Deux pays, deux guerres, une seule date
Deux pays, deux guerres, une seule date
Tout le monde connait la tour de l'Yser dynamitée. Presque personne ne sait qu'à cent kilomètres de là, l'occupant avait buriné le mot "martyr" sur les tombes des fusillés wallons. Deux mémoires profanées. Une seule est devenue une cause.
À Tamines, dans l'entité de Sambreville, il y a un cimetière serré autour de l'église Saint-Martin. Trois cent quatre-vingt-trois habitants du village y sont enterrés, tous tués le meme jour, le 22 aout 1914. Ce jour-là, les soldats allemands ont rassemblé les hommes sur la place, en ont fusillé trois cent quinze, en ont noyé une quarantaine dans la Sambre, en ont achevé d'autres à la baionnette. Sur les stèles, les familles avaient fait graver un mot, toujours le meme : martyr.
Vingt-six ans plus tard, en 1940, l'occupant allemand est revenu. Et il a exigé qu'on efface ce mot. Sur ordre des autorités allemandes de Namur, des pierres tombales ont été martelées pour faire disparaitre "martyr" et "barbarie". On peut encore voir aujourd'hui, à Tamines, des stèles aux inscriptions arrachées.
Je commence par là pour une raison simple. Tout le monde, en Belgique francophone, connait l'histoire de la tour de l'Yser, ce monument flamand dynamité en 1946. Presque personne ne sait qu'à cent kilomètres de là, on avait buriné les tombes des fusillés wallons. Deux communautés, deux monuments, deux mémoires attaquées. Et une seule des deux histoires a fait le tour du pays.
C'est de cela que parle cet épisode. Pas de la guerre elle-meme, mais des deux mémoires incompatibles qu'elle a laissées, et de la raison pour laquelle l'une a nourri un projet politique quand l'autre est restée un deuil de village.
La guerre des civils
Il faut d'abord rappeler ce qui s'est passé au sud, parce que c'est la partie oubliée.
Le plan allemand, conçu par Schlieffen puis retouché par Moltke, prévoyait de traverser la Belgique pour tomber sur la France par le nord. Cette traversée devait etre rapide, et l'axe principal de l'invasion passait par la Wallonie, la vallée de la Meuse et celle de la Sambre. C'est là, dans les premières semaines d'aout 1914, que la population civile a payé le prix le plus lourd.
Les chiffres tiennent en une litanie de noms de villages. À Dinant, les 23 et 24 aout, six cent septante-quatre personnes sont fusillées sans jugement, dont des dizaines de femmes et d'enfants, et onze cents maisons sont brulées. À Andenne, les 20 et 21 aout, plus de deux cents civils. À Tamines, trois cent quatre-vingt-trois. À Ethe, en Gaume, deux cent dix-huit. À Louvain, en Brabant flamand, deux cent quarante-huit civils et la bibliothèque universitaire réduite en cendres avec ses manuscrits. Une centaine de localités touchées en trois semaines. Au total, les historiens estiment à quelque six mille les civils tués délibérément en Belgique pendant cette guerre de mouvement.
Pourquoi ces massacres ? À cause d'une peur, et cette peur était une fiction. L'armée allemande était persuadée que des civils belges, des francs-tireurs, tiraient sur ses colonnes, comme elle croyait en avoir affronté en France en 1870. Les historiens John Horne et Alan Kramer ont consacré un livre entier à cette question, et leur conclusion est nette : il n'y a pas eu de guerre de francs-tireurs organisée en Belgique. Les tirs qui affolaient les soldats allemands venaient le plus souvent de leurs propres unités, dans la confusion des combats et l'ivresse. Les représailles contre les civils ont donc puni une résistance qui n'existait pas. C'est ce que les auteurs appellent une illusion collective, meurtrière.
Voilà la guerre telle qu'on l'a vécue en Wallonie : un massacre venu du dehors, brutal, concentré sur quelques semaines, frappant des civils désarmés. Une mémoire de deuil, faite de plaques, de fosses communes et de cérémonies annuelles dans les villages. Une mémoire vraie, documentée, et pourtant restée locale.
La guerre des soldats
Au nord, la guerre a une tout autre forme, et surtout une tout autre postérité.
