La Brabançonne, mode d’emploi d’un pays
La Brabançonne, mode d'emploi d'un pays
Comment un hymne écrit par un Français, réécrit par l'État pour raisons diplomatiques, réduit à une seule strophe par une circulaire et éclaté en trois langues raconte, à lui seul, la manière dont la Belgique a été fabriquée.
Lire un hymne comme un document
Un hymne national est censé etre le seul texte sur lequel un pays est d'accord. On peut se déchirer sur tout, la langue, la frontière, le roi, l'impot, mais on chante la meme chose au meme moment, main sur le coeur. C'est la fonction de l'objet : produire de l'unanimité à moindres frais.
La Belgique possède exactement l'inverse. Son hymne existe en plusieurs versions successives, dans trois langues qui ne se traduisent pas, officialisé au minimum par un acte administratif de second rang, et absent de sa Constitution. Ce n'est pas un ratage. C'est un document. Si on cesse de le chanter pour le lire, la Brabançonne devient le mode d'emploi du pays qui l'a produite : un État jeune, formé en 1830 dans l'urgence, qui fonctionne par compromis, par versions et par arrangements jamais tout à fait cloturés.
Cet épisode propose donc de faire l'inverse de ce qu'on fait chaque 21 juillet. Non pas entonner la Brabançonne, mais l'ouvrir, couche par couche, et regarder ce que chacune révèle de la méthode belge. Il y a quatre couches : l'improvisation de 1830, la réécriture d'État de 1860, le minimum administratif de 1921, et la tripartition linguistique. Chacune est une leçon de fabrication.
1830 : l'hymne comme improvisation
Premier fait, le plus connu et le plus mal compris : les paroles de la Brabançonne ont été écrites par un Français. Louis-Alexandre Dechet, dit Jenneval, était acteur au théatre royal de la Monnaie, né à Lyon. Il compose son texte au tout début de la révolution, à la fin de l'été 1830. La musique, elle, est belge : elle est signée François Van Campenhout, ténor et compositeur né à Bruxelles, également artiste à la Monnaie, qui l'écrit en septembre 1830. Retenons la nuance, elle compte pour la suite : "écrit par un Français" ne vaut que pour le texte. L'hymne belge est, dès l'origine, un assemblage franco-bruxellois.
Deuxième fait, moins connu : il n'y a pas eu une Brabançonne, mais trois versions successives, écrites par Jenneval entre la fin aout et la fin septembre 1830, au fil des événements. Et ces versions ne disent pas la meme chose. La première n'était pas une déclaration d'indépendance : elle appelait encore à un accommodement avec le roi Guillaume des Pays-Bas et revait de voir, selon ses propres mots, "fleurir l'Orange sur l'arbre de la Liberté". L'Orange, c'est la maison de Nassau, la dynastie qu'on allait chasser quelques semaines plus tard. Puis les troupes hollandaises ont bombardé Bruxelles lors des Journées de septembre, et le texte a viré à la rupture, puis à l'hostilité ouverte contre le prince d'Orange. En un mois, l'hymne passe du compromis au cri de guerre. Cette trajectoire est déjà, en miniature, celle de la révolution elle-meme, qui n'a pas commencé comme une sécession et l'est devenue en marchant.
Il faut ici écarter une légende. On raconte volontiers que Jenneval aurait improvisé ses vers au café de l'Aigle d'Or, rue de la Fourche, un soir de septembre, devant des soldats. La scène est jolie et invérifiable. Les sources sérieuses la présentent comme une tradition romancée, pas comme un fait établi. Ce qui est documenté est plus intéressant que la légende : les meneurs révolutionnaires bruxellois se retrouvaient dans des cafés politiques, et c'est chez Cantoni, rue des Princes, que Van Campenhout aurait entonné pour la première fois l'air qu'il venait de composer. Détail savoureux au passage : le chant devait d'abord s'appeler "La Bruxelloise". Jenneval y renonça parce que le titre existait déjà, et se rabattit sur "La Brabançonne", du nom du Brabant. Meme le titre est un choix par défaut.
Jenneval, lui, ne verra jamais le pays que sa chanson allait représenter. Engagé dans les combats, il meurt près de Lierre à la mi-octobre 1830, la tete emportée par un boulet hollandais. L'auteur de l'hymne national est mort avant l'indépendance qu'il avait mise en vers.
1860 : l'hymne comme réécriture d'État
Trente ans passent. La Belgique existe, elle est reconnue, elle est en paix avec son ancien souverain. Et son hymne pose désormais un problème diplomatique : continuer à maudire le prince d'Orange dans un chant national n'a plus de sens quand on entretient des relations normales avec La Haye. La solution est caractéristique : on ne change pas d'hymne, on le corrige.
