Les comptes. Qui paie, qui décide, qui recoit depuis 1970
Les comptes. Qui paie, qui décide, qui recoit depuis 1970
"La Belgique a vécu au-dessus de ses moyens." Cet épisode prend la phrase au mot et ouvre les livres. Vingt ans d'excédents, 600 milliards d'intérets, et une générosité qu'on ne montre jamais.
Six épisodes durant, cette série a raconté comment la dette s'est construite. Cet épisode fait autre chose. Il prend la phrase au mot et il ouvre les livres, de 1970 à aujourd'hui. Trois questions. Qui a payé. Qui a décidé. Qui a recu. Une par une, calmement.
Première question : qui a payé ?
Soyons honnete avec ceux qui répètent la phrase, car ils ont des arguments réels. Les dépenses publiques belges sont parmi les plus élevées du monde. Les dépenses sociales dépassent celles de la Suède. Le chomage est resté sans limite de durée pendant des décennies. Le vieillissement coute de plus en plus cher. Tout cela est vrai. Mais cela ne répond pas à la question : est-ce l'État social qui a creusé la dette ? Pour le savoir, suivons l'argent.
La boule de neige
Souvenez-vous de l'épisode 2. En 1980, la dette pèse 74 % du PIB. En 1993, près de 138 %. Presque le double en treize ans. Que s'est-il passé ? Pas une explosion des pensions ou des allocations. Une mécanique beaucoup plus bete. À la fin des années 1970, les taux d'intéret mondiaux explosent. L'État belge doit emprunter pour payer les intérets de ses anciens emprunts. Puis emprunter encore pour payer les intérets de ces nouveaux emprunts. La dette grossit toute seule, comme une boule de neige qui roule.
- →Environ deux tiers de la dette accumulée pendant ces années sont des intérets sur des intérets. Pas des dépenses nouvelles.
- →Entre 1980 et aujourd'hui, la Belgique a versé plus de 600 milliards d'euros d'intérets. Plus de dix années de budget complet des soins de santé. Rien que pour le loyer de l'argent.
- →Le compteur tourne encore : presque 11 milliards pour le seul fédéral en 2025.
Le secret le mieux gardé : vingt ans d'excédents
Voici maintenant le fait le plus méconnu de toute cette histoire. Il faut d'abord un mot d'explication. Le solde primaire, c'est le budget de l'État une fois qu'on met les intérets de la dette de coté. Ce que l'État encaisse, moins ce qu'il dépense pour ses vraies missions : écoles, pensions, soins, police, routes.
Eh bien, ce solde est publié chaque année par l'Agence fédérale de la dette, et voici ce qu'il raconte. Premier excédent en 1985, en plein plan d'austérité Martens, après des déficits primaires qui dépassaient encore 6 % du PIB au début des années 80. Puis un excédent maintenu, quasi sans interruption, jusqu'en 2008. À la fin des années 90, il atteignait environ 5,5 % du PIB, plus de douze milliards d'euros de l'époque chaque année, un des efforts budgétaires les plus élevés du monde développé. C'est cet argent qui a fait redescendre la dette de 131 % du PIB en 1995 à 87 % en 2007.
« Un pays qui vit au-dessus de ses moyens ne dégage pas vingt ans d'excédents. La Belgique n'a pas trop dépensé pour ses pensionnés et ses malades. Elle a payé, très cher et très longtemps, le loyer de sa propre dette. »
La liste des payeurs
Ces excédents, quelqu'un les a dégagés. Voici la liste.
Les salariés. Trois sauts d'index entre 1984 et 1986 : trois fois, les salaires n'ont pas suivi la hausse des prix. Puis la loi de 1996, toujours en vigueur, qui interdit aux salaires belges de progresser plus vite que chez les voisins. Le résultat tient en un chiffre : sur 100 euros de richesse produite en Belgique, 77 allaient aux salaires en 1981. Dix ans plus tard, 67. Dix euros sur cent, passés du travail au capital. Jamais revenus.
Les pensionnés. Age relevé, carrières durcies, revalorisations rabotées à chaque conclave. Et le plan Arizona qui recommence.
Les malades. Le budget des soins de santé a un plafond de croissance annuel. À presque chaque consolidation, de Dehaene à De Croo, ce plafond a été serré sous les besoins réels.
Les services publics. L'investissement public tournait autour de 5 % du PIB au début des années 80. Il est coincé sous les 2,5 % depuis les années 90, parmi les plus faibles de la zone euro. La raison est cynique : quand il faut couper, on ne coupe pas dans le présent, qui proteste. On coupe dans l'avenir, qui ne vote pas encore. Une école non construite ne descend pas dans la rue.
À retenir : ceux qui ont payé la dette, ce sont les travailleurs, les pensionnés, les malades et les services publics. Pendant quarante ans. Et l'essentiel de leurs efforts est parti en intérets.
Deuxième question : qui a décidé ?
