Transit : anatomie d’une casse.
Transit : anatomie d'une casse. Le dossier complet.
33 000 prises de drogue retirées de la voie publique depuis 2022. Aucune overdose mortelle. Et Bruxelles coupe un quart du budget en cours d'exercice, en rupture avec son propre contrat de gestion. Pourquoi cette décision est une faute sur tous les plans.
Ce qu'est Transit, parce que ce travail se voit rarement
C'est l'opérateur que la Région bruxelloise a elle-meme désigné pour coordonner et opérationnaliser sa politique drogues, un role pratiquement parastatal, encadré par un contrat de gestion. Elle accueille, gratuitement et sans condition, des personnes en grande précarité aux prises avec une addiction, à la drogue comme à l'alcool, que personne d'autre ne prend telles qu'elles sont. Son principe est celui du bas seuil : on entre tel qu'on est, sans rendez-vous, sans condition administrative ni financière, sans devoir d'abord prouver qu'on mérite de l'aide.
Transit tient le seul centre de crise à bas seuil de la capitale, ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Elle dispose d'un centre de jour, d'un hébergement d'urgence, d'un comptoir d'échange de seringues ouvert en permanence. Elle fait des maraudes de quartier, ramasse les seringues abandonnées, gère les overdoses. Elle propose un espace réservé aux femmes, des appartements supervisés, intervient au sein des prisons bruxelloises et accueille les détenus à leur sortie. Elle opère les deux salles de consommation à moindre risque de Bruxelles, GATE et LINKup. Elle dialogue avec les riverains pour apaiser les quartiers. Et elle forme d'autres professionnels, diffusant une expertise reconnue bien au-delà de ses murs.
- →Près de 1 000 personnes différentes accueillies à GATE en 2024, en hausse de plus de 15 % sur un an.
- →15 623 passages et 16 095 actes de consommation encadrés par une équipe pluridisciplinaire.
- →7 usagers sur 10 déclarent qu'à défaut, ils auraient consommé dans l'espace public.
- →Depuis l'ouverture en 2022 : plus de 33 000 prises de drogue retirées de la voie publique.
- →Aucune overdose mortelle n'y a jamais été à déplorer.
- →La grande majorité des usagers vient des environs immédiats, établie sur le territoire régional. Ce n'est pas un appel d'air, c'est un public bruxellois.
Sources : Transit asbl, Rapport d'activité 2024 · L'Avenir/Iriscare, décembre 2025.
S'il y a de plus en plus d'usagers, ce ne serait pas la preuve que cela ne sert à rien. C'est confondre des métiers distincts. Faire baisser le nombre de consommateurs ne relève pas de Transit. La mission de Transit n'est pas de réduire le nombre d'usagers, mais de les garder en vie et en bonne santé, et de limiter les dégâts pour eux comme pour la ville. On ne juge pas un hopital au nombre de malades, ni une caserne de pompiers au nombre d'incendies.
Ce qu'est la réduction des risques, et ce qu'en dit la science
Tant qu'une personne consomme, on fait en sorte que sa consommation tue le moins possible, contamine le moins possible et dérange le moins possible. Une seringue récupérée n'est pas une seringue qui traine. Une overdose surveillée n'est pas un mort, ni une réanimation. Un usager raccroché au soin, c'est une scène de rue qui se vide. La réduction des risques n'est pas l'ennemie de la sécurité, elle en est l'un des outils les plus efficaces, et le standard partout en Europe.
La première salle de consommation a ouvert à Berne en 1986. On en compte aujourd'hui plus d'une centaine dans une dizaine de pays, de Zurich à Lisbonne en passant par Amsterdam, Francfort et Paris. Le Conseil de l'Europe et l'agence européenne des drogues les considèrent comme un pilier des politiques publiques.
- →Belgique : l'usage de drogues injectables ne représente plus que 3 % des nouveaux diagnostics de VIH (Sciensano, 2024).
- →France : la prévalence du VIH chez les injecteurs a fortement chuté, passant d'environ 40 % à moins de 20 %, à mesure que ces politiques se déployaient.
- →Estonie : les nouvelles infections chez les usagers ont reculé de près de 97 % en moins de dix ans.
- →Grèce (austérité) : quand les services drogues ont été sabrés, le VIH a explosé chez les usagers d'Athènes.
- →Glasgow : la pire flambée du Royaume-Uni en 30 ans, après la fermeture de centres de distribution de seringues entre 2011 et 2018.
Sources : Sciensano 2024 · Sidaction/Inserm · vih.org / The Lancet · EUDA (ex-EMCDDA).