En 1860, le texte est remodelé par Charles Rogier, alors chef du gouvernement et l'une des grandes figures de la révolution de 1830. Rogier adoucit fortement les passages violents adressés par Jenneval au prince d'Orange. La version que les Belges connaissent aujourd'hui n'est donc pas celle des barricades : c'est un remaniement de la dernière version de Jenneval, rendu consensuel par un homme d'État, pour les besoins de la politique extérieure.
La trace de cette opération est visible dans le texte lui-meme. La troisième strophe de la version actuelle tend la main aux Hollandais qu'on injuriait trente ans plus tot : "Ouvrons nos rangs à d'anciens frères, de nous trop longtemps désunis. Belges, Bataves, plus de guerres." La réconciliation diplomatique de 1860 est littéralement inscrite dans l'hymne. Un chant national qui enregistre ses propres révisions au fil des traités, voilà qui ne ressemble à aucun récit héroique.
Ironie que la série ne peut pas laisser passer : celui qui réécrit l'hymne n'est pas davantage "belge de souche" que celui qui l'a écrit. Charles Rogier est né à Saint-Quentin, en France, le 17 aout 1800, dans une famille d'origine hennuyère établie dans le nord de la France. Les deux hommes qui ont donné à la Belgique les mots de son hymne sont nés hors du territoire qui allait devenir la Belgique. On ajoutera, pour la cohérence de la série, que Rogier fut aussi, comme ministre, un partisan résolu de l'administration en français, une orientation qui pèsera lourd dans la fracture linguistique du pays. L'homme qui apaise l'hymne est aussi l'un de ceux qui installent le problème que l'hymne finira par refléter.
1921 : l'hymne comme minimum administratif
Vient alors la couche la plus révélatrice, parce qu'elle est la moins spectaculaire. On pourrait croire qu'un pays finit par se doter, un jour, d'une version officielle de son hymne, votée, arretée, fixée. La Belgique n'y est jamais parvenue.
Plusieurs commissions ont été chargées d'examiner le texte et la mélodie de la Brabançonne pour en établir une version officielle. Leurs travaux n'ont jamais abouti. Il n'existe, aujourd'hui encore, aucune version pleinement officielle de l'hymne belge. Ce qui existe, ce sont des actes partiels. En 1873, un arreté du ministère de la Guerre impose aux musiques militaires une version musicale unique, arrangée par l'inspecteur des musiques de l'armée, Bender, pour mettre fin à la prolifération des arrangements. Et surtout, en 1921, une circulaire du ministère de l'Intérieur tranche la question du texte par le bas : seule la quatrième strophe de la version de Rogier est déclarée officielle, en français comme en néerlandais.
Une strophe. Voilà tout l'hymne officiel de la Belgique, celle que reproduisent aujourd'hui les guides d'avant-match :
Ô Belgique, ô mère chérie,
À toi nos coeurs, à toi nos bras,
À toi notre sang, ô Patrie !
Nous le jurons tous, tu vivras !
Tu vivras toujours grande et belle
Et ton invincible unité
Aura pour devise immortelle :
Le Roi, la Loi, la Liberté !
Le choix n'est pas innocent. En ne retenant que cette strophe, l'administration élimine d'un trait tout ce qui restait des couches précédentes : les appels à l'Orange, les insultes aux Hollandais, la ferveur datée de 1830. On garde le refrain rassembleur et l'on jette le reste. C'est une manière de gouverner un symbole : par soustraction, sans débat, par voie de circulaire. Quant à la version néerlandaise, "O dierbaar België", elle ne sera reconnue officiellement qu'en 1938, plus d'un siècle après l'indépendance.
Reste le détail qui résume tout. L'hymne ne figure nulle part dans la Constitution. L'article 193, qui fixe les symboles nationaux depuis 1831, mentionne les couleurs, les armes du Royaume et la devise "L'union fait la force". Il ne dit pas un mot d'un hymne. La Brabançonne elle-meme le reconnait : elle est tacitement admise comme hymne national sans qu'aucune mention n'en soit faite, ni au Moniteur belge, ni dans la Constitution. Le drapeau et le lion sont inscrits dans la loi fondamentale. L'hymne, lui, ne tient qu'à une note de service de 1921.
Le miroir du drapeau
On pourrait croire l'anomalie isolée. Elle ne l'est pas. Le meme article 193 offre une seconde approximation fondatrice, du meme ordre exactement, et il faut la mentionner ici parce qu'elle éclaire la première.
