Les crapauds fous
Les crapauds fous
Que peuvent faire les citoyens ? Tout ce qu'on appelle acquis a d'abord été appelé utopie. Et à chaque fois, ce sont des gens qu'on prenait pour des fous qui l'ont arraché.
Le chemin de toujours
Chaque printemps, les crapauds migrent vers l'étang où ils sont nés. Tous ensemble. Tous par le meme chemin, celui de toujours, celui que l'espèce suit depuis des générations. Le chemin était bon. Il a fonctionné pendant mille printemps.
Puis un jour, une route coupe le chemin. Et la colonne entière se fait écraser, au meme endroit, année après année. Pas parce que les crapauds sont stupides. Parce que le chemin était bon, et que le monde a changé autour du chemin. La colonne, elle, n'a pas changé de chemin.
Le salut de l'espèce vient d'ailleurs. Il vient de quelques crapauds fous : ceux qui dévient, qui partent dans la mauvaise direction, qui traversent là où personne ne traverse. On les prend pour des fous, précisément parce qu'ils ne suivent pas. Et ce sont eux qui trouvent l'étang que personne ne cherchait.
C'est l'image que l'ingénieure Thanh Nghiem et le mathématicien Cédric Villani, médaille Fields, ont mise au coeur de leur Manifeste du crapaud fou, en 2017. Leur constat dépasse les batraciens : dans un monde en rupture, écrivent-ils, ce sont les pionniers, les déviants, ceux qui explorent et qui partagent, qui ouvrent les chemins dont tout le monde aura besoin. La règle tient en une phrase : quand l'environnement change, suivre le chemin de toujours devient la stratégie la plus dangereuse qui soit. C'est le déviant qui sauve la colonie.
Maintenant, relisez les huit épisodes de cette série avec cette image en tete. Depuis cinquante ans, et surtout depuis le fameux TINA de 1980, la Belgique suit le meme chemin. Rigueur, économies, efforts. Conclave après conclave, la meme recette, tous partis confondus, l'épisode 7 a aligné les signatures.
Or le monde autour du chemin a entièrement changé. La dette n'est plus détenue par le boulanger de Charleroi mais, pour plus de moitié, par des fonds étrangers. La monnaie n'est plus la notre. Le climat, le vieillissement, le désinvestissement sont arrivés. Et les gens ont changé aussi : leurs aspirations, leur rapport au travail, au local, au sens, ne sont plus ceux de 1980. Tout a bougé. Sauf la recette. Et la colonne se fait écraser au meme endroit, budget après budget.
Il faut donc peut-etre des crapauds fous pour trouver le chemin de la nouvelle mare. Et la bonne nouvelle de ce dernier épisode tient en trois points : ils existent, ils ont déjà gagné plusieurs fois dans l'histoire de ce pays, et ils sont moins loin de chez vous que vous ne le pensez.
On les prenait pour des naifs
Commençons par la preuve la plus récente, parce qu'elle est encore chaude.
En 2014, une poignée de citoyens flamands, des artistes, un ingénieur, autour du réalisateur Nic Balthazar, créent une asbl au nom qui fait sourire les gens sérieux : Klimaatzaak, l'Affaire Climat. Leur idée parait folle : assigner l'État belge en justice pour l'obliger à tenir ses propres engagements climatiques. Attaquer l'État devant ses propres tribunaux, avec ses propres lois.
Pendant des années, on les prend pour des naifs. Des idéalistes qui perdent leur temps. Des crapauds partis dans la mauvaise direction. Mais la colonne grossit : ils seront finalement plus de 58 000 citoyens ordinaires à se porter co-plaignants, une des plus grandes actions judiciaires citoyennes d'Europe.
En juin 2021, le tribunal de première instance de Bruxelles leur donne raison sur le principe : la politique climatique belge est fautive. Mais il n'impose rien. Les naifs font appel. Et le 30 novembre 2023, la cour d'appel de Bruxelles franchit le pas que personne n'attendait : elle condamne l'État fédéral, la Flandre et Bruxelles, et leur ordonne de réduire les émissions d'au moins 55 % d'ici 2030. Une obligation de résultat, imposée par des juges, obtenue par des citoyens.
Huit ans de procédure. Huit ans de ridicule. Ils ont gagné.
