Le gourou : anatomie d’une autorité fabriquée
Le gourou laïque : anatomie d'une autorité fabriquée
Pendant que les salles diffusent Gourou de Yann Gozlan, les tribunaux belges et français traitent les vraies affaires. Décryptage d'un marché qui prospère parce qu'aucune loi ne le contraint.
I. Quand la fiction rattrape la réalité
Le film, coproduction franco-belge (StudioCanal, Panache Productions, BE TV, Proximus), réalise un thriller psychologique de deux heures sur l'emprise, la manipulation et la chute annoncée d'un mentor médiatique. À Liège, les cinémas Grignoux le projettent dès le 29 janvier en partenariat avec Médor, le magazine d'enquête belge. La présentation est confiée à Manon Mottard, journaliste et autrice du podcast d'investigation "Le Piège : dans les coulisses du développement personnel".
II. Sonia, Chartres-de-Bretagne : 13 ans, 18 signalements, une condamnation
Le 25 mars 2026, le tribunal correctionnel de Rennes condamne une coach en développement personnel de 48 ans à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique. Les chefs d'inculpation : abus de faiblesse, emprise mentale et dérive sectaire. Sa société, Unissons Groupe, écope de 100 000 euros d'amende avec sursis, d'une interdiction d'exercer toute activité de formation pendant cinq ans, d'une exclusion définitive des marchés publics et d'une privation d'aides publiques pendant cinq ans. Les sommes saisies (39 500 euros) sont confisquées. La condamnée devra indemniser les victimes à hauteur de 50 000 euros.
Sonia se présentait comme "Gestalt-thérapeute", "hypnothérapeute", "experte en ennéagramme" et "psychogénéalogue". Elle s'attribuait le titre de psychologue sans en avoir le diplôme. Ses formations coutaient jusqu'à 6 000 euros par an, frais de salle non inclus. Ses séminaires se tenaient dans toute la France et en Suisse.
Une quinzaine de plaignants, majoritairement des femmes, ont défilé à la barre lors des audiences des 23 et 24 mars 2026. Le parquet a décrit le mécanisme : la coach se "positionnait en sauveur". Le lien personnel se tisse, la dépendance affective s'installe, les sommes engagées gonflent. Familles éclatées. Économies disparues. Effondrement psychologique au moment de la prise de conscience.
Sonia a été signalée 18 fois à la Miviludes entre 2013 et 2022. C'est en 2021, huit ans après le premier signalement, que quatorze stagiaires se sont regroupés pour porter plainte. La justice a tranché en 2026.
Treize ans entre le premier signalement et la sanction. Parce qu'il n'existe, en droit français comme en droit belge, aucune instance professionnelle où porter plainte contre un coach. La seule voie est le pénal, long, lourd, qui exige une dizaine de victimes regroupées pour faire bouger un procureur. Pendant ce temps, le coach continue à exercer.
III. Aberkane : l'autorité fabriquée à grande échelle
Plus haut dans la pyramide médiatique, le mécanisme est identique. Idriss Aberkane vend, depuis dix ans, exactement la même catégorie de produits que Sonia, à plus grande échelle : une "méthode ALPINES" en sept étapes pour "libérer son plein potentiel", des formations en ligne, des masterclass, un best-seller (Libérez votre cerveau !, Robert Laffont, 2016) qui lui rapportait selon ses propres déclarations 50 000 francs suisses par mois à son apogée, et du coaching individuel. Le tout enrobé d'un vernis "neurosciences" qui sert à monter en gamme.
Le vernis n'a jamais tenu. En mai 2018, démenti officiel de l'École polytechnique : "Nous sommes déjà intervenus pour signaler qu'Idriss Aberkane n'a jamais été chercheur à l'X. Nous n'accordons aucune caution scientifique à ses conférences." CentraleSupélec avait fait le même démenti deux ans plus tot. En 2023, le comité d'éthique de l'École polytechnique qualifie sa thèse de "cas de plagiat évident". Un de ses trois doctorats a été obtenu dans une institution non agréée par l'État français.
- →30 mai 2025 : Première instance. Le tribunal de police de Boudry condamne Aberkane à une peine pécuniaire avec sursis pour gestion déloyale. Le ministère public et le condamné font tous deux recours.
- →7 mai 2026 : Appel. La Cour pénale du Tribunal cantonal neuchâtelois alourdit significativement la peine : 24 mois de prison avec sursis, soit le maximum légal applicable, pour gestion déloyale aggravée et faux dans les titres. Montant détourné : environ 650 000 francs suisses (~700 000 euros) au préjudice de sa société GBionics SA.
