Charles Quint et l’invention rétroactive d’une Belgique
Comment on se fabrique un ancetre : Charles Quint et l'invention rétroactive d'une Belgique
Le plus grand souverain d'Europe au XVIe siècle est né à Gand en 1500. Quatre pays le revendiquent avec les memes arguments. Or il est impossible que quatre pays soient tous le pays de Charles Quint.
Regardez bien le paradoxe. Au moment meme où la Belgique officielle range Charles Quint parmi ses gloires nationales, sa première grande oeuvre littéraire fait de la dynastie de ce meme Charles Quint l'oppresseur du peuple, et elle le fait en français, à propos d'un héros flamand. Détail qui achève le tableau, le livre est accueilli en 1867 dans une indifférence quasi totale. Fabriquer des ancetres est un chantier désordonné, qui rate parfois sa cible.
C'est de ce chantier que parle cet épisode, et Charles Quint en est le cas d'école. Disons-le tout de suite, pour éviter le contresens qui va venir, tous les États-nations européens du XIXe siècle sont fabriqués, la France comme l'Italie ou l'Allemagne. La particularité belge n'est pas d'etre une construction, c'est que la construction est restée visible. Et les plus belles gloires que la Belgique se réclame pour la période d'avant 1830 ne lui appartiennent pas en propre, elles sont partagées.
Une nation qui produit ses racines industriellement
Car un pays qui vient de naitre a un problème d'age. Face à des voisins qui invoquent des siècles de continuité, il lui faut des racines profondes, et vite. La jeune Belgique va donc les produire industriellement. La peinture d'histoire s'en charge, avec Nicaise De Keyser et sa Bataille des Éperons d'or. Le roman historique aussi, avec Hendrik Conscience. Les manuels scolaires, les statues, les monuments suivent. En 1880, pour le cinquantenaire de l'indépendance, le pays s'offre à Bruxelles un grand cortège historique et le parc du Cinquantenaire, célébrant cinquante ans d'existence tout en convoquant des siècles de gloires supposées, sans que la contradiction gene personne.
Le couronnement savant viendra plus tard, avec l'Histoire de Belgique d'Henri Pirenne, publiée de 1900 à 1932, qui relit mille ans d'histoire du territoire de manière à ce que tout converge vers 1830. Ce sera le sujet de l'épisode 5. Ce qu'il faut retenir ici, c'est que ce récit est un artefact, pas une évidence, fabriqué par des gens identifiables, à une date identifiable, dans un but identifiable. Et l'exemple d'Ulenspiegel le prouve, il ne prend pas toujours, puisqu'une épopée qui aurait pu servir de mythe fondateur passe complètement inaperçue à sa sortie. Quand un récit national fonctionne, ce n'est donc pas parce qu'il serait vrai, c'est parce qu'il a réussi.
Le mot "Belgique", premier piège
Le mot "Belgique" lui-meme est le premier piège, parce qu'il circulait bien avant l'État, mais pour désigner autre chose. En 1583, en pleine guerre de Quatre-Vingts Ans, le cartographe Michael Aitzinger dessine le premier Leo Belgicus, un lion dont le corps recouvre l'ensemble des dix-sept provinces des Pays-Bas. À cette époque, Belgica ne désigne pas la Belgique, il désigne le tout, soit la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et une partie du nord de la France d'aujourd'hui réunis. Et quand la guerre coupe cet ensemble en deux, les cartographes gardent le mot pour les deux moitiés. Le Sud resté au roi d'Espagne devient la Belgica Regia, le Nord révolté devient la Belgica Foederata, c'est-à-dire la République des Provinces-Unies, les futurs Pays-Bas. Au traité de Westphalie, en 1648, le lion est officiellement coupé en deux. Les Pays-Bas protestants du Nord étaient donc, eux aussi, une Belgique.
