Comment un pays de 1830 s’est offert mille ans d’histoire
Comment un pays de 1830 s'est offert mille ans d'histoire
Le 21 juillet 1831, avant meme le premier livre, la Belgique récitait déjà ses ancetres. Henri Pirenne coulera le récit dans le marbre. Voici le marbre, et ce qu'il recouvre.
Relisez la liste. Philippe le Bon, mort en 1467. Charles Quint, né en 1500. Les archiducs Albert et Isabelle, Marie-Thérèse d'Autriche. Un souverain qui n'a pas quarante-huit heures d'existence légale se voit déjà remettre un arbre généalogique de quatre siècles. Le pays a un jour, et il a déjà mille ans.
Voici comment un État jeune s'est fabriqué un passé ancien, où ce passé est réel, et où il est cousu de fil blanc.
Le pedigree était là avant l'historien
On attribue souvent à Pirenne l'invention de la "Belgique millénaire". C'est inexact, et la nuance est importante. L'idée était déjà un lieu commun le jour de la fondation. L'historien Jean Stengers l'a démontré dans un article au titre limpide, "Avant Pirenne : les preuves de l'ancienneté de la nation belge". Le discours de de Gerlache n'a rien d'original. Il reprend ce que la révolution de 1830 s'était répété à elle-meme pendant des mois. Les journaux du 23 juillet 1831 le reproduisent d'ailleurs mot pour mot.
La raison est simple. Une révolution qui réussit a besoin de se prouver qu'elle était légitime, donc ancienne. Un pays qui vient de naitre ne peut pas se contenter de dire qu'il a été autorisé par cinq grandes puissances réunies à Londres. Il lui faut des racines, des héros, une antiquité. Alors on va les chercher dans le stock disponible : les ducs de Bourgogne, les villes drapières, Charles Quint. On annexe les gloires du territoire pour en faire les ancetres de l'État. Pirenne n'a pas lancé ce mouvement. Il l'a validé scientifiquement, soixante-dix ans plus tard, avec une autorité que personne d'autre ne pouvait lui donner.
Le nom venait d'ailleurs, et il désignait plus grand
Commençons par ce qui semble le plus solide et qui l'est le moins : le nom. "Belgique" n'est pas un nom que ce peuple se serait donné. C'est une étiquette d'érudits. Elle vient de César, qui appelait Belgae les tribus du nord de la Gaule, puis elle disparait du vocabulaire politique pendant près de mille ans. Elle ressort à la Renaissance, sous la plume des humanistes, pour une raison qui n'a rien de national : "Belgica" sonnait antique et noble, bien mieux que le barbare "Lotharingia". On choisit un nom parce qu'il fait savant.
Et ce nom, quand il revient, ne désigne pas la future Belgique. Il désigne l'ensemble des anciens Pays-Bas, les Dix-Sept Provinces, du sud de l'actuelle Belgique jusqu'au nord des actuels Pays-Bas. La preuve tient dans une image célèbre. En 1609, à Amsterdam, le graveur Claes Jansz Visscher publie le "Leo Belgicus", une carte de tout cet ensemble dessinée en forme de lion dressé. Ce lion couvre la Hollande, la Zélande, le Brabant, la Flandre. C'est un lion néerlandais autant que belge. Sur les cartes de l'époque de la guerre contre l'Espagne, on distingue meme deux moitiés : Belgica Regia pour le Sud resté catholique, la future Belgique, et Belgica Foederata pour le Nord révolté, les futurs Pays-Bas.
Retenez le renversement. En 1830, le jeune État prend pour lui seul un nom qui appartenait à toute une région, et que les Hollandais avaient au moins autant de droit de revendiquer. Le Néerlandais du dix-septième siècle était, au sens propre du mot, un Belge. Détail qui achève le tableau : dans la langue du pays, en flamand, on ne disait jamais "Belgica", on disait de Nederlanden, les Pays-Bas. Le nom national de la Belgique est donc un mot latin, tiré d'un texte romain, appliqué d'abord aux voisins du Nord. On a bati une identité sur une étiquette de bibliothèque.
Un territoire, jamais un pays
L'objection de fond à toute continuité millénaire est encore plus simple. Avant 1830, il n'existe aucun État qui aurait rassemblé durablement ce territoire sous une autorité se pensant belge.