L'erreur économique : la note ne disparait pas, elle gonfle
Soigner ces maladies coute une fortune. Une cure d'hépatite C représente une dépense lourde, et le VIH, qui ne se guérit pas, se traite à vie, à un cout sans commune mesure avec celui de la prévention. Une poignée d'infections évitées suffit à dépasser l'économie que ce gouvernement croit réaliser. Car la note ne disparait pas, elle se déplace et elle gonfle. Ce que l'on retire à la prévention, d'autres budgets le paieront au prix fort : les hopitaux pour les infections et les overdoses, les ambulances et la police pour les scènes de rue qui reviennent, les communes pour nettoyer des trottoirs jonchés de seringues.
« Couper Transit ne supprime pas une dépense, cela la transfère sur le dos des autres et la multiplie. Un mauvais gestionnaire coupe la ligne la plus visible et se félicite d'avoir économisé. Un bon gestionnaire regarde le bilan complet. »
L'objection répressive : plus chère et plus inutile
On entendra l'objection musclée : plutot qu'accompagner, enfermons. Centres fermés, hospitalisation forcée, mise à l'écart des usagers et des précaires. Cette idée cumule pourtant tous les défauts.
Elle est illégale, car le vagabondage n'est plus un délit en Belgique depuis la loi de 1993. Elle est inefficace : en 2012, douze agences des Nations unies, dont l'OMS, ont appelé à fermer ces centres de détention forcée, faute de la moindre preuve qu'ils soignent. Les études montrent que l'on rechute bien plus vite après une contrainte qu'après un soin librement consenti. Elle est mortelle : la désintoxication imposée effondre la tolérance, et la sortie sans suivi est le moment de surmortalité par overdose le mieux documenté. Elle est ruineuse : un lit en institution fermée coute infiniment plus qu'un accompagnement de terrain, pour le pire résultat. La répression n'est pas l'alternative économique à la prévention, c'est sa version la plus chère et la plus inutile.
Le problème de méthode
Personne ne conteste qu'il faille faire des économies. Transit elle-meme se dit prete à le faire dès l'an prochain, pour peu qu'on respecte le contrat en cours. Le problème n'est pas l'idée d'économiser, c'est la manière. On ne prévient pas une institution de 125 travailleurs, en juin, qu'elle devra finir son année avec un quart de moyens en moins. À mi-exercice, les budgets sont engagés, les salaires courent, les activités sont planifiées.
Une coupe annoncée en début d'année se gère. La meme coupe annoncée à la moitié de l'année se subit. Ce calendrier à lui seul révèle soit l'amateurisme, soit l'indifférence.
Le problème idéologique : Transit n'est pas un cas isolé
Depuis le début de l'année, c'est tout le secteur social et de la santé bruxellois qui encaisse. Les Projets de cohésion sociale ont appris une coupe proche de 40 %, une trentaine de postes sont menacés, des associations ont recu la dénonciation de leurs conventions d'emploi, et le budget régional a acté de lourdes économies sur l'emploi, après celles déjà imposées l'année précédente. Là où un gouvernement responsable chercherait à amortir, celui-ci en rajoute. C'est une vision qui tape dans le social par réflexe, au nom de la rigueur, en coupant la ligne visible sans jamais regarder le cout invisible.
Le savoir-faire qui ne reviendra pas
Un travailleur social mis au chomage, ce n'est pas une ligne que l'on rouvre quand on en a besoin. C'est des années de savoir-faire qui s'évaporent. Connaitre le terrain, les visages, les parcours, savoir désamorcer une crise, gagner la confiance de personnes qui ne font plus confiance à personne : tout cela s'acquiert lentement et se perd vite. Quand une équipe se disperse, l'expertise part avec elle, et elle ne revient pas sur commande.
« Détruire une équipe spécialisée prend quelques mois. La reconstituer en prend dix ans, quand c'est encore possible. »
La dimension politique
Boris Dilliès, premier ministre-président libéral de Bruxelles depuis plus de vingt ans, par ailleurs en charge de la Sécurité et de la Prévention, a fait du narcotrafic et de la violence armée sa priorité affichée. Or on ne combat pas la drogue dans l'espace public en asséchant ceux qui en réduisent les dégâts.
Il faut aussi rendre à chacun sa part de responsabilité : une première amputation avait été décidée fin 2025 par le gouvernement précédent en affaires courantes. Ce qui est imputable à Dilliès, c'est le refus d'y revenir et de repartir de la trajectoire inscrite au contrat. Et ce refus prend un relief particulier quand on sait que le meme homme a refusé de renoncer à son indemnité personnelle de domesticité au moment où il coupait dans le social, traitant de démagogues ceux qui le lui demandaient. L'austérité pour les plus précaires, le confort pour soi.
