La Belgique est née d’un échec

La Belgique improbable · Épisode 4

La Belgique est née d'un échec

Le jour où le chef du gouvernement belge a regretté la Belgique. 1585, la chute d'Anvers : une date que deux camps se disputent encore, et qui ne donne raison à aucun des deux.

Chronik.be·Histoire · Belgique·18 min de lecture
Il faut regarder l'anomalie en face. Depuis le 3 février 2025, Bart De Wever est Premier ministre de Belgique, le premier nationaliste flamand à occuper le seize rue de la Loi. Or cet homme, historien de formation, a dit un jour à la télévision qu'il mourrait plus heureux comme Néerlandais du Sud que comme Belge. Il reve, depuis ses années d'étudiant, de voir tous les néerlandophones réunis un jour. Et il donne une date au moment où tout s'est brisé : 1585, la chute d'Anvers.

Le paradoxe est simple. Le chef d'un pays regrette l'époque d'avant ce pays. Mais l'intéressant n'est pas l'homme, c'est la date. 1585 n'est pas une vieille histoire rangée dans les manuels. C'est un terrain que deux camps se disputent encore. Le récit belge en a fait une preuve. Le reve grand-néerlandais en fait une blessure. Voyons ce que cette date a vraiment produit. Elle ne donne raison à personne.

Un empire, pas une nation

Au milieu du XVIe siècle, les dix-sept provinces des Pays-Bas ne forment pas un pays. Elles forment un héritage. Rassemblées par les ducs de Bourgogne, passées aux Habsbourg, elles échoient à Philippe II, roi d'Espagne. Elles vont de la Frise, au nord, jusqu'à des villes aujourd'hui françaises, au sud. Chacune garde ses privilèges et ses coutumes. Aucune ne se pense belge ni néerlandaise.

Et déjà, un détail casse toute lecture d'après coup. Le territoire de la Belgique actuelle n'est meme pas entier dans ce bloc. En plein milieu se trouve un autre État, la principauté de Liège, qui n'appartient pas aux Pays-Bas mais au Saint-Empire. L'encyclopédie le dit sans détour : jusqu'en 1795, le territoire actuel de la Belgique était partagé entre deux pays distincts, les Pays-Bas du Sud et la principauté de Liège. Cette principauté est née en 985 et rattachée à la France seulement en 1795. Pendant plus de huit siècles, elle a suivi un destin totalement séparé de celui des Pays-Bas. Retenez ce point. Toute une partie du futur pays n'est pas dans l'histoire qui suit.

Ce qui met le feu, c'est la rencontre de trois choses : les impots espagnols, l'autorité brutale de Madrid, et la montée du calvinisme. En 1566, la Furie iconoclaste ravage les églises. Philippe II envoie le duc d'Albe, qui réprime durement et lève un impot qui excède les marchands. La révolte devient générale. Et voici le premier fait que les deux récits nationaux préfèrent oublier : au départ, le nord et le sud sont dans le meme camp. En 1576, dégoutées par les mutineries des soldats espagnols impayés qui viennent de mettre Anvers à sac lors de la Furie espagnole, toutes les provinces s'unissent contre Madrid par la Pacification de Gand. À cette date, aucune frontière ne sépare le futur nord du futur sud. Aucune ligne ne sépare les catholiques des protestants. Il y a un front commun.

Le Sud a d'abord été protestant

Voici le deuxième fait effacé, et c'est le plus important pour la suite. On imagine un Nord protestant par nature et un Sud catholique par nature. C'est l'inverse au départ. La revue Les Plats Pays le rappelle : le protestantisme a d'abord pris pied dans les provinces du sud, et surtout à Anvers. Le calvinisme démarre dans le sud des Flandres et du Hainaut, puis remonte vers le nord. Tournai, majoritairement protestante, est surnommée la Genève du Nord. Vers 1560, Anvers compte déjà seize mille protestants.

