Feluy : ce que les habitants doivent savoir.
Feluy : ce que les habitants doivent savoir. La chronologie complète du dossier TotalEnergies.
838 pages de documents officiels. 24 signalements de pollution. Une instruction judiciaire en cours. Et une décision ministérielle qui supprime les conditions imposées à Total. Voici le récit complet.
Le dossier TotalEnergies Petrochemicals Feluy est l'un des plus complexes que Chronik ait eu à traiter. Il s'étale sur plus de quatre ans, implique plusieurs niveaux d'administration, des avis qui se contredisent, des procédures qui s'entremêlent, et une masse documentaire énorme. Nous avons consulté, lu, et croisé 838 pages de documents officiels. Sept cent quatre-vingt-trois pages pour les deux permis, plus quinze pages pour les deux avis communaux, et environ quarante pages pour le reste.
Parce que ce dossier est dense, parce que les fils sont nombreux, parce que les enjeux sanitaires sont réels, nous prenons le temps. Cet article pose la chronologie complète. Plusieurs articles suivront, chacun consacré à un volet spécifique.
- →Permis du fonctionnaire technique et délégué du 28 novembre 2025 (549 pages).
- →Arrêté ministériel du 7 mai 2026 (274 pages).
- →Avis communal d'Écaussinnes du 27 novembre 2024 (9 pages).
- →Observations préalables du collège d'Écaussinnes du 18 octobre 2023 (6 pages), courriers administratifs, procès-verbaux et avis spécialisés référencés.
2020-2024. Vingt-quatre signalements officiels de pollution.
Entre le 27 janvier 2020 et le 18 novembre 2024, vingt-quatre signalements officiels de pollution liés au site TotalEnergies sont adressés au Département de la Police et des Controles du Service public de Wallonie. Un vingt-cinquième est adressé à la Direction de l'Assainissement des Sols le 9 février 2022. Ces dates sont inscrites noir sur blanc dans l'avis communal d'Écaussinnes intégré au permis officiel. Onze signalements sur la seule année 2020. Six sur 2023. Deux constats assermentés de l'agent constatateur communal viennent renforcer ce décompte, attestant de la contamination jusqu'à huit kilomètres en aval du site.
Chronik publiera demain le détail de chacun de ces signalements.
2022. Trois procès-verbaux pour déboisement infractionnel.
Trois procès-verbaux sont dressés contre TotalEnergies pour un déboisement infractionnel de cinq hectares sur son site, les 22 février 2022, 2 mars 2022 et 14 juin 2022 (références CH.66.CH.9554/2022, 502206/2022 et CH66.M1.03/2022). Ce déboisement avait pour but de préparer l'installation d'un champ de panneaux photovoltaïques. Total propose alors un projet de reboisement transmis aux autorités régionales en juin 2022.
« Ce projet n'a jamais été mis en oeuvre malgré les engagements de TotalEnergies Petrochemicals Feluy. »
À l'occasion du constat de cette infraction, l'administration régionale observe également la présence de pellets polymères sur et dans le sol du site.
Septembre et octobre 2022. Les microbilles juridiquement qualifiées de déchets.
Par deux courriers des 20 septembre 2022 et 31 octobre 2022, les Directions de l'Assainissement des Sols et du Sol et des Déchets du SPW qualifient les microbilles polymères présentes sur le site de Total comme "déchets issus du cycle de production". Conséquence juridique directe : Total est producteur de ces déchets et doit assurer leur traitement, ainsi que celui des sols qui en sont imprégnés. Cette qualification est inscrite mot pour mot dans le permis officiel du 28 novembre 2025, sur la base du dossier pénal en cours.
2022-2023. Total ignore les demandes de régularisation de l'administration.
Suite au déboisement infractionnel, Total dépose deux demandes de permis de régularisation, l'une pour la réalisation d'un cordon boisé compensatoire en septembre 2022, l'autre pour l'installation du champ de panneaux photovoltaïques. Les deux sont refusées tacitement par l'administration, qui considère les dossiers incomplets. Le 7 juillet 2023, le fonctionnaire délégué écrit officiellement à Total pour lui demander de réintroduire ces demandes, notamment celle du cordon boisé "qui participe à la compensation générale des travaux de défrichage".