Deux précisions enfoncent le clou. L'adjectif "belgique" était alors le synonyme courant de "néerlandais", au point que la langue néerlandaise se disait en latin lingua belgica, et que la république rebelle née en 1790 contre l'Autriche s'appelait en néerlandais Verenigde Nederlandse Staten, traduit en français par "les États belgiques unis". Et Liège, dans tout cela, n'a jamais fait partie de l'ensemble, enclave permanente, État séparé jusqu'en 1795. La Belgique de 1830 n'a donc pas hérité de ce nom, elle l'a capturé et rétréci.
L'homme que deux pays trouvaient trop de l'autre
Venons-en à l'homme. Charles nait le 24 février 1500 au Prinsenhof de Gand, alors l'une des plus grandes villes du comté de Flandre. Le lieu de naissance est réel, mais l'identité belge ne l'est pas, pour une raison simple, en 1500 on n'appartient pas à un pays, on est le sujet d'un prince et le bourgeois d'une ville. Charles est bourguignon par héritage, Habsbourg par dynastie, et sa langue de cour est le français.
La suite est éloquente. Quand il débarque en Espagne en 1517, c'est entouré de conseillers flamands et incapable de s'adresser aux Castillans dans leur langue, au point que les Cortès de 1518 lui imposeront d'apprendre le castillan. Sa cour flamande et ses impots nourriront, entre 1520 et 1521, la révolte des Comuneros, dirigée contre le roi étranger. En Espagne, Charles est donc le Flamand. À Gand, il est le prince bourguignon francophone qui, en 1540, revient écraser sa propre ville natale, révolte fiscale matée, meneurs exécutés, privilèges supprimés par la Concessio Carolina, et cinq cents notables contraints de défiler pieds nus, la corde de pendu au cou. De là vient le surnom des Gantois, les Stroppendragers, les porteurs de noeud coulant. Deux pays le trouvent trop de l'autre, et un troisième, né en 1830, le déclarera rétroactivement des siens.
Un vrai embryon d'État, mais pas la forme de la Belgique
Il faut etre honnete sur un point, car c'est là qu'une objection revient sans cesse. Charles Quint ne régnait pas sur un simple empilement de fiefs sans lien. Les Pays-Bas bourguignons puis habsbourgeois possédaient de véritables institutions communes, des États généraux convoqués dès 1464 à Bruges par Philippe le Bon, un Grand Conseil de justice fixé à Malines en 1473, des conseils collatéraux de gouvernement organisés en 1531. Un embryon d'État, sérieusement construit. Sauf que cet embryon n'avait pas la forme de la Belgique, et c'est ce qui règle l'affaire.
Car quand Charles Quint verrouille enfin l'unité de ses provinces, il unifie autre chose que la Belgique. Après la transaction d'Augsbourg de 1548, qui fait des Pays-Bas une entité particulière au sein du cercle impérial de Bourgogne, il promulgue le 4 novembre 1549 la Pragmatique Sanction, qui déclare les dix-sept provinces un tout indivisible, transmissible d'un bloc, du comté de Frise au comté d'Artois. Lisez bien la géographie. Ce bloc inclut le Nord des futurs Pays-Bas, la Hollande, la Zélande, la Frise. Et il exclut la principauté de Liège, dehors, comme toujours. L'ancetre institutionnel réel de ce territoire ne ressemble donc pas à la Belgique, il ressemble davantage au Benelux amputé de Liège. Ce n'est pas un détail, c'est le coeur de la démonstration.
Un dernier trait achève de dénouer le lien avec la Belgique. Lorsque Charles Quint abdique à Bruxelles en 1555, il lègue les Pays-Bas à son fils Philippe II, un prince qui, contrairement à lui, a été élevé en Espagne et ne connait guère le territoire. La dynastie qui aurait préfiguré la Belgique est en réalité déjà en train de quitter les Pays-Bas pour Madrid. Et c'est ce meme Philippe II, gouvernant de loin, qui deviendra dans la mémoire flamande, chez De Coster comme ailleurs, la figure de l'oppresseur étranger. En moins de deux générations, l'ancetre supposé et son fils passent du prince local au souverain lointain. D'ailleurs cet ensemble se défait presque aussitot, puisque la Réforme et la révolte des années 1560 en arrachent le Nord protestant après 1585, et que ce qui restera, la Belgica Regia, sera ensuite amputé au sud par les conquetes de Louis XIV entre 1659 et 1678. La Belgique de 1830 n'est donc pas le noyau dont ces morceaux se seraient détachés, c'est ce qui subsiste après deux amputations successives. Une matrice, oui, un destin, non, et aucune ligne droite ne relie 1549 à 1830.