Sur le statut d'asbl, un point qui mérite d'etre dit
Dire que Transit n'est qu'une asbl ne veut rien dire. En Belgique, la quasi-totalité des hopitaux privés sont des associations sans but lucratif, y compris les Cliniques universitaires Saint-Luc ou la Clinique Saint-Jean. La Croix-Rouge et Médecins du Monde aussi. Le statut d'asbl ne dit rien de la taille, du sérieux ou de l'utilité d'une organisation, il dit seulement qu'elle ne distribue pas de bénéfices. Reprocher à Transit d'exploiter la détresse humaine est donc absurde : par définition, elle ne peut s'enrichir sur rien.
Ce que Bruxelles s'apprête à perdre
- →Mauvaise méthode : une coupe imposée à mi-exercice, en rupture avec un contrat de gestion signé, impossible à absorber sans dégâts.
- →Mauvais calcul économique : ce que l'on retire à la prévention, on le repaiera au prix fort en hopitaux, soins chroniques et gestion de l'espace public.
- →Mauvaise idéologie : une vision qui sacrifie l'avenir à l'affichage du présent, en coupant la ligne visible sans regarder le cout invisible.
- →Mauvais bilan humain : un savoir-faire irremplaçable dispersé, qu'aucune ligne budgétaire future ne pourra reconstituer en quelques mois.
Transit ne demande pourtant qu'une chose : que le contrat signé soit respecté, en se disant prete à participer à l'effort ensuite. Le lui refuser, c'est défaire en quelques mois ce que la patience et l'expertise ont mis une génération à construire. Toutes les grandes villes d'Europe l'ont compris : on ne sécurise pas une ville en supprimant ce qui la sécurise. Bruxelles est en train de l'apprendre à ses dépens.
- →Le Soir, "Transit, premier dispositif de soutien aux usagers de drogues à Bruxelles, menace de fermer", juin 2026.
- →Transit asbl, Rapport d'activité 2024. transitasbl.be
- →Question Santé, "La réduction des risques pour veiller à la santé et la sécurité de tous, et pacifier Bruxelles", septembre 2025. questionsante.org
- →L'Avenir / Iriscare, sur GATE et l'ouverture de LINKup, décembre 2025. Plus de 33 000 actes retirés de l'espace public au 30 juin 2025.
- →Sciensano, Épidémiologie du VIH en Belgique, rapport 2024. sciensano.be
- →Sidaction / Inserm, sur la chute de la prévalence du VIH chez les injecteurs en France. sidaction.org
- →vih.org, "Augmentation de la prévalence du VIH chez les injecteurs", d'après The Lancet. Flambée de Glasgow 2011-2018.
- →ONU, déclaration conjointe de douze agences (dont l'OMS) appelant à la fermeture des centres de détention et de réhabilitation obligatoires pour usagers de drogues, 2012.
- →EUDA (ex-EMCDDA), rapports sur les salles de consommation en Europe et la flambée d'Athènes liée aux coupes de l'austérité.

Regrettable, affligeant.
Vous savez, la non prise en considération des effets de votre sous-financement est probablement une fonction de notre fédéralisme éclaté, sans ciment ni liens. Le fait est que les dépenses de santé relèvent du fédéral. La Région bruxelloise ne se sent peut-être tout simplement concernée par les effets contre-productifs de la réduction avec effets immédiats de vos subventions. J’ai vu ce type de comportement politique à plus d’une reprise. C’est dommage et dommageable.
Particulièrement dommageable en matière de transmission du VIH, alors même que la Belgique a obtenu de formidables résultats en cette matière, grâce à des acteurs tels que vous, AIS INFO SIDA, Lise Thiry, Nathan Klumek, le CHU Saint-Pierre, et de nombreux autres acteurs de terrain, financés utilement, très utilement.
Quand une région se fout de l’impact financier d’une de ses décisions sur l’instance fédérale, par exemple, ce n’est pas bon signe. Bien sûr, l’inverse est vrai également, quand, de facto, le fédéral régionalise et municipalise les coûts du chômage au-delà de deux ans de bénéfice des allocations de chômage, c’est tout aussi cavalier.
Nous sommes entrés dans un fédéralisme du mépris et de sa partie de ping-pong intrafédéral et
Inter-institutionnel. Déliquescence et décadence politiques s’inscrivent à l’ordre du jour.