Que faire ? Les leviers qui marchent vraiment
Que faire ? Les leviers qui marchent vraiment
Un inventaire de ce qui a été mesuré et qui marche. Pas ce qui semble marcher, pas ce qui plaît politiquement, ce qui produit des résultats vérifiables.
Avant de parler de solutions
Les chiffres qu'on a cités page après page, 96 % des femmes en sortie, 91 % des filles, 64 % de la population, cessent d'être des statistiques quand on les contextualise avec les récits réels. Avec les mécanismes du traumatisme, avec la sidération, avec ce qu'on ne dit jamais à ses parents par honte. Avec ce que ça coûte mentalement, juste de sortir le soir.
En tant qu'homme, j'ai trouvé ça difficile à regarder. Pas difficile à comprendre intellectuellement, difficile à accepter que mon genre, moi inclus, dans les petits actes sans conséquence qu'on ne compte pas, fabrique ce quotidien-là pour la moitié de la population. C'est un malaise utile, pas un malaise performatif. C'est le moment où on se demande : comment j'ai agi dans certaines situations ? Est-ce que j'ai laissé passer des choses ? Est-ce que j'ai dit quelque chose quand j'aurais dû le faire ?
Je n'ai pas de réponses simples à ces questions. Mais c'est le point à partir duquel le changement peut commencer. Pas de culpabilité stérile, mais une responsabilité réelle. Un questionnement honnête.
C'est ce qui m'a amené à finir cette série pas sur le problème décrit, mais sur ce qu'on peut réellement faire. Parce que rester fixé sur le malaise, c'est inutile. Mais se demander "et moi, maintenant ?", c'est le début du travail.
Sept articles plus tard, on a fait le tour. La culture du viol comme système. Les masculinités hégémoniques comme socle. La manosphère comme accélérateur. Les violences numériques comme nouveau territoire. Ce que vivent les survivantes. Ce que les femmes ont dû construire pour se protéger. Et chaque fois, la même question est revenue, posée dans les commentaires, en privé, en réunion. Mais alors, on fait quoi ?
C'est la bonne question. C'est aussi la plus mal traitée. La réponse classique est un catalogue de bonnes intentions. Plus d'éducation. Plus de sensibilisation. Plus de moyens à la justice. Plus de campagnes. Tout ça est utile à condition d'être précis. Sinon ça reste de la déclaration d'intention, et la déclaration d'intention ne fait pas reculer une statistique de viol.
Cet article propose autre chose. Un inventaire de ce qui a été mesuré et qui marche. Pas ce qui semble marcher, pas ce qui plaît politiquement, ce qui produit des résultats vérifiables sur des indicateurs durs. Et en miroir, ce qu'on continue à faire alors que les évaluations montrent que c'est inefficace ou contre-productif.
Niveau 1 : ce qui marche dans la prévention directe
Le programme le plus solidement évalué dans le monde s'appelle Bringing in the Bystander. Il a été développé par Victoria Banyard à l'université du New Hampshire à partir de 2007. Le principe est simple : ne pas former les femmes à se protéger ni les hommes à ne pas violer, mais former toute une communauté (étudiants, collègues, voisins) à intervenir en tant que témoins quand une situation à risque se développe.
Les évaluations ont été nombreuses, dont plusieurs essais randomisés contrôlés. Les résultats convergent : les participants augmentent leur capacité à reconnaître les signaux d'alerte, leur sentiment d'efficacité personnelle pour intervenir, leur taux d'intervention réel. Surtout, l'acceptation des mythes du viol diminue. Les effets persistent jusqu'à douze mois après la formation. Le National Institute of Justice américain a classé ce programme comme "Promising" sur la base de ces évaluations.
Le programme cousin, Green Dot, a été testé sur 26 lycées du Kentucky pendant 5 ans dans un essai randomisé en cluster. Résultat mesuré : réduction significative des taux d'agressions sexuelles déclarées dans les écoles d'intervention par rapport aux écoles contrôles. Pas une amélioration des attitudes seulement - une baisse de la violence elle-même.
Côté formation des hommes spécifiquement, le programme Coaching Boys into Men forme des entraîneurs sportifs à mener 12 conversations courtes (15 minutes par semaine) avec leurs jeunes athlètes sur le respect, le consentement, l'intervention. L'essai randomisé publié dans le Journal of Adolescent Health en 2012 sur 2 006 lycéens a montré une augmentation des comportements positifs de témoins, une meilleure reconnaissance des comportements abusifs, et une diminution de la perpétration de violences dans les relations adolescentes. Sept études de suivi ont confirmé l'efficacité.
- →Interactif - pas une conférence où on écoute passivement.
