Et si on faisait autrement ?
Et si on faisait autrement ?
There is no alternative, disait Thatcher en 1980. Quarante-six ans plus tard, l'Autriche, la Suède, le Portugal et la Belgique elle-meme ont prouvé le contraire. Il n'y a pas de vérité économique. Il n'y a que des choix.
Une phrase de quarante-six ans
1980, Londres. Margaret Thatcher répète à qui veut l'entendre les quatre mots qui vont définir une époque : there is no alternative. Il n'y a pas d'alternative. La phrase a meme un surnom, TINA.
Elle traverse la Manche presque aussitot. Ceux qui ont grandi dans la Belgique des années 80 l'ont entendue toute leur vie, sous toutes ses formes. L'assainissement inévitable des années Martens. Les efforts incontournables du plan global. La rigueur nécessaire. Les économies indispensables du conclave en cours.
Quarante-six ans, tous les gouvernements, toutes les familles politiques, et toujours la meme grammaire : rigueur, économies, efforts. Presque jamais : investir, préparer, construire.
L'épisode précédent a fait les comptes : qui a payé, qui a décidé, qui a recu. Ce dernier épisode s'attaque à la phrase elle-meme. Elle affirme deux choses : qu'il n'était pas possible de faire autrement hier, et que ce n'est pas possible aujourd'hui. Vérifions les deux. Dans l'ordre, et calmement.
Première question : était-il possible de faire autrement ?
Trois histoires vraies suffisent à répondre. Une voisine, un précédent, et un souvenir belge.
La voisine, c'est l'Autriche. Petite économie ouverte, comme la Belgique. Monnaie accrochée au mark allemand, comme le franc belge. Memes chocs pétroliers en 1973 et 1979, memes taux d'intéret fous après 1980, meme industrie lourde en crise. Résultat, à la fin des années 80 : la dette autrichienne fait moins de la moitié de la belge. Deux pays comparables, la meme tempete, deux trajectoires. La différence ne venait pas du vent. Elle venait de la navigation : l'Autriche n'a jamais laissé s'enclencher la boule de neige des intérets racontée à l'épisode 2.
Le précédent, c'est la Suède. 1992 : ses grandes banques sont au bord du gouffre, exactement la situation belge de 2008. L'État suédois les sauve, mais à ses conditions. Les actionnaires perdent tout. L'État prend le controle. Et quand les banques repartent, c'est le contribuable qui empoche la remontée, et qui récupère une grande partie de sa mise. Souvenez-vous de l'épisode 7 : ce sont exactement les conditions que Warren Buffett a imposées à Goldman Sachs. Appliquées par un État. Seize ans avant Fortis. L'alternative de 2008 n'était pas une théorie. Elle avait déjà été testée, réussie, documentée, à deux heures d'avion.
Le souvenir belge, enfin, et c'est le plus troublant des trois. En 2001, la Belgique crée le Zilverfonds : une tirelire publique destinée à préparer le paiement des pensions futures, alimentée par les excédents des bonnes années. Le pays qui n'aurait jamais eu le choix venait de choisir de préparer l'avenir. Puis les excédents fondent. Le fonds n'est plus alimenté à partir de 2007. Et il est purement supprimé en 2016. Retenez la séquence, car elle démonte la phrase à elle seule : préparer l'avenir était possible, puisque le pays l'a fait. Il a ensuite choisi d'arreter. Ce n'est pas une impossibilité. C'est une décision.
Et qu'on ne s'y trompe pas : la contrainte démographique, elle, est bien réelle. Le Comité d'étude sur le vieillissement chiffre plusieurs points de PIB de dépenses supplémentaires de pensions et de soins d'ici 2050-2070, et cette série ne l'a jamais niée. Mais une bosse démographique qu'on voit venir quarante ans à l'avance, ça se provisionne ou ça se subit. La Belgique a choisi de provisionner en 2001, puis choisi de subir en 2016. La facture n'était pas un choix. Sa préparation, oui.