« À ce jour le demandeur a ignoré cette requête. »
Total a donc laissé sans suite, pendant deux ans, la demande de mise en règle formulée par l'administration.
Depuis 2022. Une instruction au Parquet de Charleroi.
Le permis officiel mentionne textuellement, sur la base d'un dossier pénal en cours au Parquet de Charleroi (référence F0415/55050/BCX-5/2022/2/PV-POLI), qu'une instruction judiciaire est ouverte sur le site Total Feluy.
« Des infractions y relatives ont été relevées et que le Parquet de Charleroi réalise une série de devoirs d'instruction. »
Cette information n'a, à ce jour, fait l'objet d'aucune communication publique. Chronik y consacrera un article distinct.
30 mai 2023. Le rapport ISSeP.
L'Institut Scientifique de Service Public publie son rapport sur la contamination des milieux. Il atteste de la présence de pellets polymères jusqu'à huit kilomètres en aval du site, dans la Sennette, la Pignarée et le ruisseau des Neufs Viviers. Le rapport préconise des mesures opérationnelles strictes pour limiter la dissémination : "nettoyage des camions en intérieur, réalisation des opérations de chargement et déchargement à couvert, stockage des sacs en zones fermées".
Le rapport précise également qu'il y a "un passif à gérer suite à l'absence de ces mesures par le passé (berges de la Pignarée, du ruisseau du Neuf-Vivier et de la Sennette, abords de l'ensemble des routes du zoning, bassin d'orage)". C'est une description scientifique d'une pollution chronique étendue.
27 novembre 2024. Avis défavorable unanime du collège d'Écaussinnes.
Le collège communal d'Écaussinnes, alors présidé par le bourgmestre Xavier Dupont, avec Arnaud Guérard comme échevin de l'Environnement, adopte à l'unanimité un avis défavorable sur la demande de permis de TotalEnergies. Le document fait neuf pages. Il pose la santé des habitants comme principe directeur :
« Le permis devra accorder une priorité absolue à la préservation de la santé des habitants. Dans ce cadre, toutes les assurances doivent être prises quant à l'absence de diffusion dans l'air ou dans l'eau de composés présentant un risque pour la santé ou l'environnement. »
L'avis relève une teneur en PFAS de 1304,4 ng/l mesurée au point de rejet de Total dans le canal Charleroi-Bruxelles, soit treize fois la norme européenne pour l'eau potable. La copie certifiée conforme est datée du 3 décembre 2024. L'avis est transmis aux fonctionnaires régionaux le 23 décembre 2024, après l'installation de la nouvelle majorité communale Deschamps.
14 mars 2025. Avis défavorable du fonctionnaire délégué.
Le fonctionnaire délégué de la Région wallonne émet un avis défavorable formel sur la demande de Total. Il qualifie l'étude d'incidences de l'entreprise en ces termes :
« Le contenu de l'EIE présente des éléments d'analyse incomplets, voire contredits par la réalité factuelle ; qu'elle ne peut par conséquent atteindre son objectif visant à éclairer, par une analyse objective, l'autorité décisionnelle. »
Et plus loin, en validant les positions communales : "les avis défavorable et réclamations lors de l'enquête publique confirment le fossé entre les propos tenus dans le cadre de l'EIE et les constats factuels faits tant par la population d'Écaussinnes que de Seneffe que par les autorités communales." C'est l'administration régionale elle-même qui dit non.
10 juin 2025. Total dépose des plans modificatifs.
Pour répondre à l'avis défavorable du fonctionnaire, TotalEnergies dépose des plans modificatifs et un complément d'étude d'incidences. Une nouvelle enquête publique se déroule du 10 juillet au 9 septembre 2025 sur Écaussinnes, Seneffe, La Louvière, Manage et Braine-le-Comte.
Le collège communal d'Écaussinnes, sous la nouvelle majorité Deschamps, émet cette fois un avis réservé, et non plus défavorable, en séance du 3 octobre 2025. Le collège de Seneffe en fait de même le 27 octobre 2025. La nuance entre "défavorable" et "réservé" est considérable en droit administratif belge. Le premier oblige l'autorité supérieure à motiver pourquoi elle passe outre. Le second laisse une marge d'appréciation beaucoup plus large.