Ce que l'on trouve, ce sont des principautés rivales qui passent leur temps à changer de maitre : le comté de Flandre, le duché de Brabant, le comté de Hainaut, la principauté de Liège. Les ducs de Bourgogne, au quinzième siècle, puis Charles Quint réunissent une grande partie de ces provinces. Mais cet ensemble bourguignon, puis habsbourgeois, n'est pas la Belgique. Il englobe le Nord néerlandais, celui qui fera sécession, et il exclut Liège. La principauté de Liège est précisément le caillou qui casse toute belle continuité : État ecclésiastique gouverné par un prince éveque, elle reste indépendante jusqu'à son annexion par la France révolutionnaire en 1795. Pendant des siècles, une partie centrale de la future Belgique vit sous un autre régime que ses voisins flamands ou brabançons.
Ce que le territoire connait, ce sont des frontières mouvantes, des allégeances qui changent, des guerres entre voisins. Un espace, oui. Un pays, non. La matrice réelle, on l'a vu dans l'épisode précédent, est une séparation subie en 1585, pas une nation en gestation.
Pirenne, l'architecte
Arrive alors l'homme qui va donner à tout cela la forme d'un monument. Henri Pirenne nait à Verviers en 1862, dans une famille de la bourgeoisie industrielle catholique. Il se forme à Liège auprès du médiéviste Godefroid Kurth, soutient en 1883 une thèse sur l'histoire de Dinant au Moyen Age, et devient professeur à Gand dès 1886. C'est un savant de premier plan, pionnier de l'histoire économique et urbaine, connu et respecté dans toute l'Europe.
Trois faits, autour de son grand oeuvre, dérangent le récit héroique.
D'abord l'origine. L'idée de cette "Histoire de Belgique" ne vient pas d'un patriote belge. Elle vient d'un historien allemand, Karl Lamprecht, qui sollicite Pirenne en 1894 pour l'insérer dans une collection allemande consacrée à l'histoire des États d'Europe. Le premier volume parait meme en allemand, en 1899, avant sa version française. Le grand monument national belge est né dans une bibliothèque allemande.
Ensuite l'ampleur. Sept tomes, publiés entre 1900 et 1932, chez l'éditeur bruxellois Lamertin, la rédaction interrompue plusieurs années par l'occupation et la captivité de l'auteur. Le septième reçoit le prix Francqui en 1933. L'oeuvre devient la référence, celle qu'on cite, celle qui rassure. Elle offre au patriotisme belge ce qui lui manquait depuis 1830 : une caution scientifique impeccable.
Enfin la thèse, plus subtile qu'un slogan, et il faut lui rendre cette exactitude. Pirenne ne prétend pas que les Belges formeraient une race unique surgie du fond des ages. Il refuse justement cette idée d'esprit d'un peuple, à l'allemande. Il affirme mieux, et plus habilement : la Belgique serait une civilisation, née de la rencontre du monde latin et du monde germanique, une terre de passage et de synthèse. Sa position entre les deux mondes, son bilinguisme, ne serait pas une faiblesse mais son identité meme. Une unité dans la dualité. Mesurez l'utilité politique d'une telle démonstration pour un État coupé en deux langues, qui cherchait à faire de sa fracture non un handicap, mais une vocation.
La méthode : lire l'histoire à l'envers
Comment démontre-t-on qu'un pays de 1830 existe depuis mille ans ? On part de la fin, et on remonte. Pirenne fait débuter l'unité perceptible de ces régions au partage de l'empire de Charlemagne, au traité de Verdun de 843, et il déroule mille ans qui aboutissent "naturellement" à l'État belge. Chaque épisode du passé devient une étape vers un résultat déjà connu. La chute d'Anvers, les ducs de Bourgogne, Charles Quint, tout devient l'enfance d'une Belgique qui s'ignorait encore.
« Ce n'est pas de la mauvaise histoire. C'est une histoire écrite à partir de son dénouement, ce qui n'est pas tout à fait la meme chose que de l'histoire. »
Les historiens ont un mot pour ce vice de raisonnement : le finalisme, ou la téléologie. On connait la destination, donc on organise tout le voyage pour y conduire. La critique n'est pas venue seulement plus tard, elle a fini par toucher l'école pirennienne elle-meme. On lui a reproché une interprétation abusive de l'unité de ces régions, une attention braquée sur la Flandre et Liège au détriment du reste, la projection d'une nation sur des siècles qui l'ignoraient.