Retenez cette histoire, car elle contredit la leçon que quarante-six ans de discours ont voulu graver : il n'y aurait rien à faire, les décisions se prendraient ailleurs, entre gens sérieux. C'est faux aujourd'hui. Et c'était déjà faux hier, l'histoire de ce pays le prouve trois fois.
Tout ce qu'on appelle acquis a d'abord été appelé utopie
Faisons un dernier voyage dans le temps, plus loin que 1970. Trois scènes.
Première scène, fin du dix-neuvième siècle. L'idée que chaque homme, ouvrier compris, puisse voter est une utopie dangereuse. Les gens sérieux de l'époque l'expliquent doctement dans les journaux : le peuple n'est pas pret, l'économie s'effondrerait, l'ordre naturel serait rompu. Il faudra la force du nombre pour les faire changer d'avis : la grève générale de 1893, réprimée dans le sang, arrache le suffrage universel tempéré par le vote plural, les riches votent double ou triple. Celles de 1902 et 1913, cette dernière suivie par des centaines de milliers de grévistes, préparent le terrain. Le suffrage universel masculin pur et simple arrive en 1919. Les femmes, elles, attendront 1948, après un demi-siècle de moqueries supplémentaires.
Deuxième scène, juin 1936. L'idée que des ouvriers puissent partir en vacances payées est une absurdité économique, la ruine des entreprises, disent les memes gens sérieux. Une vague de grèves sans précédent déferle sur le pays, des centaines de milliers de travailleurs. Le 8 juillet 1936, les congés payés entrent dans la loi belge, six jours par an pour commencer. Vos vacances de cet été ont été conquises par des gens qu'on traitait de fous, et qui risquaient leur emploi en le faisant.
Troisième scène, et c'est la plus extraordinaire de toutes. Nous sommes sous l'occupation allemande. Des syndicalistes et des représentants patronaux se réunissent en secret, au risque de leur liberté, parfois de leur vie, pour dessiner un monde qui n'existe pas encore : une sécurité sociale généralisée, pensions, maladie, chomage, financée par des cotisations, gérée ensemble. Des reveurs qui dessinent l'avenir sous les bombes, sans savoir s'ils verront la fin de la guerre. Leur texte, le Projet d'accord de solidarité sociale, est pret à la Libération. Le 28 décembre 1944, le gouvernement Van Acker le coule dans un arreté-loi. C'est ce texte, né d'une utopie clandestine, qui paie aujourd'hui votre pension, vos soins, votre chomage.
Voyez le motif, car c'est le meme à chaque fois. Le suffrage universel, les congés payés, la sécurité sociale, tout ce que nous appelons acquis, tout ce que cette série a vu se faire raboter épisode après épisode, a d'abord été appelé impossible, utopique, irresponsable, par les gens sérieux de chaque époque. Puis des gens ordinaires ont dévié, se sont comptés, ont tenu. Et l'utopie est devenue la loi, puis l'évidence, puis l'acquis qu'on défend.
« TINA a quarante-six ans. Les utopies réalisées en ont cent trente. Le monde n'avance pas malgré les utopies. Il avance par elles. »
Et Rio, en juillet 2024, où la taxation des milliardaires est entrée à l'ordre du jour du G20 sur base du rapport Zucman, n'est que le dernier exemple du motif : une idée classée folle qui franchit la porte des gens sérieux.
Les crapauds fous sont déjà là
Et les déviants d'aujourd'hui ne sont pas une abstraction. Regardez autour de vous, ils sont probablement dans votre commune.
Ils tiennent les repair cafés : plus de cent cinquante rien qu'en Wallonie et à Bruxelles, fédérés par Repair Together, où des bénévoles réparent gratuitement, un samedi par mois, ce que l'économie du jetable voudrait faire racheter deux fois. Un grille-pain réparé, ce n'est rien. Des dizaines de milliers d'objets sauvés chaque année, c'est un autre rapport aux choses qui s'installe, exactement celui que l'épisode 8 appelait de ses voeux : acheter bon, solide, et faire durer.
Ils ont monté des coopératives citoyennes d'énergie. Ecopower, en Flandre, compte à elle seule plus de soixante mille coopérateurs ; Courant d'Air fait tourner ses éoliennes dans l'est du pays ; des dizaines d'autres sont fédérées au sein de REScoop. Le principe est simple et vertigineux à la fois : des citoyens qui possèdent ensemble leurs éoliennes et leurs panneaux, et qui se paient leur électricité à eux-memes plutot qu'à un actionnaire lointain. L'énergie, ce sujet qui a fait trembler tous les budgets de l'épisode 6, reprise en main à l'échelle d'un village.