Novembre 2025. Biomonitoring ISSeP : 76 % des adultes contaminés.
- →76 % des adultes de 40 à 59 ans testés à Écaussinnes dépassent les seuils d'exposition aux PFAS.
- →5 % : c'est le taux constaté ailleurs en Wallonie pour la même tranche d'age.
- →Le ministre wallon de la Santé et de l'Environnement Yves Coppieters vient en personne présenter ces résultats aux habitants à Écaussinnes, le 6 novembre 2025, dans la Grange du Château.
28 novembre 2025. Le permis du fonctionnaire technique avec conditions strictes.
Les fonctionnaires technique et délégué délivrent un permis unique à Total, valable 20 ans, mais assorti de conditions strictes.
La condition Urb 1 impose dans un délai d'un an la réalisation d'une étude d'impact sur les microbilles et limite le permis d'urbanisme à 5 ans. Cette limite est exceptionnelle. En Wallonie, un permis d'urbanisme n'a normalement pas de date d'expiration. Imposer une limite à cinq ans est une mesure utilisée lorsque l'administration doute qu'un exploitant respecte ses obligations. C'est la sanction qui forcait Total à dépolluer dans un délai contraint.
La condition Urb 2 oblige au nettoyage du site. Le permis régit aussi la régularisation de 21 dalles de stockage construites sans respecter les conditions existantes depuis 2021.
7 mai 2026. L'arrêté du ministre Desquesnes.
Saisi de recours déposés par Arnaud Guérard, conseiller d'opposition Ecolo, et par TotalEnergies, le ministre wallon François Desquesnes (Les Engagés) rend son arrêté. Il supprime la condition Urb 1, c'est-à-dire à la fois l'étude d'impact obligatoire et la limite de 5 ans sur le volet urbanisme.
« Il y a lieu de suivre l'argumentation du demandeur et de considérer que la condition Urb.1 ainsi que la limitation de durée du permis ne présentent pas une base juridique ni une justification urbanistique suffisantes. »
Le "demandeur", c'est Total.
Ce que dessine la chronologie complète.
Dans sa défense publique sur Facebook du 27 mai 2026, le ministre wallon François Desquesnes affirme que sa décision s'inscrit dans la continuité du travail de son administration. C'est vrai pour une partie de son arrêté. Sur la durée de 20 ans accordée au permis, il a effectivement repris mot pour mot les considérants du fonctionnaire technique, y compris la formule "de manière à ne pas pénaliser l'exploitant".
Mais sur la suppression de la condition Urb 1, qui imposait à Total une étude d'impact sur les microbilles dans un délai d'un an et limitait la partie urbanisme du permis à 5 ans, le ministre s'éloigne totalement de son administration. Cette suppression est sa décision propre. Le fonctionnaire délégué avait dit non. Le fonctionnaire technique avait imposé la condition. Le ministre supprime, en suivant, comme il l'écrit en page 133, "l'argumentation du demandeur". Le demandeur, c'est Total.
Pourquoi nous prenons le temps. Pourquoi vous devez savoir.
Ce dossier est compliqué. Les fils sont nombreux, les acteurs aussi. Les habitants de Feluy, de Marche-lez-Écaussinnes, d'Écaussinnes et de Seneffe vivent au quotidien les conséquences de cette pollution. Ils ont le droit de savoir, en détail, comment ce dossier a été traité. Chronik a consulté 838 pages de documents officiels et croisé deux sources distinctes pour pouvoir vous le raconter.
- →Demain : le détail des vingt-quatre signalements officiels de pollution entre 2020 et 2024.
- →L'instruction judiciaire en cours au Parquet de Charleroi sur le site Total Feluy.
- →La qualification juridique des microbilles polymères comme déchets industriels et ses conséquences pour la responsabilité de Total.
- →L'analyse précise des avis dits "favorables" sur lesquels le ministre affirme s'être appuyé.
Nous prenons le temps de la lecture, de la vérification et du croisement des sources. La santé des gens qui vivent autour de cette zone le mérite.