« TINA n'était pas un constat. C'était un choix déguisé en constat, et son vrai role était d'interdire de regarder ce que faisaient les voisins. »
Le défaut de fabrication de la rigueur
Avant de regarder l'avenir, il faut démonter un dernier rouage. La rigueur n'est pas seulement injuste, l'épisode 7 l'a montré. Elle porte un défaut de fabrication.
Pour le voir, il faut d'abord savoir de quoi est faite la richesse d'un pays. Le PIB, c'est tout ce que le pays produit et vend en un an. Et en Belgique, environ la moitié du PIB, c'est la consommation des ménages. Le caddie du supermarché, le loyer, le garagiste, le coiffeur, le restaurant du vendredi. Le premier moteur du pays, ce n'est ni la Bourse ni l'exportation : c'est ce que les gens dépensent.
On compare souvent l'État à un ménage qui doit se serrer la ceinture. C'est la comparaison préférée des conclaves, et elle a une faille qui change tout. Quand un ménage réduit ses dépenses, son salaire ne bouge pas. Quand l'État réduit les siennes, il réduit le revenu de millions de gens : pensions, salaires, allocations, commandes aux entreprises. Et ces revenus, c'était la consommation, le premier moteur du PIB. La dépense de l'un est toujours le revenu de l'autre. Un ménage peut se serrer la ceinture sans maigrir. Un pays, non.
Suivez maintenant l'euro coupé. L'État rabote une pension. Le pensionné achète moins chez son boulanger. Le boulanger vend moins, commande moins à son fournisseur, renonce à embaucher. De proche en proche, c'est la moitié du moteur du pays qui ralentit. Et l'État se tire dans le pied une seconde fois : moins de ventes, c'est moins de TVA dans ses caisses ; moins d'emplois, c'est moins de cotisations. Il voulait économiser un euro, il a aussi réduit ses propres recettes.
Et il faut dire où la coupe fait le plus de dégats. Les pensions et les allocations ne sont pas de l'argent qui dort : c'est du revenu intégralement remis dans le circuit. Un pensionné, un malade, un chomeur dépense presque tout ce qu'il recoit, tout de suite, et près de chez lui. La sécurité sociale n'est pas un poids posé sur l'économie, c'est un circuit : les cotisations des travailleurs financent des prestations, ces prestations redeviennent aussitot de la consommation, cette consommation redevient du chiffre d'affaires, des emplois et des recettes. Couper dans la sécurité sociale, c'est couper le moteur à l'endroit exact où chaque euro tourne le plus vite.
Or ce que regardent les marchés, ce n'est pas la dette toute seule. C'est la dette comparée au PIB, exactement comme un banquier compare votre pret à votre salaire, pas à lui tout seul. Coupez trop fort, le PIB recule, et le rapport entre les deux, le seul chiffre qui compte, peut meme empirer.
Ce n'est pas une théorie militante. Le FMI lui-meme a fait son mea culpa en 2013 : ses calculs supposaient qu'un euro de coupe retirait cinquante centimes d'activité. La réalité de la crise, mesurée par ses propres économistes, était entre nonante centimes et un euro septante. Et la démonstration grandeur nature s'appelle la Grèce. Les coupes les plus dures d'Europe. Une économie amputée d'un quart. Et une dette qui, malgré l'austérité, ou plutot à cause d'elle, est passée d'environ 127 % à plus de 180 % du PIB. On a saigné le malade pour faire tomber sa fièvre.
Une précision d'honneteté : ces multiplicateurs valent en temps de crise, quand l'économie tourne sous son potentiel. En période normale, ils sont plus faibles, et le cout d'une coupe aussi. Mais deux choses demeurent. Les grandes consolidations belges ont presque toutes été décidées en crise ou en sortie de crise, précisément au moment où chaque coupe coute le plus cher. Et l'euro investi, lui, garde son double rendement en tout temps, car il ne mise pas sur la conjoncture : il laisse un actif.
Maintenant, suivez l'euro investi, car le mécanisme joue aussi dans l'autre sens. L'État décide de rénover une école. Le chantier va à une entreprise de la région, qui paie des ouvriers, des électriciens, un architecte. Ces salaires se dépensent au magasin, au garage, au restaurant du coin. La TVA et les cotisations remontent vers l'État : une partie de la dépense revient toute seule. Et surtout, à la fin, il reste quelque chose. Une école qui servira cinquante ans.