Le front s'est figé fin 1914 sur l'Yser, dans le dernier lambeau de territoire belge resté libre, en Flandre-Occidentale. Pendant quatre ans, des dizaines de milliers de soldats y ont vécu dans la boue, sous les obus, une guerre immobile. Et parmi eux, une majorité de Flamands commandés par un corps d'officiers presque entièrement francophone.
C'est là qu'est né le grief, et je veux etre précis, parce que ce grief est réel et qu'on le confond sans cesse avec le mythe qu'on a bati par-dessus.
Le fait établi est le suivant : l'armée belge fonctionnait en français à tous les étages. Les ordres, les promotions, la justice militaire, l'administration, les soins se réglaient dans une langue que le soldat flamand ordinaire, qui vivait en dialecte, maitrisait mal. Les petits journaux que ces soldats rédigeaient dans les tranchées étaient censurés. Le 11 février 1917, l'état-major est allé jusqu'à interdire les cercles d'études où des intellectuels flamands discutaient de la question linguistique. Ce n'est pas une invention militante : c'est une notice du portail officiel du centenaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui l'écrit noir sur blanc.
Le mythe, lui, est la version forte de cette histoire, et il ne tient pas. On raconte que des soldats flamands seraient morts par milliers faute de comprendre les ordres criés en français. Aucune archive n'établit un seul mort pour cette raison. On répète aussi qu'ils formaient quatre-vingts pour cent de l'armée, chair à canon d'un État qui les méprisait. Le chiffre est faux. L'historien flamand Daniël Vanacker lui a consacré une étude entière pour le démonter, "Le mythe des quatre-vingts pour cent". Le professeur Luc De Vos, de l'École royale militaire, avance plutot deux tiers de Flamands pour un tiers de Wallons parmi les combattants, quand les Flamands représentaient un peu plus de la moitié de la population. Il y a bien une surreprésentation, mais elle est modeste, et elle s'explique surtout par la géographie : on se battait en Flandre, et l'offensive finale de 1918 s'est jouée dans le nord du pays.
Une injustice réelle, donc, mais recouverte d'un récit de massacre qui l'exagère. Et ce récit a un auteur, ce qui est le point le plus dérangeant de toute l'histoire.
Qui a fabriqué le récit
Le récit du massacre linguistique n'est pas né dans les tranchées flamandes. Il est né dans les bureaux de l'occupant.
Pendant la guerre, l'Allemagne mène en Belgique occupée une politique délibérée, la Flamenpolitik, dont le but est de détacher les Flamands de l'État belge. En 1916, elle transforme l'université de Gand en université néerlandophone. En 1917, elle scinde administrativement le pays et met en place des ministères flamands. Et elle inonde la Flandre de propagande, tracts, journaux, jusqu'à de fausses lettres de soldats fabriquées de toutes pièces, répétant partout le meme message : la Belgique assassine ses Flamands. L'objectif était militaire, affaiblir l'adversaire de l'intérieur, et il a partiellement réussi.
C'est dans ce contexte, à la fin de 1917, qu'apparait pour la première fois par écrit le lien de cause à effet entre la langue des ordres et le nombre de morts flamands, dans une brochure réclamant des régiments séparés. Autrement dit, l'idée que des Flamands mouraient parce qu'ils ne comprenaient pas le français est d'abord une arme de guerre allemande avant de devenir une mémoire flamande. Le fait était réel, l'émotion était légitime, mais le récit causal, celui qui circule encore aujourd'hui, a été assemblé pour servir.
Ce mécanisme est exactement celui que cette série démonte depuis le premier épisode. Un socle véridique, une souffrance authentique, et par-dessus un récit plus efficace que les faits, façonné par ceux qui avaient intéret à ce qu'on y croie.
Il faut ajouter une nuance, sans quoi je trahirais la vérité dans l'autre sens. Tous les Flamands du front n'ont pas suivi cette propagande, loin de là. Le mouvement qui nait dans les tranchées, la Frontbeweging, reste majoritairement loyal. Le 11 juillet 1917, il adresse au roi Albert Ier une lettre ouverte, diffusée à un millier d'exemplaires, qui demande l'égalité linguistique pour l'après-guerre. Ces hommes écrivent à leur roi, pas à l'ennemi. La collaboration, elle, se joue surtout à l'arrière, chez les activistes qui acceptent les cadeaux allemands. Et c'est là que la Belgique va commettre sa faute.
Comment une mémoire l'emporte sur l'autre
Voici la vraie question de cet épisode. Deux mémoires de guerre existent, également réelles. Pourquoi l'une est-elle devenue un moteur politique, et l'autre un simple chagrin ?