- →Répété dans le temps - une session unique ne produit rien de durable.
- →Ciblé sur les normes sociales du groupe, pas seulement sur les individus.
Les programmes qui respectent ces trois conditions produisent des effets mesurés. Les autres, non.
Niveau 2 : ce qui marche au niveau institutionnel
La Belgique a deux dispositifs qui méritent d'être regardés sérieusement : les Centres de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS) et l'Éducation à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle (EVRAS).
Les CPVS ont été créés en 2017 dans trois villes pilotes (Bruxelles, Liège, Gand). Le principe : un lieu unique où une victime peut, dans les sept jours suivant l'agression, recevoir des soins médicaux, un suivi psychologique, faire un examen médico-légal, et déposer plainte si elle le souhaite - le tout par une équipe spécialisée et formée. La police et le parquet sont intégrés au dispositif. La victime n'a pas à se déplacer dans cinq endroits différents.
L'évaluation après l'année pilote a été suffisamment probante pour que le gouvernement fédéral débloque en 2020 un budget pour étendre le dispositif. Aujourd'hui, dix CPVS existent, et trois autres sont prévus. Le 18 avril 2024, une loi a été adoptée pour ancrer définitivement le financement et le fonctionnement à long terme. C'est une réussite institutionnelle réelle, qui s'appuie sur des données.
L'EVRAS a un parcours plus contrasté. L'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle existe depuis 2012 dans les missions de l'enseignement obligatoire en Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais jusqu'en 2023, seules 20 % des écoles organisaient effectivement ces animations. C'est l'accord de coopération de septembre 2023 qui a rendu obligatoires deux animations (une en 6e primaire, une en 4e secondaire) pour tous les élèves.
Les données internationales sont sans ambiguïté : l'éducation au consentement et à la sexualité, dispensée précocement et de manière professionnelle, réduit les violences sexuelles et les comportements à risque chez les jeunes adultes. L'OMS et l'UNESCO la recommandent depuis longtemps. Limite réelle : deux animations sur toute la scolarité, c'est insuffisant. Le dispositif belge est un point de départ, pas un point d'arrivée.
Au niveau pénal, la réforme du droit pénal sexuel entrée en vigueur le 1er juin 2022 a inscrit le consentement au cœur de la définition du viol. Le consentement doit être donné librement, ne peut pas être déduit de l'absence de résistance, peut être retiré à tout moment. L'inceste est désormais une infraction distincte. Les peines pour viol vont de 10 à 30 ans selon les circonstances aggravantes. C'est une avancée juridique importante, qui aligne la Belgique sur les standards de la Convention d'Istanbul. Mais une loi n'agit que si elle est appliquée. Et selon Amnesty Belgique, environ 53 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. Le maillon faible n'est plus la définition pénale, c'est la chaîne policière et judiciaire qui suit.
Niveau 3 : ce qui marche au niveau culturel
C'est le niveau le plus diffus, le plus difficile à mesurer, et probablement le plus déterminant à long terme.
Les médias produisent et reproduisent des récits. Quand un journal titre "passion meurtrière" pour parler d'un féminicide, il participe à la culture du viol. Quand un autre titre "féminicide" et nomme l'auteur, il fait l'inverse. Les chartes éditoriales sur le traitement des violences sexuelles, comme celles développées par l'AJP (Association des Journalistes Professionnels) en Belgique francophone, ont un effet documenté sur les représentations. Pas immédiat, pas spectaculaire, mais réel.
La responsabilisation collective des hommes est l'autre levier culturel. Les violences sexuelles sont produites par une minorité d'hommes, mais elles sont rendues possibles par la majorité qui ne dit rien, ne réagit pas, laisse passer. Quand un groupe d'hommes au comptoir voit l'un d'eux harceler une femme et n'intervient pas, il valide le comportement. Quand l'un d'eux dit "tu fais quoi là, arrête", il modifie la norme du groupe. Cette intervention ne demande pas un courage exceptionnel. Elle demande une habitude. C'est cette habitude que les programmes efficaces installent.
À l'échelle plus large, le travail de déconstruction des masculinités toxiques n'est pas une lubie identitaire. C'est une intervention de santé publique. Les pays scandinaves qui ont investi massivement dans l'éducation non sexiste, le congé parental obligatoire pour les pères, et la déconstruction des normes de genre dès la maternelle, ont des taux de violences conjugales et sexuelles parmi les plus bas d'Europe. Pas par hasard.
Ce qui ne marche pas, et qu'on continue à faire
Il faut être tout aussi précis sur les fausses bonnes idées. Les méta-analyses sont claires sur plusieurs points.