L'euro coupé appauvrit deux fois, aujourd'hui et demain. L'euro investi paie deux fois, aujourd'hui et demain. La Belgique des années 60 le savait : l'État commandait les autoroutes, les écoles et les hopitaux, le privé les construisait, et l'investissement public tournait à 5 % du PIB. Il est coincé sous les 2,5 % depuis les années 90.
Une précision honnete, pour ne pas remplacer un dogme par un autre. L'argument n'est pas de dépenser sans limite. Dans un pays très ouvert comme la Belgique, une partie de l'argent distribué en chèques part en achats importés, et ne profite pas à l'économie du pays. C'est précisément pourquoi la relance efficace passe par les chantiers, la rénovation, le rail, l'isolation : l'argent travaille ici, et il laisse un actif ici.
Mais cette fuite vers l'importation n'est pas une fatalité non plus. C'est un levier. Un euro dépensé chez le producteur du coin, sur un marché, dans un circuit court, refait le tour du pays : il devient le revenu du maraicher, puis celui de son fournisseur, puis de la TVA. Le meme euro dépensé en produit jetable importé quitte le pays aussitot. Encore faut-il que les gens aient les moyens de choisir. Quarante ans de compression des salaires, racontés à l'épisode 7, ont poussé les ménages vers le moins cher, donc souvent vers l'importé et le jetable, qu'il faudra racheter deux fois. Acheter bon, solide et local est devenu un luxe. Le rendre à nouveau possible, par les salaires, par les prix, par l'offre, ce n'est pas de la nostalgie. C'est de la politique économique, et elle se décide.
À retenir : couper l'investissement pour réduire une fraction dont on écrase le dénominateur n'est pas de la rigueur. C'est une erreur de calcul, répétée depuis quarante-six ans.
Deuxième question : est-il possible de faire autrement aujourd'hui ?
Commencez par regarder loin. Le Japon vit avec une dette d'environ 250 % du PIB, plus du double de la Belgique, sans jamais avoir connu de crise de financement : la moitié de sa dette est détenue par sa propre banque centrale, l'essentiel du reste par ses propres épargnants et institutions. Soyons précis, car ce n'est pas un paradis : ses taux longs se sont tendus en 2025, sa monnaie s'est affaiblie, et cette soutenabilité a été payée par trois décennies de croissance molle. Le Japon ne prouve pas qu'une dette immense est confortable. Il prouve une chose plus étroite et plus solide : un pays maitre de sa monnaie et de son épargne ne peut pas etre mis en faillite par les marchés. Les États-Unis empruntent à 122 % dans une monnaie que la planète entière s'arrache.
La Belgique, elle, emprunte autour de 108 % fin 2025, avec une trajectoire qui monte, 113,8 % en 2028 selon la BNB, 120 % en 2030 selon le Bureau fédéral du Plan. Et elle emprunte dans une monnaie qu'elle n'émet pas. Mais il ne faut meme pas quitter l'euro pour trouver un autre chemin. Deux voisins le prouvent, sous les memes traités et les memes règles que nous.
Le Portugal, d'abord. En 2014, à la sortie de la cure d'austérité imposée par la troika, sa dette dépassait 130 % du PIB, au-dessus de la belge. En 2015, le gouvernement Costa rompt avec la potion : salaires et pensions restaurés, salaire minimum relevé, contre l'avis de Bruxelles et du FMI qui annonçaient la punition des marchés. La punition n'est jamais venue. À la place : le premier excédent budgétaire de l'histoire démocratique du pays en 2019, puis d'autres, 2024, 2025, et une dette retombée sous les 90 % du PIB fin 2025 selon l'institut statistique portugais. La dette portugaise est passée sous la dette belge. Et le détail qui achève la phrase : le ministre des Finances a présenté le dernier excédent en soulignant qu'il a été obtenu tout en réduisant des impots, en revalorisant les carrières, en augmentant les prestations sociales et en accélérant l'investissement public. L'excédent par la croissance, pas par la saignée.