La réponse tient à ce que chaque camp a fait de ses morts.
En Wallonie, la mémoire des civils fusillés est restée une mémoire de deuil. On a enterré, on a dressé des monuments, on s'est recueilli. Mais ce deuil ne débouchait sur aucune revendication : les victimes étaient mortes en tant que Belges, tuées par un envahisseur étranger, et leur souvenir renforçait le récit national plutot qu'il ne le contestait. Une mémoire douloureuse, mais politiquement muette.
En Flandre, la mémoire des soldats a pris le chemin inverse. Dès le lendemain de la guerre, la répression frappe indistinctement les activistes qui avaient collaboré et une partie du mouvement du front qui, lui, était resté loyal. On juge, on condamne, on soupçonne. Le symbole en est August Borms, activiste condamné à mort en 1919, gracié, puis triomphalement élu député depuis sa cellule lors d'une élection partielle en 1928. Un mouvement né loyal s'est retrouvé traité en trahison collective, et il en a tiré un ressentiment durable. Dès novembre 1919, un parti nationaliste flamand issu des tranchées, le Frontpartij, entre au Parlement avec cinq sièges.
Ce ressentiment s'est donné un lieu et un rite. À partir de 1920, on organise chaque année un pèlerinage sur les tombes des soldats flamands, l'IJzerbedevaart. On y plante des croix particulières, gravées des initiales AVV-VVK, "Tout pour la Flandre, la Flandre pour le Christ". En 1930, on inaugure une tour de cinquante mètres, la tour de l'Yser. Ce qui n'était au départ qu'un hommage aux morts devient, au fil des années trente, une tribune nationaliste de plus en plus radicale et de plus en plus hostile à la Belgique.
La suite est connue, et elle est sombre. Une partie de ce mouvement bascule dans la collaboration avec l'Allemagne nazie pendant la seconde occupation. C'est ce qui explique la nuit du 15 au 16 mars 1946, quand des inconnus, jamais identifiés, mais que le centre de recherche des Archives de l'État rattache aux milieux de la résistance, font sauter la tour de l'Yser à la dynamite. Douze suspects seront mis hors de cause en 1951. La tour sera reconstruite, plus haute encore, et inaugurée en 1965.
« À Tamines, l'occupant efface le mot martyr sur les tombes des civils, et cela reste une affaire locale. À Dixmude, on dynamite le monument des soldats flamands, et cela devient une plaie nationale que l'on ravive encore. Les deux mémoires ont été profanées. Une seule est devenue une cause. »
La réponse de l'État : dédoubler
Reste ce que la Belgique a fait de ces deux mémoires, et sa réponse ne varie jamais. Face à un conflit qu'elle ne sait pas trancher, elle ne choisit pas. Elle dédouble.
Le mouvement commence dans un chateau. En novembre 1918, à Loppem, près de Bruges, le roi Albert Ier, entouré de quelques hommes qui ne sont pas ses ministres, accorde le suffrage universel masculin à vingt et un ans, en dehors de la Constitution, qui ne sera mise en conformité qu'en 1921. La disparition du système où les plus fortunés et les plus instruits disposaient de plusieurs voix change la composition du corps électoral et donne enfin son poids à l'électeur populaire flamand. La question flamande cesse d'etre une affaire de professeurs pour devenir une force de nombre.
Le reste suit, lentement. En 1930, l'université de Gand devient officiellement néerlandophone, non plus par la volonté de l'occupant mais par une loi belge. En 1932, une série de lois pose le principe qui gouverne encore le pays aujourd'hui : une langue par territoire, plutot que le bilinguisme partout. Et en 1938, la loi sur l'emploi des langues à l'armée consacre l'égalité complète du français et du néerlandais et le principe des unités unilingues.
En vingt ans, l'institution la plus unitaire du pays, l'armée, celle-là meme qui avait engendré le grief, est devenue le premier grand organe officiellement séparé par langue. La Belgique n'a pas résolu sa question linguistique. Elle a inventé la méthode qu'elle appliquera ensuite à tout le reste : quand on ne peut pas mettre deux populations d'accord, on leur construit des institutions distinctes.
