L’arme qui ne laisse pas de traces
L'arme qui ne laisse pas de traces
Le 27 juin 2026, environ 650 personnes meurent en Belgique, le double d'un jour ordinaire. Un pays riche, un plan canicule vieux de vingt et un ans, une alerte plusieurs jours à l'avance. Et pas une minute de silence.
Voici la question que je vous demande de garder jusqu'à la dernière section, car elle ne sera résolue que là : comment un pays riche, doté d'un plan canicule depuis vingt et un ans, informé plusieurs jours à l'avance de ce qui allait arriver, devient-il champion d'Europe des morts de chaleur, sans procès, sans scandale, sans même une minute de silence au Parlement ? La réponse n'est ni la paresse, ni l'incompétence. Elle est plus dérangeante. Quelque chose, quelque part, protège ce silence. Nous allons le trouver.
Trois publications, un massacre
L'affaire sort en trois temps, et il faut suivre les dates, parce que la lenteur de la révélation fait partie du dossier.
Début juillet, Sciensano, l'institut de santé publique, publie ses premiers calculs : près d'un millier de décès en plus rien qu'en Wallonie. Le premier bilan consolidé recense 1 747 décès supplémentaires dans le pays. L'information passe dans quelques journaux, puis coule.
17 juillet. Le bilan est révisé, et il change d'échelle : environ 2 000 décès de plus que la normale entre le 18 juin et le début juillet. Une surmortalité de 48 %. Traduisons ce mot une fois pour toute la série : les statisticiens comparent les décès d'une période à ce qu'on observe habituellement à la même saison, et l'écart, ce sont les morts en plus, ceux de la chaleur. 48 %, cela veut dire que pour deux décès attendus, un troisième s'est ajouté, pendant deux semaines. C'est l'épisode le plus meurtrier depuis le début des analyses en 2000. Et Sciensano ajoute un détail qui casse une idée reçue : chez les 15 à 64 ans aussi, la mortalité a bondi de 61 %. La chaleur ne tue pas que les vieux. Elle tue les fragiles, et la fragilité n'attend pas la pension.
23 juillet. Statbel, l'office de statistique, publie le détail jour par jour, et une ligne arrête le regard : samedi 27 juin, environ 650 décès, toutes causes confondues. Le lendemain, encore 640. Pour trouver pire ce siècle, il faut remonter au 10 avril 2020, 675 morts, au plus noir du Covid, quand le pays comptait chaque soir à la télévision. Statbel signale aussi où l'arme a frappé le plus fort : dans les provinces de Liège et de Hainaut, une centaine de décès par jour les 27 et 28 juin, contre une trentaine en temps normal. Trois publications officielles en trois semaines, un massacre documenté pièce par pièce, et un pays qui passe à autre chose. Retenez cette anomalie. Elle trouvera son explication tout au bout du dossier.
L'arme
Avant de chercher des responsables, il faut comprendre l'arme, parce que toute l'affaire repose sur sa discrétion.
Nos maisons ont été construites contre un seul ennemi : le froid. Des briques épaisses qui emmagasinent la chaleur, des toits sombres qui boivent le soleil, de grandes fenêtres sans volets extérieurs, des greniers aménagés en chambres juste sous les tuiles. Pendant un siècle, cette conception a été une qualité : elle gardait la chaleur du poêle en janvier. Une canicule la retourne comme un gant. La maison capte la chaleur toute la journée, exactement comme prévu, et n'a aucun dispositif pour la rejeter : pas de protection solaire, pas de quoi ventiler efficacement, des matériaux qui restituent la nuit ce qu'ils ont stocké le jour. Au bout d'une semaine de vague de chaleur, la température intérieure ne redescend plus sous les 25, parfois 30 degrés, même à minuit.
Ce n'est pas une abstraction, et un journal est allé le mesurer. Le 24 juin, à Louvain-la-Neuve, un thermomètre posé à seize heures dans la chambre de Ginette, 92 ans, en maison de repos, indique 30,1 degrés. Le seul endroit climatisé de l'établissement est la salle commune, et les résidents y descendent plus tôt que prévu, juste pour l'air frais. Le même jour, à Flémalle, dans l'appartement de Julie, sous le toit : 29,5 degrés dans toutes les pièces. Retenez ces deux chiffres. Ils sont plus parlants que n'importe quel bilan, parce qu'une chambre à 30 degrés à seize heures est une chambre à 30 degrés à trois heures du matin.