Ici, pas de camp contre camp. Les faits l'interdisent : toutes les familles politiques ont signé. Passons les signatures en revue.
- →Sauts d'index des années 1980 : gouvernements Martens, sociaux-chrétiens et libéraux, décisions préparées en secret à Poupehan (épisode 2).
- →Intérets notionnels de 2005 : votés sous Verhofstadt, par une coalition qui comprenait les socialistes.
- →Économies sur les pensions et le chomage 2012-2014 : gouvernement Di Rupo, socialiste.
- →Blocage salarial de 1996 : Dehaene, social-chrétien, avec les socialistes au gouvernement.
- →Tax shift de 2015 : les libéraux et la N-VA, sous Charles Michel.
- →L'ajustement en cours : Bart De Wever.
Faites le tour : tous les bancs ont signé. Aucun parti de gouvernement ne peut regarder ces comptes en spectateur. Et il faut ajouter les décideurs que personne n'élit. La Bundesbank, qui a dicté la politique monétaire des années 1980. Les marchés financiers, qui notent chaque budget depuis que la dette est mondialisée. La BCE, dont les décisions font varier le cout de l'emprunt belge sans qu'un électeur ait son mot à dire.
À retenir : quarante ans de décisions présentées comme techniques et inévitables. Toutes signées. Par tout le monde.
Troisième question : qui a recu ?
Un lundi matin de printemps 2026, avenue des Arts à Bruxelles. Dans les bureaux de l'Agence fédérale de la dette, une poignée de fonctionnaires emprunte plusieurs milliards au nom de onze millions de Belges. Pas de caméras. Des écrans, une vente aux enchères d'obligations, une douzaine de banques dont la majorité n'est pas belge. En quelques minutes, c'est réglé. Pourquoi cette scène compte ? Parce que les intérets vont à ceux qui détiennent les obligations. Pour savoir qui recoit les 600 milliards, il suffit de savoir qui détient la dette.
Hier le boulanger, aujourd'hui les fonds
Dans les années 1970, moins de 5 % de la dette belge était détenue à l'étranger. L'État empruntait à l'épargne du pays : le boulanger de Charleroi, le notaire de Hasselt, la caisse de pension du fonctionnaire. Les intérets payés par l'impot revenaient dans des poches belges. Aujourd'hui, 53 % de la dette est aux mains d'investisseurs étrangers. Fonds américains, assureurs allemands, fonds souverains asiatiques. Plus de la moitié des intérets payés par le contribuable quitte le pays.
Et la moitié qui reste en Belgique ? Suivez le raisonnement, il tient en trois pas. Un : les intérets vont aux détenteurs d'obligations. Deux : ces détenteurs sont des fonds, des banques, des assurances, mais derrière chaque fonds il y a, en bout de chaine, des ménages. Trois : le patrimoine financier est très concentré, les travaux de Thomas Piketty le montrent partout en Europe, les 10 % les plus riches en détiennent plus de la moitié.
« Chaque année, des milliards d'intérets prélevés sur l'impot de tous remontent, pour une part disproportionnée, vers les ménages les plus fortunés. Quelle part exactement ? Personne ne le sait. Aucune institution belge ne calcule ce flux. Ce silence n'est pas un oubli. C'est un choix. »
2008 : la règle du risque gratuit
Il y a eu des bénéficiaires plus visibles. Automne 2008. Un holding public inconnu, la SFPI, une trentaine de personnes dirigées par Koen Van Loo, ancien chef de cabinet du ministre des Finances Didier Reynders, injecte 15 milliards dans les banques du pays en quelques semaines. Fortis nationalisée en deux week-ends puis revendue à BNP Paribas. Puis 4 milliards en 2011 pour créer Belfius. Personne n'a voté pour ça.
L'État y a-t-il tout perdu ? Non, et disons-le contre la légende : avec les reventes, les dividendes et les participations conservées, Belfius en totalité, une part de BNP Paribas, un tiers d'Ethias, le solde de caisse approche l'équilibre. Mais le solde de caisse est la mauvaise question. Regardez ce que fait un professionnel au meme moment. Fin septembre 2008, cinq jours avant la seconde nuit Fortis, Warren Buffett vole au secours de Goldman Sachs. Il prete 5 milliards de dollars, mais il exige tout : 10 % de dividende garanti par an, plus le droit d'empocher la hausse future de l'action. Il se fait payer le risque au prix fort.
« L'État belge injecte l'équivalent au meme moment. Il recoit des actions ordinaires. Sans garantie. Sans prime. La règle de 2008 tient en deux phrases : quand le risque est privé, il se facture. Quand il est public, il est gratuit. »
Ajoutez trois lignes au compte. Pas un créancier obligataire de Fortis ou de Dexia n'a perdu un centime : tous remboursés à cent pour cent, sur fonds publics, pendant que les petits actionnaires perdaient presque tout. Zéro dirigeant des banques sauvées n'a été condamné pénalement. Et les douze points de dette ajoutés entre 2008 et 2011 ont servi à justifier toute l'austérité de la décennie suivante. Les pensions rabotées des années 2010 sont une ligne du compte de 2008. Personne ne l'y inscrit jamais.