Ils font tourner des monnaies locales : une quinzaine en Belgique, le Val'heureux à Liège, la Zinne à Bruxelles, le Solathois à Ath et dans sa région. Le principe tient en une phrase, et c'est celle de l'épisode 8 : que l'euro du quartier refasse le tour du quartier, que l'économie reste dans les murs, chez le commerçant et l'artisan d'ici, au lieu de filer vers une plateforme ou une filiale.
Ils organisent les groupes d'achats en circuit court, qui relient le mangeur au maraicher sans intermédiaire, un prix juste pour l'un, des légumes de saison pour l'autre. Ils ont créé à Bruxelles, dès 2012, un Community Land Trust qui sort des logements du marché spéculatif, définitivement : le sol reste propriété collective, seuls les murs s'achètent, et le logement reste abordable pour toujours. Et 58 000 d'entre eux ont fait condamner l'État belge.
Soyons précis sur ce que tout cela signifie, car c'est là que beaucoup se trompent, dans un sens comme dans l'autre. Aucune de ces initiatives ne résout la dette publique. Ce n'est pas leur role. Leur role est celui des crapauds fous : prouver, en vrai, à hauteur de rue, qu'un autre chemin est praticable. Chaque coopérative qui fonctionne est une réfutation ambulante du "pas d'alternative". Et l'histoire du chapitre précédent dit la suite : quand assez de monde emprunte le chemin des fous, il devient la route, et les gens sérieux expliquent alors qu'il a toujours été évident.
Le manuel du crapaud fou
Répondons d'abord à la question que vous vous posez : comment devient-on un crapaud fou ? Elle est plus simple qu'elle n'en a l'air. On ne nait pas crapaud fou, et on ne le devient pas en changeant de vie. On le devient au premier pas de coté : le premier geste qui quitte le chemin de toujours. Tout le reste, c'est de la répétition.
Alors voici le manuel. Pas un programme politique, pas une liste de bonnes intentions : un mode d'emploi, geste par geste, avec les obstacles et la manière de les passer.
Les trois règles, avant de partir
Règle un : un seul pas à la fois. Le crapaud fou qui veut tout changer d'un coup s'épuise en un mois et retourne dans la colonne. Le perfectionnisme est le meilleur allié du chemin de toujours. Un geste, qu'on tient, vaut dix résolutions.
Règle deux : à découvert. Le crapaud fou n'est utile que parce qu'il est visible : c'est en le voyant dévier que d'autres osent. Faites, et dites que vous faites, sans precher. "J'ai fait réparer ma bouilloire samedi au repair café" convainc plus que dix discours sur la société de consommation.
Règle trois : jamais durablement seul. Le pas de coté se fait seul, la suite se fait en colonie. Toute l'histoire de cette série le confirme, on y revient plus bas.
Le premier pas : cette semaine, une heure, zéro euro
Le repair café, mode d'emploi réel. Vous cherchez le plus proche sur la carte de Repair Together. Vous y allez avec l'objet en panne qui traine chez vous, le grille-pain, la lampe, le pantalon décousu. Un bénévole ne répare pas à votre place : il répare avec vous, et vous repartez en sachant faire. C'est gratuit, participation libre. Et vous aurez, en une heure, rencontré les crapauds fous de votre commune, c'est le bonus caché de la démarche.
La monnaie locale, mode d'emploi réel. Le répertoire de Financité vous dit si votre région en a une. Le principe : vous changez des euros en monnaie locale, un pour un, dans un comptoir ou un commerce partenaire, et vous les dépensez chez les commerçants du réseau. Le geste inaugural coute exactement zéro : changez vingt euros, dépensez-les chez un commerçant d'ici. Vous venez de forcer vingt euros à rester dans les murs.
Les trois questions, mode d'emploi conversationnel, car c'est un art de les poser sans transformer un repas de famille en champ de bataille. Ne les assénez pas, posez-les vraiment, comme des questions : "D'accord, mais concrètement, qui va payer ça ?" Puis laissez le silence travailler. Ne cherchez pas à gagner la discussion, cherchez à semer la question : celui qui repart en se la posant encore est gagné, meme s'il a eu le dernier mot. Une conversation, une fois, cette semaine. C'est tout.