- →Les campagnes de sensibilisation passives (affiches, spots TV, hashtags sans dispositif derrière) ne réduisent pas les violences sexuelles. Elles peuvent augmenter la conscience du problème, mais sans intervention active derrière, l'effet sur les comportements est nul.
- →Les programmes d'auto-défense comme solution principale sont une erreur de cadrage. Utiles individuellement, mais en faire la réponse principale, c'est continuer à faire porter la prévention par les victimes potentielles.
- →Les politiques punitives sans prévention ne réduisent pas la criminalité sexuelle. La menace de la peine a un effet dissuasif marginal sur des comportements qui ne sont pas calculés rationnellement. Les recherches en criminologie sont stables là-dessus depuis quarante ans.
- →Les couvre-feux et wagons non-mixtes (testés au Japon, en Inde, en Allemagne) déplacent le problème au lieu de le résoudre, et inscrivent dans l'espace public l'idée que les femmes doivent être séparées pour être en sécurité. Ce n'est pas une victoire.
Qu'est-ce qu'on devrait faire concrètement ?
Si on prend tout ce qui précède au sérieux, voici une politique cohérente.
- →Une éducation EVRAS généralisée et continue, pas deux animations dans la scolarité, mais un fil rouge intégré du primaire au secondaire, dispensé par des professionnels formés.
- →Des programmes Bystander obligatoires dans les milieux à risque identifiés (universités, milieux sportifs, milieux festifs, armée), interactifs, répétés, ciblant les normes du groupe.
- →Un investissement structurel dans les CPVS pour qu'ils couvrent tout le territoire belge avec un délai d'accès inférieur à une heure, comme prévu dans la loi de 2024.
- →Une réforme de la chaîne policière et judiciaire, formation systématique des policiers à l'accueil des victimes, des magistrats aux mécanismes de la mémoire traumatique, mise en place de chambres spécialisées.
- →Un financement réel et pérenne des associations de terrain, Garance, SOS Viol, Plan SACHA, CPVS, plannings familiaux, Amnesty Belgique. Elles fonctionnent souvent à flux tendu, avec des moyens dérisoires par rapport à l'ampleur du problème.
- →Une politique active de responsabilisation des hommes , campagnes ciblées, programmes en entreprise, intervention dans les milieux où les masculinités toxiques se reproduisent (sport, armée, certaines professions).
Le mot de la fin
Cette série a essayé de faire une chose simple. Décrire le problème avec rigueur, pour que la conversation puisse partir d'un sol commun. Beaucoup de débats sur les violences sexuelles patinent parce que les interlocuteurs n'ont pas la même base factuelle. Quand on parle des chiffres précis, 96 % des femmes en sortie ayant subi au moins un acte, 53 % de classements sans suite, 91 % des filles confrontées au harcèlement de rue, 64 % de la population ayant subi une forme de violence sexuelle dans sa vie, la discussion change de nature.
Les violences sexistes et sexuelles ne sont pas une fatalité. Ce ne sont pas non plus des actes individuels isolés qu'on pourrait faire disparaître par la seule volonté. C'est un système. Un système qui a une histoire, des structures, des mécanismes identifiables. Et comme tout système, il est modifiable.
Mais le modifier demande de l'argent, du temps, une volonté politique, et une responsabilité collective qui ne soit pas portée seulement par les femmes qui en sont les premières victimes. Tant qu'on demandera aux femmes de gérer leur propre sécurité dans un espace public dangereux, sans demander aux hommes de faire leur part du travail, le problème restera ce qu'il est.
« Cette série se ferme ici. Le problème, lui, ne se ferme pas. À chacun, à chacune, de décider ce qu'il en fait à partir de maintenant. »
- →Banyard, V. L. et al. (2007). Bringing in the Bystander. Violence Against Women, 13(4).
- →Coker, A. L. et al. (2011). Green Dot bystander intervention. Journal of Interpersonal Violence.
- →Miller, E. et al. (2012). Coaching Boys into Men. Journal of Adolescent Health, 50(5).
- →OMS / UNESCO (2018). International technical guidance on sexuality education.
- →Loi belge réformant le droit pénal sexuel, 21 mars 2022. justice.belgium.be.
- →Loi belge portant sur les CPVS, 18 avril 2024. cpvs.be.
- →Accord de coopération EVRAS, septembre 2023. Fédération Wallonie-Bruxelles.
- →Amnesty International Belgique (2024). Rapport sur les classements sans suite en matière de violences sexuelles.
- →AJP (Association des Journalistes Professionnels). Charte éditoriale sur le traitement des violences sexuelles. ajp.be.
8 articles. Des données. Des mécanismes. Des solutions. Merci de vous être plongés dans cette série avec moi. Elle n'était pas un monologue. Elle était une invitation.
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