Deux pays, deux réceptions
Voici le point que la version scolaire oublie toujours, et il est décisif pour comprendre le pays d'aujourd'hui. Cette histoire n'a pas été reçue de la meme façon au nord et au sud.
Au sud et dans les milieux gouvernementaux francophones, l'"Histoire de Belgique" est devenue une bible. Elle prouvait, noir sur blanc et scientifiquement, que le pays était solide, ancien, nécessaire. La proximité avec le pouvoir fut d'ailleurs durable : l'un des fils de Pirenne, Jacques, deviendra en 1945 le secrétaire du roi Léopold III, au coeur de la Question royale.
Au nord, le mouvement flamand a largement rejeté cette histoire, et pour une raison parfaitement logique : elle dissolvait l'histoire flamande dans l'histoire belge. Pour Pirenne, il n'y a pas d'histoire des Flamands ni d'histoire des Wallons distinctes, il y a une histoire belge qui les englobe. Or le mouvement flamand construisait au meme moment son propre récit national, avec la bataille des Éperons d'or de 1302 comme geste fondateur flamand. Deux récits d'origine incompatibles se développaient dans le meme pays, et le succès de l'un était vécu comme la négation de l'autre.
L'épisode le plus dur de la vie de Pirenne n'est pas un hasard biographique, il est cette fracture rendue visible. Pendant la Première Guerre mondiale, l'occupant allemand mène une politique délibérée de division, la Flamenpolitik, en flattant les militants flamands. Il impose notamment la néerlandisation de l'université de Gand. Pirenne, avec son collègue Paul Fredericq, mène la fronde des professeurs qui refusent. Le 18 mars 1916, les deux hommes sont arretés et déportés en Allemagne, classés "personnes extremement dangereuses". L'homme qui avait écrit l'unité belge fut donc emprisonné, très concrètement, pour l'avoir défendue contre une politique qui misait sur la Flandre. Le récit et sa réception sont ici la meme histoire.
Une précision, au passage, pour tuer une jolie légende. On raconte que Pirenne aurait écrit en captivité, de mémoire, une histoire de l'Europe. Le fait est plus prosaique. Il en rédige le brouillon durant sa détention, mais il n'était pas privé de livres : dès avril 1916, un collègue historien allemand met sa bibliothèque personnelle à sa disposition. L'ouvrage ne paraitra qu'après sa mort, en 1936, publié par son fils Jacques. L'historienne Geneviève Warland a précisément déconstruit le mythe du texte écrit sans sources. Meme la légende de l'homme qui écrit l'histoire sans archives est, elle aussi, une histoire arrangée.
Le piège inverse
Reste le plus important, et c'est là que la série doit etre honnete avec elle-meme. Démonter la Belgique millénaire ne doit pas conduire au mythe opposé, tout aussi faux : celui d'une Belgique purement artificielle, fabriquée de rien par les grandes puissances, un État sans peuple, donc démontable à volonté.
Ce mythe-là a été réfuté par les meilleurs. Jean Stengers, encore lui, a montré qu'un sentiment d'appartenance existait bel et bien avant 1830. L'historien Sébastien Dubois lui a consacré tout un livre, "L'invention de la Belgique", qui situe la formation de cette identité entre 1648 et 1830, donc avant l'indépendance. Sa thèse est fine, et elle corrige Pirenne sans le retourner : ce n'est pas une unité de civilisation qui aurait imposé l'État belge, c'est au contraire la soumission de ces provinces aux memes autorités, les Habsbourg d'Espagne puis d'Autriche, qui leur a donné peu à peu une physionomie commune. Le patriotisme du peuple, lui, tenait moins au sol qu'au souverain : on priait pour lui au Te Deum, son visage était sur les pièces, ses cloches sonnaient les mariages et les deuils.
Un exemple vaut mieux qu'une théorie. En 1715, dans un cabaret près de Givet, une bagarre éclate entre Belges et Français. L'objet de la querelle : la qualité de leur pays respectif. Les Belges finissent par lancer qu'ils préfèrent "leur pays" à "ce foutu chien de pays-ci". Nous sommes plus d'un siècle avant l'indépendance, et des gens ordinaires se battent déjà au nom d'un "leur pays". Ajoutez la Révolution brabançonne de 1789 et ses éphémères "États belgiques unis", première tentative pour transformer ces provinces en une confédération, et le tableau est clair.