Le deuxième pas : ce mois-ci, un engagement léger
La part de coopérative, mode d'emploi réel. Sur le site de REScoop, la fédération belge, vous trouvez la liste des coopératives citoyennes d'énergie, dont plusieurs recrutent en permanence. Une part coute souvent quelques centaines d'euros, parfois moins. Comprenez bien la nature du geste : ce n'est pas un don, c'est de l'épargne, récupérable, parfois rémunérée par un dividende plafonné, et qui vous donne une voix à l'assemblée générale. Vous ne donnez rien : vous déplacez de l'épargne dormante vers une éolienne dont vous devenez copropriétaire. C'est l'épisode 8 appliqué à votre livret.
Le circuit court, mode d'emploi réel. Le réseau des GASAP recense les groupes existants. Et s'il n'y en a pas près de chez vous, la version artisanale marche aussi : demandez au maraicher du marché s'il fait des paniers. Vous venez de créer un circuit court à vous tout seul.
La lettre au député, mode d'emploi réel, car c'est le geste le plus sous-estimé de ce manuel. Vos députés fédéraux sont listés sur le site de la Chambre, lachambre.be, par circonscription, avec leurs adresses de contact. Écrivez au votre, et pour vous épargner la page blanche, voici la lettre, prete à copier :
"Madame la députée, Monsieur le député, je suis citoyen de votre circonscription. Deux chiffres d'intéret public restent introuvables dans les documents officiels : le cout total consolidé des interventions publiques dans le secteur financier depuis 2008, toutes formes confondues, et la répartition des détenteurs finaux de la dette publique belge. Accepteriez-vous de poser une question parlementaire écrite au ministre des Finances pour les obtenir ? Je suivrai la réponse avec attention. Bien à vous."
Cinq minutes. Et si cent lecteurs de cette série l'envoient, la question sera posée : un député répond rarement à une lettre, jamais à cent.
Le troisième pas : cette année, la colonie
Un syndicat ou une mutualité, mais en y étant actif, pas seulement affilié : allez à une réunion, une seule pour commencer, et portez-y les trois questions. Une association de votre commune, une action collective comme l'Affaire Climat, qui reste ouverte au soutien. C'est moins immédiat, moins gratifiant qu'un grille-pain réparé. C'est là que tout s'est toujours joué.
Et la règle de croissance de la colonie, la plus simple de ce manuel : recrutez deux crapauds. Pas vingt, deux. Deux personnes de votre entourage que vous amenez à leur premier pas, le repair café ensemble, la lettre envoyée à deux, les vingt euros changés à trois. Chaque crapaud qui en fait dévier deux, et la colonne change de chemin en quelques printemps. C'est arithmétique.
Les obstacles, et comment les passer
"Je n'ai pas le temps." Le premier pas prend une heure. Comparez avec le temps passé cette semaine à lire des mauvaises nouvelles sur lesquelles vous ne pouvez rien : le pas de coté est le seul remède connu à cette impuissance-là.
"Ça ne changera rien." Relisez le chapitre des utopies. Votre geste n'est pas une goutte d'eau dans l'océan, c'est une preuve dans un dossier : la preuve, visible, qu'un autre chemin est praticable. Les preuves s'additionnent, les gouttes non.
"Je vais passer pour un original." Oui. C'est le costume du crapaud fou, et il se porte mieux qu'on ne croit. Ceux de la Klimaatzaak l'ont porté huit ans, ceux du suffrage universel trente. Le ridicule est temporaire, l'étang est définitif.
"Je n'y connais rien en économie." Vous venez de lire neuf épisodes sourcés : vous en savez désormais plus que la plupart de ceux qui parlent fort. Et les trois questions, elles, ne demandent aucun diplome. C'est précisément pour ça qu'elles sont l'arme de tout le monde.
Aucun des gestes de ce manuel ne sauve le pays. Chacun fait quelque chose de plus important pour commencer : il vous fait changer de camp. De spectateur à participant. De colonne à crapaud. Et chaque crapaud fou de l'histoire a commencé par un premier pas qui semblait dérisoire.
Jamais seul, toujours en colonie
Car il faut le dire honnetement : le crapaud fou solitaire se fait écraser aussi. L'histoire de ce pays est formelle, et elle se lit dans les victoires comme dans les défaites.