Or c'est la nuit que le corps récupère. Quand la chambre reste chaude, le cœur continue de pomper à plein régime pour refroidir l'organisme, heure après heure, jour après jour. Un cœur de 80 ans finit par céder à cette cadence. S'ajoute un piège que peu de gens connaissent : avec l'âge, la sensation de soif s'émousse, on se déshydrate sans s'en apercevoir. La victime type ne crie pas, n'appelle pas, ne sait souvent pas elle-même qu'elle est en danger. Elle meurt chez elle, seule, et son décès ressemble à une mort naturelle. Aucun légiste n'écrit « canicule » sur un certificat. Voilà pourquoi cette arme ne laisse pas de traces : elle tue en se faisant passer pour la vieillesse.
Et elle choisit ses victimes avec une précision que les chiffres révèlent crûment. Surmortalité de 77 % en Wallonie, 63 % à Bruxelles, 31 % en Flandre : mêmes températures, même pays, même semaine. Dans la seule province de Liège, 128 %. Ce qui change en traversant les frontières régionales, ce ne sont pas les thermomètres, ce sont les logements qui gardent la chaleur, les revenus qui interdisent de rénover, les corps usés par les carrières de chantier et d'usine, l'isolement. À Bruxelles, le centre-ville vit en été avec environ trois degrés de plus que sa périphérie : le béton stocke, les arbres manquent, et les quartiers les plus denses sont aussi les plus pauvres. La chaleur ne frappe pas au hasard. Elle trie, adresse par adresse. Et elle prend ceux qui ont le moins pollué de leur vie : les 10 % les plus riches de la planète sont responsables de près de la moitié des émissions mondiales, et ce ne sont pas eux qu'on retrouve un matin dans une chambre sous toit.
L'alibi météo
Tout suspect commence par un alibi, et celui de cette affaire est le plus vieux du monde : la météo. Quarante degrés, que voulez-vous y faire ? L'alibi ne survit pas à la première vérification. La France, avec des températures plus élevées, affiche une surmortalité de 23 %, moitié moins que la nôtre. Les Pays-Bas, 13 %, presque quatre fois moins. La même canicule ne tue pas pareil selon le pays qu'elle traverse : elle tue selon l'état des logements, des rues et des solidarités qu'elle rencontre. Ce n'est donc pas le ciel qu'il faut interroger. C'est la maison, et ceux qui décident des maisons.
Les pièces des 22 et 23 juin
Et ceux qui décident savaient. Il existe deux pièces qui le prouvent, elles sont datées, et les voici.
Lundi 22 juin au soir, cinq jours avant la journée des 650 morts, le Risk Management Group se réunit sous la direction du ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke. C'est l'organe du SPF Santé publique qui rassemble le fédéral et les entités fédérées quand un risque sanitaire se profile. Sur la table, les prévisions, et elles ne laissent aucune place au doute : 36, 38, bientôt 40 degrés sur un pays de bouilloires. Tout le monde autour de cette table connaît les bilans de 2003 et de 2020. Le passage au code orange est envisagé. La réunion, écrit la presse dès le lendemain, « n'a pas débouché sur l'annonce de mesures d'envergure ». Quant au Comité de concertation, l'instance qui réunit le fédéral et les Régions quand il faut décider ensemble, « il n'est pas encore question de les rassembler ».
Mardi 23 juin au matin, deuxième pièce : réunion avec le centre national de crise, puis communication officielle. Elle se conclut sur des recommandations à la population que la RTBF qualifiera de scolaires : boire de l'eau, mettre un chapeau, rester à l'ombre, être solidaires. Ce jour-là, un titre de presse résume tout le dossier sans le savoir : alors qu'on annonce des pointes à 38 degrés, les autorités peinent à se mettre en ordre de bataille. C'était écrit le 23 juin. Quatre jours avant.
La suite se lit comme un compte à rebours. Vendredi 26 juin, l'agence wallonne de la santé alerte : afflux dans les urgences, 40 % d'appels en plus au 112, des services de gériatrie occupés à plus de 90 %. Samedi 27 et dimanche 28, le 112, qui reçoit en moyenne 6 000 appels par jour, en traite 12 208 puis 19 321 ; les services d'urgence réalisent plus de 8 500 interventions en deux jours. Et les corbillards. Retenez ce que ces pièces établissent : il n'a manqué ni l'information, ni la prévision, ni la structure de coordination. Tout a fonctionné comme prévu. C'est précisément le problème, et il nous mène au suspect principal.