L'article 193 énonce que la Nation belge adopte les couleurs "rouge, jaune et noir", dans cet ordre. Or le drapeau réel est noir, jaune, rouge, disposé verticalement, le noir du coté de la hampe. Les premiers drapeaux de 1830 étaient horizontaux, le rouge en haut, dans l'ordre des couleurs de la révolution brabançonne de 1789. La disposition verticale est décrétée le 23 janvier 1831, sans doute pour se distinguer du drapeau néerlandais et par écho au tricolore révolutionnaire français. Puis, en octobre 1831, sous l'impulsion du département de la Marine qui veut accorder le drapeau au pavillon maritime, le noir passe définitivement à la hampe. L'article de la Constitution, lui, ne sera jamais révisé.
Résultat, souligné par le constitutionnaliste Jogchum Vrielink (KU Leuven) : la Belgique est probablement le seul pays au monde dont le drapeau ne respecte pas l'ordre des couleurs fixé par sa propre Constitution, et cela depuis presque deux cents ans. Deux symboles, la meme méthode. On tranche par l'usage, par l'arreté, par la circulaire, et l'on ne revient jamais aligner le texte fondateur sur la pratique. Le pays fonctionne au provisoire durable.
Trois langues, aucun original
Reste la dernière couche, celle que les francophones oublient le plus souvent. La Brabançonne existe en français, en néerlandais et en allemand, et ces textes ne sont pas des traductions d'un original unique. Ce sont des versions parallèles, chacune officielle dans sa langue pour la seule strophe retenue en 1921, auxquelles s'ajoute meme une version trilingue destinée aux cérémonies. Il n'y a pas un hymne belge décliné en trois langues. Il y a trois textes qui coexistent.
C'est là que se comprend le vrai sens de la phrase par laquelle on ouvre souvent le sujet : "les Belges ne savent pas chanter leur hymne." L'affirmation est vraie, mais elle est trompeuse si on l'universalise. L'historienne Laurence Van Ypersele le formule nettement dans La Libre : la multiplication des versions, les mises à jour successives et la coexistence de plusieurs langues ont longtemps empeché la population de maitriser l'hymne. Le rapport à la Brabançonne n'est pas le meme au nord et au sud, et c'est structurel, pas anecdotique. Un hymne éclaté en trois langues produit mécaniquement des citoyens qui n'ont pas le meme texte en tete.
L'épisode le plus fameux le montre, à condition de le raconter juste, car il circule déformé. Le 21 juillet 2007, avant le Te Deum, un journaliste demande à Yves Leterme, alors formateur du gouvernement, de chanter la Brabançonne. Leterme entonne "Allons enfants de la patrie", c'est-à-dire la Marseillaise, l'hymne français. On en a ri pendant des années. On a eu tort de s'arreter au rire. Interrogé ensuite, Leterme explique qu'il connait le texte en néerlandais, pas en français. Ce n'est donc pas l'histoire d'un Belge ignorant son hymne. C'est celle d'un responsable politique flamand qui en connaissait une version, la sienne, et à qui l'on demandait l'autre. La gaffe n'est pas un trou de mémoire individuel. C'est le symptome d'un pays où l'hymne se conjugue au pluriel.
On ajoutera une question que la Belgique n'a jamais tranchée, et qui prolonge exactement la logique de cet épisode. Le refrain proclame "Le Roi, la Loi, la Liberté". Faudra-t-il chanter "La Reine" le jour où la princesse Élisabeth montera sur le trone ? La question a été posée sérieusement, sans réponse officielle. Un hymne dont on ne sait pas s'il pourra dire le sexe du souverain, voilà encore un chantier laissé ouvert.
Ce que l'hymne dit du pays
Rassemblons les couches. Un texte français, mis en musique par un Bruxellois. Trois versions en un mois, du ralliement au roi hollandais à sa malédiction. Une réécriture d'État en 1860, pour raisons diplomatiques, qui inscrit une réconciliation dans ses strophes. Une seule strophe rendue officielle par circulaire en 1921. Une version néerlandaise reconnue en 1938. Une absence totale dans la Constitution. Trois langues sans original. Et, en miroir, un drapeau qui contredit sa propre loi fondamentale depuis 1831.