Le suffrage n'a pas été gagné par un ouvrier courageux, mais par des grèves générales. La sécurité sociale n'est pas née d'un reveur, mais d'un pacte entre organisations. La Klimaatzaak n'était pas un plaignant, mais 58 000. Et la leçon de Poupehan, où quatre hommes ont contourné la concertation pour décider des sauts d'index, se lit dans les deux sens : ce qui se perd quand le collectif est absent se regagne quand il revient.
Les syndicats, les mutualités, les associations, avec toutes leurs lenteurs et leurs imperfections, restent les seules machines existantes qui transforment onze millions d'intérets dispersés en une force qui s'assied à la table, en face des intérets concentrés que cette série a documentés de Poupehan à la SFPI. La Belgique est un des pays les plus syndiqués d'Europe. La colonie existe. Elle est déjà en main.
Et cette colonie a des exigences simples à porter, celles que la série a documentées silence par silence. La transparence : qui détient la dette, combien ont vraiment couté les sauvetages, où est le cadastre des patrimoines. La condition : plus un euro d'avantage fiscal sans contrepartie vérifiable, la leçon des intérets notionnels. Et les réponses : à chaque candidat, à chaque élection, les trois questions, avec exigence de chiffres, pas de slogans.
C'est bien beau, mais
Posons la question telle qu'elle se pose vraiment : les petits rassemblements, c'est bien beau, mais comment exiger que ça bouge, à la fin ? La réponse tient en trois étages, et l'histoire les documente tous les trois.
- 1.Les initiatives locales fabriquent les preuves praticables et les idées disponibles. C'est leur role, pas de gagner seules.
- 2.Les grandes organisations fabriquent le rapport de force. Aucune utopie de cette série ne s'est réalisée sans grève générale, sans pacte, sans coalition de dizaines de milliers de personnes.
- 3.Les crises fabriquent les fenetres. 2008 et 2020 l'ont prouvé, une nuit suffit à réécrire les règles qu'on disait gravées dans le marbre.
Le plus savoureux, c'est que cette recette a été écrite par le camp d'en face. Milton Friedman, l'économiste qui a inspiré Thatcher, l'a formulé dès les années 60 : seule une crise, réelle ou perçue, produit de vrais changements, et les changements adoptés dépendent alors des idées qui trainent alentour. En 1980, l'idée qui trainait s'appelait TINA, et la crise l'a installée pour quarante-six ans.
La recette marche dans les deux sens. Le role des crapauds fous est de tenir le nouveau chemin pret, balisé, praticable, pour le jour où la colonne n'aura plus le choix. Le role de la colonie organisée est de faire venir ce jour plus tot. Et vous etes quelque part dans ces trois étages, que vous le sachiez ou non : votre repair café fabrique une preuve, votre syndicat pèse dans le rapport de force, et les idées que vous semez aujourd'hui serviront le jour de la prochaine crise.
L'espoir n'est pas de la naiveté, c'est de la mémoire
Soyons honnete jusqu'au bout, cette série n'a rien promis d'autre. Rien de tout cela ne produit d'effet en un an. Les crapauds fous se font traiter de fous pendant longtemps, c'est meme à ça qu'on les reconnait. Ceux de la Klimaatzaak ont tenu huit ans. Ceux du suffrage universel, trente. Ceux du pacte social ont risqué leur liberté sans savoir s'ils verraient la fin de la guerre.
Mais voici ce que les neuf épisodes de cette série démontrent, pièces à l'appui. Toutes les défaites racontées ici ont un point commun : l'obscurité. Les sauts d'index décidés dans un village, en secret. Les sauvetages signés en une nuit, sans conditions. Le Zilverfonds supprimé sans bruit. Le silence entretenu sur qui détient la dette. Le système tient dans le noir.
Et toutes les victoires racontées dans ce dernier épisode ont l'autre point commun : des gens qu'on prenait pour des naifs, qui ont dévié du chemin, qui se sont comptés, et qui ont tenu plus longtemps que le ridicule.
« L'espoir n'est pas de la naiveté. C'est de la mémoire : le souvenir précis que l'impossible d'hier paie aujourd'hui votre pension. »
La dette belge a été faite par des choix. Les choix se refont. Ils se sont toujours refaits sous la pression de gens ordinaires, jamais sans elle. La lumière est allumée, c'était l'objet de cette série. La maintenir allumée, dévier du chemin, et se compter : c'est l'affaire de tous, et c'est une affaire qui gagne, avec du temps.