L'Espagne, ensuite, la démonstration en cours. Salaire minimum relevé de plus de moitié depuis 2018, réforme de 2021 contre la précarité des contrats, tout ce que la doctrine interdisait. Résultat : la meilleure croissance des grandes économies de la zone euro en 2024 et 2025, un emploi record, et une dette en décrue. Aucun de ces deux pays n'est un paradis, le Portugal a d'abord avalé la potion et ses services publics restent sous tension, l'Espagne profite du tourisme et des fonds européens. Mais soyons précis sur ce qu'ils prouvent, car c'est plus subtil qu'un slogan. Le Portugal n'a pas aboli la discipline budgétaire : il dégage des excédents. Il a changé ce que la discipline frappe et ce qu'elle épargne. Et l'honneteté complète oblige à dire l'inverse aussi : des déficits empilés sans stratégie n'ont jamais réduit une dette, nulle part. Ce n'est pas dépenser plus qui a réussi à Lisbonne. C'est choisir autrement, sous les memes contraintes. Autrement dit, ces deux pays démontrent exactement la thèse de cette série : dans l'euro d'aujourd'hui, sous les règles d'aujourd'hui, la question n'a jamais été rigueur ou pas rigueur. La question est qui paie, quoi, et pour préparer quoi. Et un autre chemin est emprunté en ce moment meme.
L'économiste belge Paul De Grauwe a résumé ce que ça change, en une idée simple. Un pays qui controle sa monnaie ne peut pas etre mis en faillite par les marchés : au pire, sa banque centrale peut toujours le refinancer. Un pays de la zone euro, lui, est dans la position d'un ménage endetté dans une devise qu'il ne fabrique pas. La Grèce l'a appris en 2010. Et si la panique s'est arretée en 2012, c'est par une promesse de la BCE, le fameux whatever it takes, pas par un droit garanti.
Deux pièges à éviter, pourtant.
Le premier serait de croire que la Belgique est protégée comme la France. La France pèse un quart de la dette de la zone euro : elle est trop grosse pour qu'on la laisse tomber. La Belgique en pèse 5 %, et plus de la moitié de sa dette est entre des mains étrangères. Ce raisonnement-là ne nous protège pas.
Le second piège serait de tout ramener à la monnaie. Car voici un fait simple que le débat oublie : la dette des uns est toujours l'épargne des autres. Chaque euro que l'État doit, quelqu'un le détient. Et l'épargne belge est parmi les plus abondantes d'Europe : les avoirs financiers des ménages représentent environ deux fois et demie le PIB. L'argent ne manque pas chez nous. La Belgique n'emprunte pas à l'étranger par pauvreté. Elle le fait parce que quarante ans de choix ont organisé les choses ainsi. Et ce qui a été organisé peut etre réorganisé. Pas par magie : réorienter une épargne demande des instruments, une fiscalité, des véhicules dédiés, et cela a un prix. Mais quand l'instrument existe, il fonctionne, et la preuve a pris une semaine : en septembre 2023, un simple bon d'État bien calibré a déplacé 22 milliards d'euros d'épargne belge vers l'État, l'épisode 6 l'a raconté.
La question que tout le monde devrait poser
Arretons-nous maintenant sur une question que chaque lecteur de cette série a le droit de poser, et que le débat public évite soigneusement. La BCE crée la monnaie. Quand elle veut soutenir l'économie, elle prete cette monnaie aux banques, à des taux minuscules. Et ces banques pretent ensuite aux États, plus cher. Alors pourquoi la BCE ne prete-t-elle pas directement aux États, à taux minimal, puisque c'est de l'argent qu'elle crée ?
La réponse tient en trois étages.
- 1.Ce n'est pas une impossibilité, c'est une interdiction. L'article 123 du traité européen, hérité de Maastricht, l'interdit noir sur blanc. La Belgique se l'était meme interdit toute seule dès 1980 (épisode 2). Une banque centrale sait parfaitement financer un État : la Banque nationale l'a fait pendant des décennies.