L'emploi du temps du suspect
Car ces réunions n'improvisaient rien : elles appliquaient un document, une liasse de papier de vingt et un ans d'âge, le plan forte chaleur et pics d'ozone. Vérifions son emploi du temps complet, comme pour n'importe quel témoin, car il était présent à chaque hécatombe.
- 1994.Une canicule fait grimper la mortalité de 11 à 12 %. L'époque ne sait pas encore compter ses morts de chaleur : quelques entrefilets dans la presse, aucun bilan officiel marquant, aucune leçon.
- 2003.L'été monstre tue environ 70 000 personnes en Europe, près de 15 000 en France en deux semaines. Le choc est continental. Il accouche, en 2005, de notre plan national. Notez sa naissance : ce document est né d'un massacre européen, il sait exactement ce qu'il est censé empêcher.
- 2015.Le plan est régionalisé : la prévention santé passe aux entités fédérées, le dispositif se découpe entre le fédéral, les Régions et les Communautés. Le suspect s'offre là un deuxième alibi, structurel : quand tout le monde est responsable d'un morceau, personne n'est responsable du tout.
- 2020.La canicule d'août tue 1 557 personnes, surmortalité de 37,5 %. Le plan est activé, brandi, rangé. Aucune réforme ne suit.
- 2026.48 %. Record d'Europe pendant la vague de juin et ses suites. Phases activées, codes couleur, communiqués, réunions de crise. Le document, lui, n'a pas bougé.
Quatre hécatombes, une courbe qui monte, et un document intact, jamais mis en cause. Un témoin présent sur quatre scènes de crime finit par changer de statut : on appelle ça un suspect.
L'interrogatoire
Le document est public, chacun peut mener l'interrogatoire. Que contient-il ? Des seuils de température et d'ozone qui déclenchent des phases : vigilance dès le 15 mai, avertissement, alerte. Des communiqués types. Et des conseils : buvez de l'eau, fermez les volets le jour, aérez la nuit, prenez des nouvelles des personnes isolées.
Cherchez maintenant autre chose. Une norme de température maximale pour les logements mis en location. Une obligation de protéger du soleil et d'isoler les passoires, en commençant par celles où l'on meurt. Un budget contraignant, un calendrier, une sanction pour qui que ce soit d'autre que la victime elle-même. Prenez votre temps. Il n'y en a pas.
Le contraste est d'autant plus frappant que le droit belge sait faire. Au travail, dès que certains seuils de chaleur sont franchis, l'employeur est légalement tenu d'agir : boissons fraîches, ventilation, pauses, sous 48 heures. La seule pièce de notre droit qui impose des obligations chiffrées face à la chaleur protège le salarié sur son lieu de travail. Le locataire dans sa bouilloire, lui, n'a droit qu'à des conseils. La loi peut donc quelque chose contre la chaleur : elle l'a déjà prouvé, dans un autre chapitre du code. Vingt et un ans que la réponse officielle de ce pays à la mort de chaleur est un mode d'emploi de la survie individuelle, adressé à ceux qui vont mourir, pendant que rien n'est demandé à ceux qui possèdent, louent et décident.
Et ces leviers qui manquent au plan ne flottent pas dans le vide : ils ont des titulaires, avec un nom et une adresse. En Wallonie, région qui vient d'enterrer 1 059 personnes de trop, le Logement, l'Énergie et le Plan Air Climat sont réunis dans les mains d'une seule ministre, Cécile Neven, dont le titre complet ajoute les Aéroports. La Santé et l'Environnement relèvent d'Yves Coppieters. Au fédéral, le budget qui pourrait financer une rénovation d'urgence se décide au 16 rue de la Loi. Personne ne se cache : ce sont des fonctions publiques, des signatures publiques, des intitulés publiés au Moniteur. Il manque juste les actes. Et c'est là que le document révèle sa fonction réelle : il n'a pas été écrit pour empêcher les morts. Il a été écrit pour servir de réponse quand on pose des questions.
Les voix
Si vous doutez que ce soit une doctrine et non un accident, écoutez les responsables eux-mêmes. Tout est daté, tout est public.
Pendant la canicule, alors que les urgences reçoivent des patients à 39, 40 et jusqu'à 41 degrés de température corporelle, le ministre de la Défense, Théo Francken, ironise sur les réseaux sociaux : « Il fait chaud depuis deux jours et apparemment, on va tous mourir. » Au moment où il publie ces mots, des gens meurent, réellement, par centaines.