Quatre pays, un seul homme, les memes arguments
De tout cela découle l'argument le plus simple, et le plus difficile à contourner. Charles Quint n'est pas revendiqué par la seule Belgique. Les Pays-Bas le revendiquent, avec exactement les memes justifications territoriales. L'Espagne en a fait son Carlos I, l'Autriche son empereur Habsbourg. Quatre récits nationaux, un seul homme, les memes arguments. Or il est logiquement impossible que quatre pays soient tous le pays de Charles Quint.
« Ce que cette concurrence démontre, c'est que naitre sur un territoire ne fonde aucune appartenance nationale. Cela fonde au mieux une revendication. »
La preuve tient aussi dans la manière dont Charles gouvernait lui-meme, car il ne se présentait jamais comme prince d'un pays unique, mais énumérait ses titres les uns après les autres, comte de Flandre, duc de Brabant, duc de Luxembourg, comte de Hainaut, et pretait serment province par province lors de ses entrées solennelles, les Joyeuses Entrées, chacune avec ses privilèges propres. L'unité qu'il a batie est successorale et dynastique, pas nationale. Ceux qui le rangent aujourd'hui sous un seul drapeau font exactement l'inverse de ce que faisait l'intéressé. Un héritage partagé n'est pas une propriété, et le problème n'a jamais été que la Belgique hérite de cette histoire, ce qui est parfaitement légitime, mais qu'elle ait présenté comme sien, sans jamais le dire, ce qui appartenait aussi à trois autres États.
Les Éperons d'or : meme bataille, deux mémoires qui s'ignorent
La sélection est donc le vrai sujet, et le cas des Éperons d'or la montre à l'oeuvre, avec une surprise à la clé. La bataille de Courtrai du 11 juillet 1302, où les milices des villes flamandes écrasent la cavalerie royale française, n'a pas d'abord été un symbole flamand. C'est la jeune Belgique qui s'en empare la première, parce que des combattants du comté de Namur figuraient parmi les vainqueurs, ce qui permet à l'historien Théodore Juste puis à Pirenne d'y voir une victoire nationale belge, utile de surcroit pour dissuader la France d'annexer le nouvel État. Ce n'est qu'ensuite que le mouvement flamand se la réapproprie, via le roman de Conscience De Leeuw van Vlaanderen en 1838, jusqu'à en faire la fete de la Communauté flamande en 1973, parfois brandie contre la Belgique. Meme bataille, mythes successifs et opposés, comme l'a montré Jos Tollebeek.
Et c'est ici qu'apparait l'asymétrie qui traverse toute la série, car le 11 juillet est aujourd'hui un jour férié et un pilier identitaire en Flandre, quand au sud de la frontière linguistique la date ne dit à peu près rien. Le meme souvenir est central d'un coté, absent de l'autre. La Belgique n'a pas produit un récit partagé, elle a produit, sur la meme matière, deux mémoires qui s'ignorent. Le réflexe d'emprunt va d'ailleurs jusqu'aux couleurs du drapeau, le noir, le jaune et le rouge, repris du blason du duché de Brabant.
Pourquoi la Belgique a eu besoin de Charles Quint
Reste une question que l'on pose rarement, celle de savoir pourquoi la Belgique a eu besoin de se donner Charles Quint. Deux hommes nés sur ce territoire à son époque aident à répondre. André Vésale, né à Bruxelles en 1514, refonde l'anatomie. Gérard Mercator, né à Rupelmonde en 1512, refonde la cartographie. Brillants, nés sur ce sol, et pas belges pour autant. À l'inverse, Georges Lemaitre, né à Charleroi en 1894, est pleinement belge, et sa théorie de l'expansion de l'univers n'a besoin d'aucun aieul médiéval pour impressionner.