- 2.La justification officielle. Si un État peut se financer sans limite auprès de sa banque centrale, il perd toute discipline et finit par tout payer en billets fraichement créés, avec l'hyperinflation allemande de 1923 en épouvantail. Le détour par les marchés est censé imposer une discipline. Cet argument n'est pas absurde, et les planches à billets qui ont mal tourné existent vraiment.
- 3.Pourquoi cet argument ne tient qu'à moitié. Le détour crée une rente. En 2011-2012, la BCE a prete mille milliards aux banques à 1 %, et ces banques ont acheté de la dette italienne ou espagnole à 5 ou 6 %. La différence, le contribuable l'a payée ; l'intermédiaire l'a touchée. Et la preuve par les faits : entre 2015 et 2022, la BCE a créé des milliers de milliards pour acheter de la dette publique quand meme, en passant par le marché, parfois quelques jours après l'émission. L'inflation n'est pas venue de là.
« La vraie contrainte économique, c'est l'inflation : personne ne peut créer de la monnaie sans limite. Mais le canal de financement, lui, ne relève pas de l'économie. Il décide seulement de qui touche la marge et de qui tient la laisse. C'est un choix politique habillé en nécessité technique. »
Cinq portes, un classement
Alors, les portes de sortie. Cette série a promis de ne pas laisser un catalogue. Voici un classement, du plus faisable au plus lointain.
- 1.Faire payer les patrimoines qui ne paient pas (praticable à cinq ans). La Belgique est un cas d'école : un des patrimoines privés les plus élevés d'Europe, aucun impot général sur la fortune, aucun cadastre des patrimoines, un régime fiscal pour multinationales condamné par la justice européenne. Gabriel Zucman a chiffré pour le G20 un impot minimal de 2 % sur les quelque 3 000 milliardaires de la planète : 200 à 250 milliards de dollars par an. Et souvenez-vous de l'épisode 7 : si les intérets de la dette remontent vers les hauts patrimoines, taxer les hauts patrimoines est le chemin de retour le plus direct.
- 2.Donner à la zone euro un vrai preteur en dernier ressort (le plus puissant, mais à l'échelle d'une génération). Corriger la fragilité décrite par De Grauwe demande de rouvrir les traités à vingt-sept. Autant dire loin. Sauf crise majeure : 2012 et 2020 ont prouvé qu'une nuit peut suffire.
- 3.Annuler la dette publique que la BCE détient déjà (le plus discuté). Gael Giraud et 150 économistes l'ont proposé en 2021, en échange d'investissements écologiques. D'autres objectent que l'opération serait surtout symbolique, les intérets versés à la banque centrale revenant déjà aux États. La fenetre s'est refermée : depuis 2023, la BCE revend ses titres. Ce débat aura surtout prouvé une chose : la monnaie est politique.
- 4.L'audit citoyen de la dette (transparence), défendu par Éric Toussaint et le CADTM. Qui détient, depuis quand, à quelles conditions : exactement les questions que l'épisode 7 a laissées ouvertes. Comme outil de transparence, il garde toute sa valeur.
- 5.Retirer aux banques privées le pouvoir de créer la monnaie (le plus radical). Débat de fond légitime, faisabilité nulle à cinq ans : les Suisses l'ont rejeté par référendum en 2018.
À retenir : à cinq ans, le levier réaliste est fiscal. À une génération, le levier décisif est monétaire et européen. Et aucun des deux ne bougera sans pression, car aucun ne sert les intérets de ceux qui détiennent.
Préparer l'avenir d'un pays qui n'a que sa population
Il reste à nommer ce que quarante-six ans de TINA ont couté de plus cher, et ce n'est pas un chiffre de dette. La Belgique n'a pas de pétrole, pas de minerai, pas d'espace. Sa seule richesse, c'est sa population : ce qu'elle sait faire, ce qu'elle apprend, ce qu'elle invente, ce qu'elle soigne. Un pays pareil n'a qu'une seule stratégie rationnelle : investir dans les siens.
Or c'est précisément la colonne que TINA a vidée. Les écoles, les ponts et le rail, avec un investissement public divisé par deux depuis les années 80. La formation et la recherche, jamais sanctuarisées dans les conclaves. La transition écologique, dont le cout ne figure dans aucun budget alors qu'il est aussi certain que les intérets du prochain trimestre. Les pensions promises, dont le seul instrument de préparation jamais créé a été supprimé en 2016. Et la colonne vide depuis 1908 : les réparations coloniales, jamais chiffrées, jamais débattues.