Début juillet, le bilan connu, Frank Vandenbroucke, celui-là même qui présidait la réunion du 22 juin, s'exprime. Voici sa réponse : « Nous sommes-nous suffisamment mobilisés ? Y avait-il d'autres options ? Ce sont des questions importantes qui demandent une évaluation. » Relisez-la lentement. Deux mille morts, et le ministre pose des questions au lieu d'y répondre. Ce n'est pas un aveu d'impuissance, c'est mieux que ça pour lui : une évaluation, c'est du temps gagné qui ressemble à du sérieux.
Le même jour, le ministre fédéral du Climat, Jean-Luc Crucke, regrette publiquement le manque de concertation entre niveaux de pouvoir et appelle chacun à « son propre examen de conscience ». La veille, le président du PS, Paul Magnette, avait pointé la léthargie des autorités et des citoyens abandonnés à leur sort : aucun Comité de concertation d'urgence n'a été convoqué pendant la vague, alors que c'est précisément l'instance qui aurait pu coordonner les communes sur les personnes vulnérables. Mi-juillet, le ministre wallon de la Santé, Yves Coppieters, va plus loin que tous les autres : il reconnaît des erreurs stratégiques, un manque de coordination entre les échelons de pouvoir et l'absence de vision à long terme face à la crise climatique, et annonce vouloir réorganiser la première ligne de soins. Un aveu ministériel pèse plus lourd que dix reproches d'opposition. Celui-ci est unanime, majorité et opposition confondues. Il ne débouche sur rien pour l'été en cours.
Fin juillet enfin, interrogé sur le pire bilan d'Europe, le Premier ministre Bart De Wever répond : « On n'est pas l'assureur universel pour tous les risques. Je pense que les communes et les provinces ont bien fonctionné en juin dernier, mais les citoyens eux-mêmes doivent prendre leurs responsabilités pour leur sécurité. Le fédéral peut coordonner les efforts. Ce n'était pas parfait, mais on a appris et on va évoluer. » Le 29 juillet, à la Foire de Libramont, il ajoute : « On ne reste pas les bras croisés. » L'homme qui tient le budget fédéral renvoie les habitants des bouilloires à leur vigilance personnelle. Ce n'est pas un dérapage : c'est une doctrine, énoncée calmement, notée par les journalistes présents.
La scène de méthode : Londres, 2004
Cette doctrine n'est pas née rue de la Loi. Elle a un lieu et une date de naissance, et ils méritent une scène.
2004, dans les bureaux de l'agence de publicité Ogilvy & Mather, qui travaille pour le pétrolier BP. La mission : repositionner la marque à l'heure où le réchauffement devient un fait admis. Les créatifs proposent un concept : le calculateur d'« empreinte carbone individuelle ». Chacun pourra mesurer ce que son trajet, son frigo et ses vacances font au climat. L'outil est mis en ligne, la campagne tourne, 278 000 personnes calculent leur empreinte la première année, et la profession décernera à Ogilvy un Effie d'or, l'Oscar de la publicité. L'effet recherché est limpide : tant que le projecteur est braqué sur votre frigo, il n'éclaire pas le forage. Vingt ans plus tard, l'expression est partout, et le réflexe qu'elle a installé aussi : devant un problème systémique, chercher d'abord ce que l'individu aurait dû faire.
Des chercheurs ont catalogué cette famille de raisonnements sous le nom de discours du retard : tous les arguments qui admettent le problème, promettent d'agir, et organisent l'inaction. Sa première branche vous renvoie la charge : hydratez-vous, votre coup de chaleur relevait de votre vigilance. Sa deuxième répond « on fait déjà beaucoup » en montrant le plan, précisément parce qu'un plan qui existe dispense d'un plan qui marche. Sa troisième demande une évaluation. Les trois branches ont parlé cet été, dans le même pays, la même semaine que les corbillards. Et la suite était déjà écrite : le 19 juillet, un plan interfédéral « chaleur et santé » est annoncé. Pour l'été 2027.
« Rien de tout cela n'est caché : tout est public, daté, signé. Ce n'est pas un complot, c'est le fonctionnement normal et rationnel du système. Et c'est pour ça que c'est plus grave : un scandale se règle en remplaçant un coupable ; une doctrine survit à tous les visages. »
L'objection, prise au sérieux
On m'opposera, et c'est l'objection honnête : les plans canicule sauvent des vies. C'est vrai, et il faut le dire clairement. Les systèmes d'alerte et la conscience du risque ont réduit la mortalité par degré de chaleur un peu partout en Europe depuis 2003. Sans le plan, le bilan de cet été aurait sans doute été pire encore.