Il y a plus fort. Entre 1577 et 1585, le coeur du futur territoire belge passe ouvertement dans le camp rebelle. Plusieurs grandes villes de Flandre et du Brabant se transforment en républiques calvinistes. Elles chassent les anciens magistrats et interdisent le culte catholique. Gand est une république calviniste de 1577 à 1584. Anvers l'est de 1577 à 1585 et devient la capitale de la révolte, avec plus de cent mille habitants. Bruxelles a la sienne de 1577 à 1585, au point que la cathédrale sert de temple. Autrement dit, à la fin des années 1570, les villes néerlandophones les plus riches, celles qui font aujourd'hui le socle de la Flandre, sont en guerre contre l'Espagne et dirigées par des calvinistes. Rien ne les destine encore au camp catholique.

1579 : la cassure, mais pas là où on croit

Si le Sud n'était pas catholique de nature, comment est-il redevenu catholique ? Il faut etre précis ici, parce que la version simple trompe. On raconte qu'en 1579 le pays se coupe proprement en deux, un Nord protestant et un Sud catholique. La réalité est plus emmelée, et c'est cet emmelement qui explique tout.

La fracture vient de l'intérieur du camp révolté. Les violences calvinistes contre les pretres et les églises effraient la noblesse catholique conservatrice, celle des provinces les plus au sud. Ces nobles, les Malcontents, se rapprochent du roi. Le 6 janvier 1579, l'Artois, le Hainaut et la ville de Douai signent l'Union d'Arras. Ils rompent avec les révoltés, jurent fidélité à Philippe II et à son gouverneur Alexandre Farnèse, et obtiennent en échange le maintien du catholicisme. La paix est scellée par le traité d'Arras du 17 mai 1579. Deux semaines après Arras, les provinces qui veulent continuer la guerre répondent par l'Union d'Utrecht du 23 janvier, l'ancetre des Provinces-Unies.

Voici le point clé. L'Union d'Arras ne rassemble qu'une frange, la bande la plus au sud, surtout de langue romane, les provinces francophones du sud selon l'Encyclopædia Universalis. Tout le reste du futur territoire belge ne se rallie pas. Gand, Bruges, Ypres, Anvers, Malines, Bruxelles passent au contraire dans le camp de l'Union d'Utrecht. En 1579, le vrai partage n'est donc pas Wallonie catholique contre Flandre protestante. Il oppose une petite frange du sud, ralliée à l'Espagne, à un grand ensemble rebelle qui va du nord néerlandais jusqu'au coeur néerlandophone de la future Belgique. La ligne est religieuse et politique. Elle n'est pas linguistique. Et cette frange ralliée donne à Farnèse ce qui lui manquait : une base pour attaquer les poches de résistance plus au nord.

La frontière tracée au canon

Puisque la Flandre et le Brabant n'ont pas fait la paix, il faut les prendre par la force. C'est toute la campagne de Farnèse entre 1579 et 1585. L'Union d'Arras en est d'ailleurs, noir sur blanc, la base de la reconquete de la Flandre et du Brabant jusqu'à Anvers. Le prince de Parme reprend les villes une à une : Maastricht en 1579, Cambrai et Tournai en 1581, Audenarde en 1582, Dunkerque et Ypres en 1583, puis Bruges et Gand qui tombent en 1584, Bruxelles et Malines au début de 1585. Seule Ostende tiendra jusqu'en 1604.

C'est le point que le récit belge et le reve grand-néerlandais escamotent, chacun pour ses raisons. On croit que le Sud est resté catholique par une sorte de tempérament. C'est faux. Le coeur du Sud a été rendu catholique par la reconquete, le catholicisme y étant imposé par la force, et par le départ obligé de ses protestants. Là où l'armée passe, les réformés doivent abjurer ou partir. À la reddition de Bruxelles, en mars 1585, beaucoup partent vers le nord. Parmi eux, le prédicateur Petrus Plancius, qui aidera plus tard à fonder la Compagnie des Indes d'Amsterdam. À Gand, plus de quatre mille habitants fuient et le catholicisme redevient la seule religion permise. C'est exactement l'erreur que pointe Les Plats Pays à propos d'un discours de Bart De Wever : croire que la religion du XVIe siècle explique le partage entre un Nord protestant et un Sud catholique. Le Sud catholique n'est pas un héritage tranquille. C'est le résultat d'une guerre gagnée par l'Espagne.