La colonne qu'on ne montre jamais
Un dernier mot à tordre : générosité. La générosité sociale a une particularité : elle est financée. La sécurité sociale repose d'abord sur des cotisations prélevées sur les salaires. Une pension n'est pas un cadeau. C'est du salaire différé : la contrepartie de quarante ans de prélèvements sur le travail. La générosité qui n'est financée par rien se trouve dans une autre colonne.
- →Les intérets notionnels : une déduction qui permettait aux entreprises de réduire leur impot, plus de six milliards par an à son sommet.
- →Le tax shift de 2015 : cotisations patronales réduites de 33 à 25 %, un manque à gagner de plusieurs milliards par an jamais compensé.
- →Les voitures de société : environ deux milliards de subvention fiscale chaque année.
- →Le régime fiscal des multinationales : condamné par la justice européenne.
Aucune de ces lignes n'est un salaire différé. Toutes sont des cadeaux nets, décidés en conseil des ministres. Et aucune n'apparait dans les discours sur le pays trop généreux.
Le verdict
Reprenons les trois questions. Trois réponses.
Qui a payé ? Les travailleurs, les pensionnés, les malades et les services publics. Bien plus que de raison, puisque leurs efforts partaient en intérets.
Qui a décidé ? Tous les partis de gouvernement, sans exception. Plus quelques institutions que personne n'élit.
Qui a recu ? Les détenteurs de la dette, étrangers pour moitié, concentrés dans le haut des patrimoines pour le reste. Les créanciers des banques, remboursés au centime. Et les bénéficiaires des niches fiscales, servis en milliards, sans condition.
La Belgique n'a pas vécu au-dessus de ses moyens. Elle a organisé, gouvernement après gouvernement, un partage déterminé de ses moyens. Dans le débat public, le mot générosité désigne toujours la colonne des pauvres. Les comptes disent que la générosité la plus constante est allée ailleurs.
Le bilan est fait. Reste la seule question qui regarde devant : est-ce que ça peut se jouer autrement ? C'est l'objet du dernier épisode, dans quatre jours. Et si on faisait autrement ?
- 1.Comité de monitoring, estimation budgétaire, juillet 2026 ; déclarations de Jan Jambon, ministre des Finances.
- 2.OCDE, base SOCX 2024, dépenses sociales publiques en pourcentage du PIB.
- 3.CADTM, 50 chiffres clés sur la dette et l'économie en Belgique ; décompte des intérets versés depuis 1980 sur données BNB ; investissement public d'environ 5 % du PIB dans les années 80, sous 2,5 % depuis les années 90.
- 4.Agence fédérale de la dette, Rapport annuel 2025 (charges d'intérets fédérales de 10,78 milliards en 2025).
- 5.Banque nationale de Belgique, séries longues des finances publiques ; statistiques de détention de la dette 2025 ; évaluations du tax shift 2015 avec le Bureau fédéral du Plan.
- 6.Agence fédérale de la dette, série des soldes primaire et de financement en pourcentage du PIB (SEC 2010) ; premier excédent primaire en 1985, maintenu jusqu'en 2008.
- 7.KBC Economics, Politique économique en Belgique 1960-2021, 2021 (déficits primaires supérieurs à 6 % du PIB au début des années 80, premier excédent en 1985).
- 8.FIPECO, Les dettes publiques de la Belgique et de l'Italie, 2020 et 2024 (solde primaire structurel belge d'environ 5,5 % du PIB en 1997, encore 3,7 % en 2004 ; baisse de la dette de 45 points de PIB entre 1995 et 2007).
- 9.AMECO, série ajustée de la part salariale (voir épisode 2) ; GRESEA, déplacement du partage de la valeur ajoutée.
- 10.Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013.
- 11.SFPI, Rapport annuel 2009 (15,14 milliards injectés en 2008-2009).
- 12.Cour des comptes, Cahiers annuels 2009-2017, interventions publiques dans le secteur financier.
- 13.CADTM, Sauvetages bancaires en Belgique : perte actuelle de 9 milliards d'euros, actualisation février 2025.
- 14.La Libre, "L'État actionnaire va centraliser ses participations", mai 2021 ; SFPI-FPIM, cession de titres BNP Paribas, 2023.
- 15.Berkshire Hathaway, investissement dans Goldman Sachs, septembre 2008.
- 16.SPF Finances et Cour des comptes, cout de la déduction pour capital à risque (intérets notionnels), régime 2006-2023.
- 17.Commission européenne, décision du 11 janvier 2016 sur les bénéfices excédentaires ; Tribunal de l'Union européenne, arret du 20 septembre 2023.
- 18.Comité d'étude sur le vieillissement, rapports annuels, Conseil supérieur des Finances.