Il serait facile de conclure que tout cela prouve l'artificialité de la Belgique, qu'un pays au symbole aussi bricolé ne serait pas un vrai pays. Ce serait tomber dans le mythe inverse, aussi faux que celui qu'on démonte. La Brabançonne ne prouve pas que la Belgique est fausse. Elle prouve qu'elle est jeune, et qu'elle a été faite. La révolution de 1830 a bien eu lieu, portée par des Belges, et Van Campenhout, lui, était bien bruxellois. Il ne s'agit pas d'effacer l'action des Belges au profit d'une pure fabrication venue d'ailleurs. Il s'agit de voir que cet État s'est construit par compromis, par ajustements, par décisions urgentes rarement rouvertes, et que son hymne en porte fidèlement la marque.
C'est meme, à la réflexion, une forme d'honneteté. Beaucoup de nations se sont dotées après coup d'un passé millénaire, d'une continuité imaginaire remontant le temps pour aboutir "naturellement" à elles-memes. La Belgique l'a fait aussi, et l'historien Henri Pirenne en a fourni la version savante au début du XXe siècle. Mais son hymne, lui, ne ment pas. Il ne raconte pas une Belgique éternelle. Il raconte un objet composé en 1830, retouché ensuite, laissé en plusieurs états. La Brabançonne est peut-etre le symbole belge le plus sincère, précisément parce qu'il est le plus visiblement fabriqué.
Voilà pourquoi cette série commence par lui. Avant d'examiner les ancetres que ce pays s'est choisis, les héros qu'il a empruntés et les gloires qu'il a annexées, il fallait établir la méthode. Elle tient dans un chant que peu savent chanter : la Belgique ne se déduit pas d'un destin, elle se lit dans une série de décisions successives, jamais refermées.
Cet article distingue les faits établis des traditions incertaines.
Solidement documentés : l'auteur du texte (Jenneval, acteur français), le compositeur (Van Campenhout, Bruxellois, musique de septembre 1830), l'existence de trois versions successives en 1830, la réécriture par Charles Rogier en 1860, l'absence de version officielle complète, la circulaire de 1921 limitant l'officiel à la quatrième strophe, la reconnaissance du texte néerlandais en 1938, l'absence de l'hymne dans l'article 193, et l'anomalie de l'ordre des couleurs du drapeau.
Signalés comme incertains ou légendaires : la scène du café de l'Aigle d'Or, présentée par les sources comme romancée ; la date exacte de la mort de Jenneval, donnée tantot au 18, tantot au 19 octobre 1830 selon les sources ; et la date de "première exécution publique", qui varie selon qu'on parle de la récitation du poème (début septembre 1830) ou de l'exécution chantée avec la musique de Van Campenhout à la Monnaie (début octobre 1830). Ces flottements n'affectent pas l'argument, mais ils ne sont pas masqués.
- →RTBF, "Le Roi, la loi, la liberté : aux origines de La Brabançonne", 2025.
- →Belgium.be (portail officiel), "Hymnes nationaux".
- →La Libre, "Quel est le sens de la Brabançonne ?", avec les historiens Laurence Van Ypersele et Vincent Dujardin (UCLouvain), 2018.
- →L'Avenir, "Quelles sont les paroles de la Brabançonne ?", 2022 (dates des trois versions, mort de Jenneval).
- →Wikipédia, "La Brabançonne" (statut, cafés politiques, absence au Moniteur et dans la Constitution).
- →Wikipédia (en), "François van Campenhout" (biographie du compositeur, référence Vergauwen).
- →Wikipédia, "Charles Rogier" ; Larousse, "Charles Latour Rogier" ; notice biographique Unionisme.be (d'après E. Discailles, Biographie nationale).
- →Wikipédia, "Article 193 de la Constitution belge" et "Drapeau de la Belgique" (ordre des couleurs, décrets de 1831).
- →Le Vif, "Le drapeau belge est à l'envers depuis 183 ans", citant le constitutionnaliste Jogchum Vrielink (KU Leuven).
- →Comité d'Entente des Groupements Patriotiques de Liège, "Notre drapeau".
- →Anne Morelli (dir.), Les Grands Mythes de l'histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, Bruxelles, EVO, 1995.
- →Jean Stengers, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, t. I, Bruxelles, Racine, 2000.
- →Sébastien Dubois, L'invention de la Belgique. Genèse d'un État-nation, 1648-1830, Bruxelles, Racine, 2005.
- →Henri Pirenne, Histoire de Belgique, 7 volumes, Bruxelles, 1900-1932 (pour l'historiographie de la continuité, à lire de façon critique).
- →David Vergauwen, "Frans Van Campenhout als patriot en vrijmetselaar", Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap, vol. LXVII, 2013, pp. 115-134.