Le siège d'Anvers, et l'exode

Le siège d'Anvers, de juillet 1584 à aout 1585, est le sommet de cette campagne. Anvers est alors la plus grande ville des anciens Pays-Bas et l'une des premières places d'argent d'Europe. Farnèse n'a pas de flotte pour fermer l'Escaut. Alors il fait construire, avec des ingénieurs italiens, un pont fortifié en travers du fleuve, long d'environ 730 mètres et armé de 90 canons. Il coupe la ville de la mer, et il l'affame. Le 17 aout 1585, épuisée, Anvers se rend. Les protestants ont un délai pour vendre, se convertir ou s'en aller.

Ils s'en vont en masse. Des quatre-vingts mille habitants d'avant le siège, il n'en reste que quarante mille. Et ce ne sont pas n'importe qui : plus de la moitié de la ville, marchands, banquiers, imprimeurs, tailleurs de diamant. Ils emportent leur argent et leur métier vers le nord. L'age d'or d'Anvers s'arrete. L'age d'or d'Amsterdam commence. Meme les faienciers partent, vers Delft, où naitront les fameux carreaux. La chute d'Anvers fixe la frontière entre les Pays-Bas espagnols et les Provinces-Unies, une frontière que l'Espagne ne reconnaitra qu'en 1648, au traité de Munster.

La blessure dure. Pour achever le commerce d'Anvers, les Provinces-Unies ferment l'Escaut. Le fleuve restera fermé au grand trafic jusqu'à la période française, plus de deux siècles plus tard. Anvers a payé sa reconquete par deux cents ans d'asphyxie.

Le meme 1585 pour deux mythes contraires

C'est ici que l'histoire redevient politique. Au début du XXe siècle, Henri Pirenne écrit le récit d'une Belgique dont l'unité serait ancienne. Son oeuvre donne au patriotisme belge un fondement scientifique, et on lui reprochera plus tard d'avoir lu une nation belge là où il n'y avait que des provinces. Comme le résume Anne Morelli dans Les Grands Mythes de l'histoire de Belgique, Pirenne a cru trouver dans le passé le plus lointain une véritable vie nationale. Dans ce récit, la séparation d'avec le Nord protestant devient un épisode de la longue vie d'une nation catholique supposée éternelle.

De l'autre coté, le reve grand-néerlandais dit l'inverse. La vraie nation était néerlandophone, et 1585 lui a arraché sa moitié sud. En 2021, alors qu'il préside la N-VA et dirige Anvers, De Wever donne à ce reve une voix retentissante sur les plateaux belge et néerlandais. Il plaide pour que tous les néerlandophones vivent un jour à nouveau ensemble, rappelle qu'il coorganisait déjà une conférence du Grand Pays-Bas en 1993, et vante la fusion des ports d'Anvers et de Rotterdam. L'écrivain rattachiste Jules Gheude renchérit : la reconquete espagnole a été le drame de la Flandre, et elle aurait arraché les Flamands à leur destin naturel.

Deux récits opposés, une meme erreur. Les deux lisent l'histoire à l'envers. Ils partent d'aujourd'hui pour se chercher un ancetre en 1585. Mais 1585 ne connait ni nation belge ni nation flamande. Il connait des provinces jalouses de leurs droits, des villes, des religions et un roi lointain.

Ce que la carte interdit de dire

Un seul fait suffit à faire tomber les deux mythes d'un coup : la ligne de 1585 n'est pas une ligne de langue. On l'a vu, le coeur néerlandophone s'est retrouvé du coté espagnol non par choix, mais parce qu'il a été reconquis. Et l'analyse la plus lucide du projet de De Wever vient d'un journal francophone, qui a pris son idée au sérieux au lieu de s'en indigner. Ce qu'il demande, ce n'est pas la fusion de la Flandre et des Pays-Bas, mais la reconstitution des dix-sept provinces. Or les Pays-Bas du Sud d'alors, c'est en gros la Belgique et le Luxembourg d'aujourd'hui, plus un bout du nord de la France. Rejouer 1585 à l'endroit, ce n'est donc pas une affaire flamande. Ça réunit aussi les Wallons. Le raisonnement se retourne contre celui qui le tient : on ne fonde pas une demande de langue sur une frontière qui n'avait rien à voir avec la langue.

La carte inflige un second démenti, au récit belge cette fois. Liège, on l'a dit, n'était pas dans ce Sud espagnol. La matrice de 1585 laisse Liège dehors et prend Lille dedans. Elle ne colle ni à la Flandre, ni à la Wallonie, ni à la Belgique de 1830.