La santé, enfin, où le report est le plus cher de tous. Un dépistage économisé, un soin repoussé, une consultation devenue inabordable, c'est une maladie aggravée demain, et une hospitalisation qui coutera dix fois la consultation. Ce qui n'est pas soigné aujourd'hui se paiera plus cher demain, avec les intérets, comme une dette, mais une dette qui ne figure dans aucun tableau. Raboter la norme des soins de santé n'est pas une économie. C'est un emprunt déguisé, contracté sur la santé des gens.
Et pour mesurer à quel point TINA est sélective, un contre-exemple suffit. Le réarmement : engagement OTAN à 3,5 % du PIB pris en 2025, des milliards dégagés en quelques conclaves, payés dès maintenant, alors que c'est une des rares dépenses dont le calendrier pouvait au moins se discuter. Cette série ne juge pas la nécessité stratégique, le monde de 2026 est ce qu'il est. Elle constate un fait comptable : quand la priorité est décidée, l'argent existe. Il n'y a jamais d'alternative pour les pensions et les soins. Il y en a toujours pour ce qu'on a décidé de vouloir. TINA n'est pas une loi. C'est un tri.
Rigueur et économies pendant quarante-six ans, et pas un mot pour l'avenir. Ce n'est pas une fatalité comptable. C'est la conséquence logique d'une phrase qui interdisait de se demander à quoi devait servir l'argent, puisqu'elle avait déjà décidé qu'il n'y en avait pas.
Il n'y a pas de vérité économique, il n'y a que des choix
Cinquante-six ans d'histoire, huit épisodes, et une conclusion qui tient en peu de mots. Les chiffres de cette enquete sont vrais. Les contraintes sont réelles : les taux existent, les traités existent, les marchés existent. Et soyons juste avec la version sérieuse de la phrase, car elle existe : compte tenu de l'euro, des marchés et du vieillissement, les marges sont étroites et chaque arbitrage a un cout. Tout cela est vrai, et cette série l'a documenté plutot que nié. Mais regardez le glissement, car tout est là. De "les marges sont étroites", le discours conclut "la répartition de l'effort est dictée". C'est faux, et le Portugal vient de le prouver sous les memes contraintes. Les contraintes fixent la taille de l'enveloppe. Jamais qui la remplit. Aucun chiffre n'a jamais pris une décision.
Les sauts d'index n'étaient écrits dans aucune table : ils ont été décidés dans un village des Ardennes. Le sauvetage des créanciers de Fortis n'était écrit dans aucun bilan : il a été négocié une nuit de septembre. La suppression du Zilverfonds n'était exigée par personne : elle a été votée. À chaque fois, entre le chiffre et la décision, il y a eu un choix, fait par des personnes nommées, au bénéfice de groupes identifiables.
« Ce que quarante-six ans de discours ont appelé absence d'alternative n'a jamais été que le nom donné au choix qu'on avait déjà fait. Il n'y a pas de vérité économique qui dicte qui doit payer. Il n'y a que des choix politiques, et les choix peuvent etre refaits. »
L'Autriche l'a prouvé dans les années 80. La Suède en 1992. La Belgique elle-meme en 2001. Un jeudi de juillet 2024, à Rio de Janeiro, les ministres des Finances des vingt plus grandes économies du monde ont mis à leur ordre du jour la taxation coordonnée des milliardaires, sur base d'un rapport de Zucman. Rien n'a été voté ce jour-là. Mais une idée classée impossible depuis toujours venait d'entrer dans l'agenda officiel du monde. Quarante-quatre ans après Londres, une porte s'entrouvrait.
Elle ne restera ouverte que si quelqu'un pousse. C'était l'objet de cette série que d'allumer la lumière. Pousser, c'est l'affaire de tous.
Huit épisodes, cinquante-six ans d'histoire. La série chronologique s'achève ici. Mais une question reste ouverte, celle que vos commentaires posent depuis le premier épisode : concrètement, que peuvent faire, et exiger, les citoyens ?