La conclusion honnete n'est donc pas "avant 1830, il n'y avait rien". L'État belge est jeune, il date de 1830. La nation continue et millénaire est une reconstruction rétrospective, et Pirenne en est le grand maitre d'oeuvre. Mais le terrain sur lequel on l'a batie n'était pas vierge : un nom disponible depuis le seizième siècle, un territoire partiellement unifié par la Bourgogne, un sentiment d'appartenance formé au fil de l'Ancien Régime. Le mythe a exagéré une matière réelle. Il ne l'a pas créée à partir de rien. La Belgique existait beaucoup moins, et beaucoup plus tard, que ne le raconte l'histoire qu'on nous a apprise, et cette histoire a été écrite dans un but.
Et maintenant, la scène
Un pays ne nait pas dans un livre publié soixante-dix ans après les faits. Il lui faut une scène de fondation, un soir, une foule, un geste que l'on pourra raconter aux enfants. La Belgique en a une, et elle est spectaculaire. On raconte qu'elle a commencé dans une salle d'opéra, à Bruxelles, le 25 aout 1830, quand un ténor aurait mis le feu aux poudres et jeté la foule dans la rue.
Sauf que là aussi, l'histoire officielle a pris quelques libertés avec ce qui s'est réellement passé cette nuit-là.
Les dates, titres et faits d'archives de cet article sont vérifiés et sourcés ci-dessous. Le discours du 21 juillet 1831 est cité d'après sa reproduction dans la presse de l'époque, relevée par Jean Stengers. Trois réserves d'honneteté. La formule que la tradition prete à Pirenne, une Belgique "nécessité de l'histoire et non accident", circule comme résumé de sa pensée mais n'est pas reproduite ici comme citation, faute d'avoir pu la rattacher à un volume précis. La large diffusion de l'"Histoire de Belgique" dans les foyers bourgeois est une caractérisation admise, pas un relevé statistique. Enfin, la thèse directrice de la série, celle d'un État fabriqué, est ici volontairement corrigée par les travaux de Stengers et Dubois : elle vaut pour l'État et pour le récit de continuité, pas pour l'existence d'un sentiment national, réel dès avant 1830.
- →Jean Stengers, "Avant Pirenne : les preuves de l'ancienneté de la nation belge", Bulletin de la Classe des lettres, Académie royale de Belgique, 1996.
- →Jean Stengers et Éliane Gubin, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, 2 tomes, Racine, Bruxelles, 2000-2002.
- →"Pays-Bas (région historique)", notice avec les mentions Belgica Regia et Belgica Foederata (Wikipédia).
- →"Leo Belgicus" (Visscher, 1609 et 1611), Wikipédia (en).
- →Sébastien Dubois, L'invention de la Belgique. Genèse d'un État-nation (1648-1830), Racine, Bruxelles, 2005.
- →Présentation de l'ouvrage, La Libre, "La Belgique a existé avant la Belgique" (2005) et "La Belgique avant l'État belge" (2004).
- →Lode Wils, Histoire des nations belges. Belgique, Flandre, Wallonie : quinze siècles de passé commun, Labor, Bruxelles, 2005.
- →Henri Pirenne, Histoire de Belgique, 7 tomes, Lamertin, Bruxelles, 1900-1932.
- →Digithèque des bibliothèques de l'ULB, biographie d'Henri Pirenne (commande de Lamprecht, critique du finalisme) ; notice Larousse ; Archives de l'État en Belgique, fonds Henri Pirenne.
- →Henri Pirenne, Histoire de l'Europe (carnets de captivité 1916-1918), éd. Devroey et Knaepen, ULB, 2014 ; Geneviève Warland, "Le Moyen Age d'Henri Pirenne", La Vie des idées, 2024.
- →Notice CegeSoma, "Pirenne Jacques" ; notice Wikipédia (secrétaire de Léopold III).
- →Anne Morelli (dir.), Les grands mythes de l'histoire de Belgique, EVO, Bruxelles, 1995.
