproche d'avoir attendu. Elle attend qu'elle n'ait pas eu de relation avec l'agresseur après les faits, sans comprendre que la dissociation traumatique produit précisément des comportements qui semblent "anormaux" au regard extérieur.
La parole comme chemin, pas comme obligation
L'affaire Pelicot a eu un effet documenté sur la libération de la parole. Des victimes témoignent s'être senties mieux entendues lors de dépôts de plainte récents. "Je me suis sentie entendue quand je suis allée voir les gendarmes. Aujourd'hui, on n'a pas forcément besoin d'aller jusqu'au viol et jusqu'aux bleus sur le visage pour être entendue", témoigne Océane, victime d'un viol.
Mais cette libération a aussi ses limites. Le fait que Gisèle Pelicot soit aussi "parfaite" a pu être un peu inhibant, selon Anne Bouillon, avocate spécialiste des violences sexuelles. Sur les réseaux sociaux, des victimes témoignent d'un vécu différent. "Moi aussi j'aimerais choisir la joie, mais apparemment ça ne fonctionne pas pour tout le monde."
C'est peut-être le point le plus important de cet article : il n'y a pas une façon "correcte" d'être victime. Ni une façon "correcte" de s'en remettre. Gisèle Pelicot a choisi la joie, et c'est son droit, et son courage mérite tout le respect du monde. Mais d'autres victimes pleurent, dépressent, crient, et ne trouvent pas ce chemin vers la joie. Ces victimes-là sont tout aussi légitimes. Tout aussi réelles. Tout aussi méritantes d'aide et de protection.
« Je ne me suis pas en sortie toute seule. Parce qu'on a un sentiment de honte, mais pas que de honte, de solitude aussi. On est dans une extrême solitude. »
Ce que la reconstruction demande vraiment
La recherche sur la reconstruction après une agression sexuelle est claire sur un point : l'isolement est le principal ennemi de la guérison.
Les thérapies qui fonctionnent pour le TSPT consécutif à une agression sexuelle sont documentées. La thérapie cognitivo-comportementale centrée sur le trauma (TCC-T), l'EMDR (désensibilisation par les mouvements oculaires), et les thérapies somatiques ont des taux d'efficacité établis dans la littérature scientifique. Ce n'est pas de la magie. C'est de la neurobiologie appliquée : aider le cerveau à intégrer les souvenirs traumatiques dans la mémoire autobiographique, pour qu'ils cessent de déclencher des reviviscences incontrôlées.
- →CPVS (cpvs.be) Centres de Prise en Charge des Violences Sexuelles à Liège, Bruxelles, Gand et Anvers. Prise en charge médicale, psychologique et juridique dans les 72h, sans obligation de porter plainte.
- →SOS Viol (sosviol.be · 0800 98 100) écoute téléphonique anonyme et gratuite.
- →Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (igvm.be) aide juridique et orientation.
- →Planning Familial Belgique (planningfamilial.net) soutien et accompagnement.
Ce que nous pouvons faire, tous
Ce n'est pas qu'un article pour les victimes. C'est un article pour leur entourage. Quand quelqu'un vous parle d'une agression, les premières réactions de l'entourage sont déterminantes pour la suite. Poser des questions sur les circonstances, exprimer du doute, suggérer que "c'est peut-être un malentendu" : ce sont les réponses qui renforcent le silence. Croire, écouter, ne pas minimiser, ne pas conseiller immédiatement de porter plainte : ce sont les réponses qui ouvrent une porte.
« Je veux que toutes ces femmes victimes de viol puissent dire : "Madame Pelicot l'a fait, on pourra le faire". Je ne veux plus qu'elles aient honte. Car quand on est violée, on a honte, alors que c'est à eux de l'avoir la honte. »
Changer la société, c'est aussi changer ce qu'on dit, et ce qu'on ne dit pas, quand quelqu'un nous parle.
- →Sexual Violence Resource Center (2015). PTSD Among Rape Victims.
- →Dworkin, E. R. et al. (2023). PTSD in the Year Following Sexual Assault. Trauma, Violence & Abuse, 24(2).
- →Salmona, M. (2018). Pourquoi la très grande majorité des victimes de viols ne portent pas plainte. memoiretraumatique.org.
- →Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (2024). Chiffres sur les violences sexuelles en Belgique.
- →Amnesty International Belgique / SOS Viol (2020). Sondage sur les violences sexuelles en Belgique.
- →France Info (2026). Gisèle Pelicot, "Quand on est victime, on n'est coupable de rien".
- →Stockman, D. et al. (2023). An ecological approach to understanding the impact of sexual violence. Frontiers in Psychology, 14.
- →Despentes, V. (2006). King Kong Théorie. Grasset.