C'est tout le point. La Belgique compte assez d'esprits authentiquement belges depuis 1830 pour n'avoir jamais eu besoin d'annexer ceux du XVIe siècle. Si elle l'a fait, c'est que sa jeunesse lui a paru, au XIXe siècle, une faiblesse à masquer. Elle avait tort, car un État peut etre récent et parfaitement légitime. La question de savoir si Charles Quint était belge importe donc moins que ce qu'elle révèle, un pays assez jeune pour emprunter ses ancetres, et assez peu sur de lui pour croire qu'il en avait besoin.
Alors si la Belgique n'est pas l'héritière exclusive de ces gloires médiévales, d'où vient-elle vraiment ? Pas d'une victoire, mais d'une rupture. En 1585, une ville tombe, et cette chute trace la ligne qui séparera durablement le Nord du Sud. C'est l'objet de l'épisode suivant.
Les faits datés et les textes cités ici sont vérifiés : la naissance de Charles Quint à Gand en 1500, la révolte de Gand et la Concessio Carolina de 1540, la Pragmatique Sanction du 4 novembre 1549, le premier Leo Belgicus de 1583, la parution d'Ulenspiegel en 1867. En revanche, tout ce qui relève du récit national, Charles Quint "belge", les Éperons d'or comme unité belge puis comme symbole flamand, est donné pour ce qu'il est, des constructions successives et datables, non des faits de leur époque. La citation sur les langues que l'on prete souvent à Charles Quint est apocryphe et n'a pas été utilisée. Le "né le meme jour que Philippe II" chez De Coster est un procédé littéraire, pas une donnée historique.
- →Cédric Istasse, "Histoire et mémoire(s) : de la bataille des Éperons d'or du 11 juillet 1302 à la fete de la Communauté flamande", Les @nalyses du CRISP, 2014.
- →Connaitre la Wallonie (SPW) : "Pragmatique Sanction, 4 novembre 1549" et "Le cercle impérial de Bourgogne (1548)".
- →Texte de la Pragmatique Sanction de 1549, Digithèque MJP, université de Perpignan.
- →Notices Wikipédia : Dix-Sept Provinces, Pragmatique Sanction (1549), Lion belgique, Belgica Regia, Belgique, Charles Quint, Révolte de Gand de 1539, Charles De Coster.
- →Larousse : Charles Quint et Charles De Coster.
- →"Saviez-vous que Charles Quint est né à Gand ?", Focus on Belgium (SPF Chancellerie).
- →"Le palais effacé de Charles Quint à Gand", Les Plats Pays ; Prinsenhof, Visit Gent ; reportage RTBF sur les vestiges de la forteresse.
- →"Leo Belgicus, The Only Lion Native to the Low Countries", Big Think.
- →Dossier pédagogique La Légende d'Ulenspiegel, Espace Nord, et présentation Fabula.
- →Joseph Pérez, L'Espagne de Charles Quint (extrait), Clio.
- →Anne Morelli (dir.), Les Grands Mythes de l'histoire de Belgique, EVO, Bruxelles, 1995 (dont le chapitre de Jos Tollebeek sur les Éperons d'or).
- →Jean Stengers, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, Racine, Bruxelles, 2000-2002.
- →Sébastien Dubois, L'invention de la Belgique. Genèse d'un État-nation, 1648-1830, Racine, Bruxelles, 2005.
- →Henri Pirenne, Histoire de Belgique, 7 vol., Bruxelles, 1900-1932 (source du récit continu, à lire de façon critique).
- →Cédric Istasse, Histoire, mémoire et identité : les fetes nationales, régionales et communautaires en Belgique, Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 2412-2413, 2019.
- →Jean-Marie Klinkenberg, Charles De Coster, Labor, Bruxelles, 1985.
- →Joseph Pérez, Charles Quint, empereur des deux mondes, Gallimard, coll. "Découvertes", Paris, 1994.