Une confidence, pour finir. Moi, j'ai décidé d'etre un crapaud fou en ouvrant cette page. Rien ne m'y obligeait. C'est un tout petit pas de coté, je le sais. Mais c'est là que ça commence.
L'étang existe. Le chemin de toujours aussi, et on sait où il mène : cinquante ans de comptes l'ont montré, épisode après épisode.
Alors la dernière question de cette série n'est pas économique, elle est pour vous. Serons-nous les nouveaux crapauds fous, ceux qui dévient et qui cherchent la nouvelle mare ? Ou continuerons-nous à nous faire écraser, en colonne, sur le meme chemin que depuis cinquante ans ?
Merci de l'avoir lue, partagée, discutée, contestée. Chiffres arretés à juillet 2026.
Pour aller plus loin : toutes les sources de cette série
Promesse tenue, et elle avait été prise ici meme, en commentaires : voici, rassemblés en un seul endroit, les liens vers les données brutes et les sources qui ont porté les neuf épisodes. Chaque chiffre de cette série en provient. Vérifiez, c'est fait pour.
- →Banque nationale de Belgique, séries longues des finances publiques : nbb.be et stat.nbb.be
- →Agence fédérale de la dette, rapports annuels, structure et détention de la dette : debtagency.be
- →Bureau fédéral du Plan, perspectives économiques et projections de dette : plan.be
- →Statbel et Institut des comptes nationaux : statbel.fgov.be
- →Cour des comptes, cahiers annuels, sauvetages bancaires, PPP, intérets notionnels : ccrek.be
- →Conseil supérieur des Finances et Comité d'étude sur le vieillissement : conseilsuperieurdesfinances.be
- →SFPI-FPIM, rapports annuels de l'État actionnaire : sfpim.be
- →SPF Économie, tableau de bord des PME : economie.fgov.be
- →INASTI, statistiques des indépendants : inasti.be
- →Moniteur belge, textes de loi cités, de la loi du 22 janvier 1980 à la suppression du Zilverfonds : ejustice.just.fgov.be
- →Eurostat, dettes et déficits publics de tous les États membres : ec.europa.eu/eurostat
- →Base AMECO de la Commission européenne, séries longues dont la part salariale : economy-finance.ec.europa.eu
- →FMI, Perspectives de l'économie mondiale et working papers, dont Blanchard et Leigh 2013 : imf.org
- →Bruegel, base des aides énergie des États européens 2021-2023 : bruegel.org
- →INE, institut statistique portugais, comptes publics du Portugal : ine.pt
- →World Inequality Database, données de Piketty et Chancel sur les patrimoines : wid.world
- →EU Tax Observatory de Gabriel Zucman, évasion fiscale et taxation des grandes fortunes : taxobservatory.eu
- →Thomas Piketty, travaux et articles en accès libre : piketty.pse.ens.fr
- →Gabriel Zucman, dont le rapport G20 de 2024 : gabriel-zucman.eu
- →CADTM, dont les 50 chiffres clés sur la dette belge et le suivi des sauvetages : cadtm.org
- →Paul De Grauwe, The Governance of a Fragile Eurozone, 2011, et Economics of Monetary Union, Oxford University Press
- →Gael Giraud, Illusion financière, 2012 ; tribune des 150 économistes, Le Monde, février 2021
- →Stephanie Kelton, Le Mythe du déficit, 2020 ; Olivier Blanchard, PIIE
- →Thanh Nghiem et Cédric Villani, Le Manifeste du crapaud fou, 2017 : crapaud-fou.org
- →Milton Friedman, Capitalism and Freedom, préface, University of Chicago Press
- →L'Affaire Climat, la Klimaatzaak : affaire-climat.be
- →Repair Together, la carte des repair cafés : repairtogether.be
- →REScoop, la fédération des coopératives citoyennes d'énergie : rescoop.be
- →Financité, le répertoire des monnaies locales belges : financite.be
- →Le réseau des GASAP, groupes d'achats en circuit court : gasap.be
- →Community Land Trust Bruxelles : cltb.be
Les adresses renvoient aux portails d'accueil : les documents précis cités dans chaque épisode y sont accessibles par la recherche interne, et les bibliographies détaillées figurent au pied de chaque article de la série.