Réponse dans quatre jours, dans un dernier épisode bonus. Car nous ne sommes pas démunis.
- 1.Eurostat et OCDE, séries longues de dette publique, Autriche et Belgique, 1980-1995.
- 2.Banque de Suède et littérature académique sur la résolution bancaire suédoise de 1992-1993 (nationalisation de Nordbanken et Gota Bank, structures de défaisance Securum et Retriva).
- 3.Olivier Blanchard et Daniel Leigh, Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, FMI, Working Paper 13/1, janvier 2013 (multiplicateurs de 0,9 à 1,7 en crise, contre 0,5 supposé).
- 4.Eurostat, séries de PIB et de dette publique de la Grèce, 2008-2018 (contraction du PIB d'environ un quart, dette passée d'environ 127 % à plus de 180 % du PIB).
- 5.Banque nationale de Belgique et Eurostat, comptes nationaux : la consommation finale des ménages représente environ la moitié du PIB belge.
- 6.INE (institut statistique portugais), premières estimations mars 2026 : excédents publics de 0,6 % du PIB en 2024 et 0,7 % en 2025, dette publique ramenée à 87,5 % du PIB fin 2025 ; Eurostat, séries de dette portugaise depuis 2014 ; Eurostat et INE espagnol, croissance et dette de l'Espagne 2024-2025.
- 7.FMI et ministère japonais des Finances, dette publique brute du Japon, environ 250 % du PIB fin 2025 ; tensions sur les rendements des obligations d'État japonaises à long terme en 2025.
- 8.Loi du 5 septembre 2001 portant création du Fonds de vieillissement (Zilverfonds) ; loi du 18 décembre 2016 portant sa suppression.
- 9.Banque nationale de Belgique, Projections économiques, décembre 2025 (dette à 113,8 % du PIB en 2028) ; Bureau fédéral du Plan, Perspectives économiques, juin 2025 (120 % en 2030).
- 10.Paul De Grauwe, The Governance of a Fragile Eurozone, 2011 ; Economics of Monetary Union, Oxford University Press.
- 11.Wynne Godley, travaux sur les soldes sectoriels, Levy Economics Institute ; Éric Dor, IESEG, sur les actifs financiers du secteur privé belge.
- 12.Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, article 123 ; loi belge du 22 janvier 1980.
- 13.Banque centrale européenne, opérations de refinancement à long terme (LTRO) de décembre 2011 et février 2012, environ mille milliards d'euros à 1 % ; Comptes annuels 2025, février 2026 (réduction des portefeuilles APP et PEPP).
- 14.Gabriel Zucman, La Richesse cachée des nations, Seuil, 2013 ; rapport pour la présidence brésilienne du G20, juin 2024 ; déclaration ministérielle du G20, Rio de Janeiro, juillet 2024.
- 15.Annuler les dettes publiques détenues par la BCE, tribune de 150 économistes, Le Monde, février 2021 ; Gael Giraud, entretien, Revue Projet, février 2021 ; Olivier Blanchard, PIIE, 2021 ; Stephanie Kelton, The Deficit Myth, 2020.
- 16.Éric Toussaint, Le Système Dette, Les Liens qui libèrent, 2017 ; CADTM, Commission pour la vérité sur la dette grecque, 2015.
- 17.Confédération suisse, votation du 10 juin 2018 sur l'initiative Monnaie pleine.
- 18.CADTM, 50 chiffres clés sur la dette et l'économie en Belgique (investissement public d'environ 5 % du PIB dans les années 80, sous 2,5 % depuis les années 90).
- 19.Comité d'étude sur le vieillissement, rapports annuels ; Cour des comptes, rapports sur les partenariats public-privé.
- 20.Rapport des experts de la commission spéciale de la Chambre chargée d'examiner le passé colonial de la Belgique, octobre 2021.

Bravo quel travail remarquable certainement détesté par les décideurs on peut douter de la volonté de sortir le pays des crises mais plutôt de préserver les acquis de certains.
Si la Belgique a une épargne considérable elle est entre les de quelques uns