Une matrice, pas un destin

L'intéret de 1585 n'est pas de donner un acte de naissance à qui vient le réclamer. C'est de montrer une chose simple : la question de départ du pays, un espace catholique séparé du Nord protestant, sort d'une guerre et du hasard des armes. Pas d'une identité qui existait avant. La Belgique de 1830 reprendra ce cadre, mais en changera les bords. Elle ajoutera Liège. Elle laissera la Flandre française.

« Si deux camps rivaux peuvent se disputer 1585, c'est justement parce qu'aucun des deux ne peut vraiment s'y trouver. C'est un vide. Chacun le remplit comme il veut. »

Parler de matrice est juste. Parler de berceau, de germe ou de blessure nationale ne l'est pas, parce que cela fait rentrer par la fenetre l'idée d'un destin que les faits démentent.

Reste une dernière question, que le prochain épisode affrontera. Si ce morceau disparate n'était ni une nation catholique de mille ans, ni une nation néerlandophone coupée en deux, comment lui a-t-on fabriqué mille ans de passé ? La réponse tient à un seul historien. Celui dont l'ombre traverse tout ce récit, et que Bart De Wever, historien lui aussi, combat encore aujourd'hui. Il s'appelait Henri Pirenne.

Bibliographie et sources
Ouvrages de référence
  • →Léon van der Essen, Alexandre Farnèse, prince de Parme, gouverneur général des Pays-Bas, Bruxelles, 1933-1937.
  • →Geoffrey Parker, The Dutch Revolt, 1977.
  • →Jonathan Israel, The Dutch Republic: Its Rise, Greatness, and Fall, 1477-1806, 1995.
  • →Jean Stengers, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, Racine.
  • →Anne Morelli (dir.), Les Grands Mythes de l'histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, EVO, 1995.
  • →Henri Pirenne, Histoire de Belgique (à lire comme document du mythe), avec la critique de son caractère finaliste chez W. Prevenier, Ceci n'est pas un historien, et dans la Revue du Nord, 2023.
La révolte et la partition (1566-1648)
  • →Union d'Arras et Union d'Utrecht (Wikipédia) ; Union d'Arras (Encyclopædia Universalis).
  • →Connaitre la Wallonie : "Union d'Arras contre Union d'Utrecht (1579)" et "6 janvier 1579".
  • →Herodote.net : "Union d'Arras et la Belgique en germe" et "Union d'Utrecht".
  • →Histoire des Belges : "Alexandre Farnèse et la Paix d'Arras" ; chronologie Clio.
Républiques calvinistes et reconquete
  • →Brepols, Des villes en révolte, les Républiques calvinistes.
  • →Notices République de Gand, République d'Anvers, République de Bruxelles ; récit détaillé de la reconquete (Wikimonde).
  • →"Les républiques calvinistes" (Protestanet).
Le passé protestant du Sud, le siège, la principauté de Liège
  • →Les Plats Pays : "Le passé protestant d'Anvers, une page d'histoire occultée" et "Les gueux n'ont pas dit leur dernier mot" ; Protestantisme aux Pays-Bas et en Belgique (Wikipédia) ; Musée protestant.
  • →Siège d'Anvers 1584-1585 (Wikipédia) et chiffres de population ; Belgium, Battlefield of Europe ; Anvers et Port d'Anvers (Wikipédia).
  • →Histoire de la principauté de Liège et Principauté de Liège (Wikipédia) ; Histoire de la Belgique (deux États distincts jusqu'en 1795) ; Connaitre la Wallonie.
Note de méthode

Le chiffre parfois avancé de 150 000 protestants émigrés du Sud (notamment par des auteurs rattachistes) est fragile et n'est pas retenu ici. On s'en tient aux ordres de grandeur documentés pour Anvers, d'environ quatre-vingts mille à quarante mille habitants.

Prochain épisode · La Belgique improbable
Comment fabrique-t-on mille ans de passé à un morceau disparate ? La réponse tient à un seul historien, dont l'ombre traverse tout ce récit : Henri Pirenne.
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Écrit par Ibne Muna · Chronik.be · La Belgique improbable · Épisode 4

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