C'est le début exact du chemin qui mène à la frontière linguistique de 1962, aux réformes de l'État de 1970 et à l'État fédéral d'aujourd'hui. La guerre de 14-18 n'a pas créé deux peuples, ce serait leur preter une nature qu'ils n'avaient pas. Elle a fait autre chose, de plus concret et de plus lourd : elle a donné à chacun une mémoire séparée, un grief, et un nombre. Le reste n'est plus qu'une affaire d'institutions.
Trente-deux ans après l'armistice, la Belgique posera à ses citoyens une seule question, sur un seul homme, un roi. Et elle comptera les réponses région par région. Septante-deux pour cent d'un coté, quarante-deux de l'autre. Ce jour-là, le pays passera à quelques heures de la rupture. C'est l'épisode suivant.
- →John Horne et Alan Kramer, 1914. Les atrocités allemandes. La vérité sur les crimes de guerre en Belgique et en France, Tallandier, 2005 (éd. originale German Atrocities, 1914. A History of Denial, Yale University Press, 2001). L'ouvrage de référence sur le mythe des francs-tireurs.
- →Notices "Massacre de Tamines" et "Atrocités allemandes en 1914" (détail localité par localité des victimes civiles).
- →Enclos des fusillés de Tamines, notice patrimoniale (effacement du mot "martyr" sur ordre allemand en 1940).
- →Sur le sac de Dinant (674 victimes) : dossier de la Ville de Dinant et du Fonds Mémoire, notice CegeSoma sur les massacres d'aout 1914.
- →"11 février 1917 : interdiction du Frontbeweging sur l'Yser", portail officiel du centenaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
- →Daniël Vanacker, De Frontbeweging. De Vlaamse strijd aan de IJzer, De Klaproos, Coxyde, 2000 ; De mythe van de 80 %, dans le Jaarboek Joris van Severen, Ypres, 2003.
- →Luc De Vos (École royale militaire), pour la répartition linguistique réelle des combattants (deux tiers de Flamands pour un tiers de Wallons).
- →Raf Praet et Luc Vandeweyer (éd.), "Alleen in u, o koning, geloven wij nog". Open brieven van de Vlaamse Frontbeweging, ADVN, 2017 (édition scientifique des lettres ouvertes au roi).
- →CegeSoma (Belgiumwwii.be), notices "Flamenpolitik", "Mouvement flamand", "Première Guerre mondiale (influence de la)", et sur la destruction de la tour de l'Yser en 1946 et les pèlerinages de l'Yser.
- →VRT NWS, "75 jaar geleden werd de IJzertoren opgeblazen", 16 mars 2021 ; Inventaris Onroerend Erfgoed (Flandre), fiche du complexe de la tour de l'Yser.
- →Jan Velaers, sur l'introduction du suffrage universel de 1919 sans révision préalable de la Constitution (conférence au Sénat de Belgique, 30 novembre 2018) ; Sénat de Belgique, dossier "1893-1918 : quand certains sont plus égaux que d'autres".
- →1914-1918-online, International Encyclopedia of the First World War, article "Loppem Coup".
- →Sophie De Schaepdrijver, De Groote Oorlog. Het koninkrijk België tijdens de Eerste Wereldoorlog, Atlas, 1997 (trad. française La Belgique et la Première Guerre mondiale).
- →Laurence van Ypersele, Emmanuel Debruyne et Chantal Kesteloot, travaux sur la mémoire de la Grande Guerre en Belgique.
- →Alain Colignon et Mélanie Bost, La Wallonie dans la Grande Guerre 1914-1918, La Renaissance du Livre, 2016.
Tamines : le chiffre de 383 fusillés le 22 aout 1914 est celui gravé sur le monument et retenu par l'enclos des fusillés ; un bilan officiel plus large parle de 384 tués et 613 victimes toutes causes confondues. Le chiffre le plus cité, 383, a été retenu. Le chiffre de six mille civils tués en Belgique est une fourchette haute mais couramment admise ; Horne et Kramer documentent environ 5 500 exécutions pour les incidents recensés en Belgique et en France.
Une précision, enfin, pour ne pas figer la mémoire flamande à sa phase la plus sombre. La radicalisation nationaliste et la dérive collaborationniste d'une partie du mouvement de l'Yser sont datées, ici, des années trente et de la seconde occupation. Le pèlerinage d'aujourd'hui, lui, revendique d'abord la paix, "Nooit meer oorlog", plus jamais la guerre, et l'autonomie, non la collaboration, qui fut le fait d'une génération précise.

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