« On rencontre rarement une telle volonté de s'extraire de la réalité. Le prévenu a agi avec une détermination sans faille dans son unique intérêt par appât du gain, alors qu'il bénéficiait d'une excellente rémunération grâce aux droits d'auteur de ses livres. »
La meme personne qui prétend vous apprendre à "libérer votre cerveau" et à "maitriser votre mental" a été reconnue coupable par une juridiction d'avoir agi "par appât du gain" avec une "détermination sans faille". Ce n'est pas un détail biographique. C'est la révélation du personnage. Et c'est, mécaniquement, le même schéma que Sonia : autorité auto-attribuée, aucune institution pour la valider, victimes identifiées a posteriori, justice qui arrive avec des années de retard.
IV. "Cas isolés" ? Non.
C'est la ligne de défense habituelle : cabale, acharnement, adeptes fidèles. Mais au niveau structurel, les chiffres officiels sont sans équivoque.
Le CIAOSN (Centre d'Information et d'Avis sur les Organisations Sectaires Nuisibles), organisme fédéral belge, a publié son rapport d'activités 2024-2025 le 27 février 2026. Le constat est sans appel : les questions concernant le coaching, le bien-être et le développement personnel arrivent en tête des demandes adressées au CIAOSN, représentant un quart (environ 25 %) des sollicitations en 2024-2025. Ces thématiques occupent désormais la première place du podium, devant les courants protestants, catholiques, musulmans et juifs réunis. Entre 2017 et 2024, le CIAOSN a adressé plus de 420 signalements aux autorités, dont la Sureté de l'État.
« Les victimes ne savent pas vers qui se tourner, sinon le SPF Économie si on considère qu'il s'agit d'une activité économique. »
Côté français, la Miviludes documente une augmentation générale des signalements de +33 % entre 2020 et 2021, avec une concentration particulière dans les domaines du développement personnel, de la santé, du bien-être et de la vente multi-niveau. Deux pays, deux organismes publics, un même constat : le coaching et le développement personnel constituent désormais l'un des principaux gisements de dérives sectaires en Europe francophone.
V. Le vrai problème : l'absence totale de cadre
Le problème de fond n'est pas qu'il existe des gourous. Il en a toujours existé. Le problème est que, contrairement à d'autres secteurs touchant à la santé mentale, aucune barrière institutionnelle ne filtre l'entrée du marché.
- →Psychologue : titre protégé par la loi du 8 novembre 1993. Master universitaire requis (5 ans). Secret professionnel pénal (article 458 du Code pénal). Code de déontologie opposable. Conseil disciplinaire avec pouvoir de radiation. Assesseur juridique pouvant agir d'office.
- →Coach : rien. Le titre n'est pas réglementé. N'importe qui peut se déclarer coach. Pas d'ordre, pas d'instance disciplinaire, pas de code de déontologie opposable, pas de procédure de suspension possible.
Un client lésé n'a que deux voies : le SPF Économie (qui traite l'affaire comme un litige commercial) ou le pénal, après des années de signalements et l'agrégation de plusieurs dizaines de victimes.
VI. Ce qu'aurait changé un cadre réglementaire
Soyons concrets. Si la profession de coach était encadrée comme l'est celle de psychologue :
Sonia aurait été suspendue dès le 2e ou 3e signalement à un organe disciplinaire. Pas après treize ans et quatorze plaintes regroupées. Le Conseil disciplinaire des psychologues belges traite ses dossiers en quelques mois.
Aberkane ne pourrait pas se présenter comme "neuroscientifique" sans s'exposer à des poursuites pour usurpation de titre. Le démenti de Polytechnique aurait été un acte juridique, pas un tweet ignoré.
Les techniques pseudo-thérapeutiques (ennéagramme, psychogénéalogie, constellations familiales, hypnothérapie non encadrée) seraient encadrées ou exclues du périmètre d'intervention légal. La vente sous pression à des personnes en détresse psychologique constituerait une faute déontologique sanctionnable. Aujourd'hui, c'est une stratégie commerciale légale.
VII. La proposition Prévot et ses opposants
Le 17 septembre 2025, le député fédéral Patrick Prévot (PS, Hainaut) dépose à la Chambre des représentants la proposition de résolution Doc 56-1045/001 "visant à encadrer légalement le métier de coach". Le texte demande au gouvernement d'encadrer plus rigoureusement le secteur, en posant trois options : interdiction stricte, tolérance sélective (cadre actuel), ou création d'un cadre juridique réglementant la profession.
« Un coach sportif non formé pourrait pousser quelqu'un à la blessure. Un pseudo-coach de vie peut orienter dangereusement des décisions personnelles. Quand un secteur touche à la santé, au bien-être et au portefeuille, l'État a un devoir de protection. »
Les soutiens : Test-Achats appelle à "une réglementation forte garantissant la transparence et la qualité des services". Les fédérations professionnelles ICF et EMCC soutiennent la démarche, reconnaissant l'insuffisance de l'autorégulation. La Faculté de psychologie de l'UCLouvain ouvre le débat sur la nature de la réglementation.
Les opposants : l'UCM et l'UNIZO estiment que "le phénomène ne serait pas assez massif en Belgique pour justifier une réglementation spécifique" et que "l'arsenal juridique existant suffirait". L'arsenal existant a laissé Sonia détruire des dizaines de vies pendant dix ans.
Position contre-intuitive : la Commission des Psychologues elle-même, dans son avis officiel du 29 octobre 2025, estime que "la réglementation de la profession de coach semble irréaliste". Son argument : le coaching ne doit pas etre envisagé comme une profession autonome, mais comme un outil pouvant etre mobilisé par des professionnels déjà encadrés, par analogie avec la psychothérapie réglementée en France en 2010. C'est un point de débat légitime : faut-il créer un nouveau corps professionnel (option Prévot) ou réserver le coaching aux professions déjà encadrées (option Commission des Psychologues) ? Les deux approches résoudraient le problème de Sonia. Ce qui ne change pas : l'absence totale de cadre actuel est intenable.
VIII. Pourquoi ces figures tiennent le marché
Pourquoi des dizaines de milliers de personnes paient-elles entre 1 000 et 10 000 euros à des inconnus sans qualification ? La réponse tient en trois temps.
La psychothérapie remboursée est saturée. La réforme belge de 2021 sur le remboursement des séances de psychologie de première ligne reste sous-dotée par rapport à la demande, avec des délais d'attente qui peuvent dépasser plusieurs mois selon les régions. Un travailleur en burn-out n'attend pas six mois un rendez-vous.
L'urgence dicte le choix. Un coach répond en 24 heures, en visio, sans liste d'attente. La concurrence est inégale.
Le glissement culturel. Le développement personnel s'est imposé comme le langage par défaut du rapport à soi dans nos sociétés. Travaillez sur vous, libérez votre potentiel, prenez votre vie en main : ces injonctions ne sont plus marginales, elles sont structurantes. (Nous reviendrons sur ce point dans l'épisode 5.)
« Le gourou laïque n'est pas un parasite du système de santé. Il est le bouche-trou d'un système absent. »
Le rendre illégal n'est pas la solution, il se déplacerait ailleurs. Le réglementer, comme la Belgique a réglementé la psychologie en 1993, comme la France a réglementé la psychothérapie en 2010, l'est. C'est ce qui sépare un secteur professionnel d'un Far West.
Yann Gozlan a fait un film là-dessus. La réalité, elle, est en cours d'audience.
- →France 3 Bretagne / franceinfo, 25 mars 2026. "Emprise mentale, escroquerie et dérive sectaire, la coach en développement personnel condamnée à trois ans de prison."
- →France 3 Bretagne / franceinfo, février 2026. "Accusée de dérives sectaires, la coach en bien-être sera jugée les 23 et 24 mars à Rennes."
- →RTS, 7 mai 2026. "La condamnation du conférencier Idriss Aberkane pour gestion déloyale alourdie en appel."
- →24 heures (Suisse), 7 mai 2026. "Idriss Aberkane condamné en appel à 24 mois avec sursis."
- →Le Temps (Suisse), 2023. Enquête sur le plagiat de thèse. / L'Express, 2022. Camille Vigogne Le Coat, "Idriss Aberkane, itinéraire d'un mystificateur."
- →Loi du 8 novembre 1993 protégeant le titre de psychologue, M.B. 31 mai 1994, modifiée en 2013 et 2024.
- →CIAOSN, Rapport d'activités 2024-2025, publié le 27 février 2026. ciaosn.be
- →La Libre, 27 février 2026. "Certaines personnes sont pretes à investir des sommes considérables dans des pseudo-thérapies de développement personnel."
- →Proposition de résolution Doc 56-1045/001, déposée le 17 septembre 2025. lachambre.be
- →L'Avenir, 17 octobre 2025. "Dérives du coaching : L'État a le devoir de protéger les citoyens."
- →Commission des Psychologues, avis officiel du 29 octobre 2025. compsy.be