Mais regardez notre courbe : 37,5 % en 2020, 48 % en 2026, records nationaux battus deux fois en six ans, et la pire performance du continent à l'arrivée. L'adaptation par les conseils a un plafond, et nous l'avons atteint : quand les logements eux-mêmes sont des pièges à chaleur, boire de l'eau retarde la mort, il ne l'empêche plus. Les pays qui font mieux ne conseillent pas mieux : ils ont construit et rénové autrement. L'objection ne sauve pas le suspect, elle précise son crime. Le plan fait la seule chose qu'un papier peut faire, et on lui a demandé de tenir lieu de tout le reste.
Ce qu'on n'a pas fait pour eux
Car le programme qui aurait protégé les morts de juin existe, et il tient en quatre lignes. Rénover massivement les logements, en commençant par les bouilloires, et pour les deux saisons : des protections solaires extérieures qui empêchent la chaleur d'entrer, une isolation assez performante pour retarder l'onde de chaleur jusqu'à la nuit, de quoi ventiler quand l'air redescend ; bien fait, c'est le même chantier qui garde la fraîcheur l'été, la chaleur l'hiver, et qui allège les factures. Végétaliser les quartiers denses, parce que l'ombre des arbres rafraîchit une rue plus sûrement que n'importe quel dépliant. Protéger ceux qui travaillent dehors. Et réduire les émissions de ceux qui en produisent le plus, parce que chaque dixième de degré évité désarme les canicules suivantes.
Voilà, mot pour mot, le programme que l'expression « écologie punitive » vous apprend à craindre. C'est celui qui aurait sauvé une partie des morts de juin. Tout cela coûte de l'argent à des gens qui en ont, pour sauver des gens qui n'en ont pas, et tant que ce transfert ne se fait pas, chaque été présentera l'addition aux mêmes.
Le complice
Reste la question posée au début : comment tout cela tient-il depuis vingt et un ans, sans procès, sans scandale ? Un homme a mis le doigt sur la réponse sans la nommer. Fin juillet, le climatologue Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du GIEC, se présente sur un plateau de télévision en cravate noire, en deuil des 2 000 morts, et s'indigne : pas d'hommage national, pas une minute de silence au Parlement, des victimes réduites à des chiffres. Il a raison, et c'est plus profond qu'un oubli de protocole.
J'ai cherché la canicule de 1994. Dans les archives de presse, quelques entrefilets ; la trace la plus consistante que j'aie trouvée est un article écrit dix ans après, à l'occasion d'une autre canicule. Dans les mémoires, rien : demandez autour de vous, personne ne se souvient d'un été qui a pourtant tué en silence. Puis j'ai compris que 2020 suivait le même chemin : 1 557 morts, et qui en parlait encore à Noël ? Chaque canicule est vécue comme la première, pleurée quinze jours, effacée avant l'automne. Voilà le complice que je cherchais. Pas un homme, pas un parti : l'oubli. Le crime parfait n'a pas besoin d'effacer ses traces. Il attend qu'on les oublie. Et le plan peut rester intact depuis vingt et un ans parce que l'amnésie remet le compteur à zéro avant chaque échéance politique : personne ne rend de comptes sur des morts dont personne ne se souvient.
Alors voici la réponse complète à la question du début. La Belgique est championne d'Europe des morts de chaleur parce que le retard y est devenu une méthode : un document pour tenir lieu d'action, une doctrine pour renvoyer la charge aux victimes, et l'oubli pour effacer l'ardoise entre deux hécatombes. Rien de tout cela n'est dissimulé : tout est public, daté, signé, jusqu'aux déclarations des ministres. C'est ce qui rend la chose réparable. Un système qui repose sur votre oubli tombe le jour où vous refusez d'oublier, et cette série est construite pour ça : douze dossiers, date par date, pour que cette fois, ça reste.
La chaleur n'est d'ailleurs pas la seule chose qui tue sans images dans ce pays. Le prochain dossier commence un soir de novembre 2023, à Chièvres, près d'Ath. Un homme rentre du travail et allume sa télévision. Il s'appelle Geoffrey. Ce qu'il va apprendre au journal coule de son robinet depuis des années, et pendant tout ce temps, chaque analyse portait le même tampon : conforme. Encore un mot écrit pour servir de réponse quand on pose des questions. C'est la signature du même auteur, et nous allons la suivre.
- 1.Sciensano, monitoring de la mortalité Be-MOMO, bilan révisé du 17 juillet 2026 : environ 2 000 décès supplémentaires, surmortalité de 48 % ; 77 % en Wallonie (1 059 décès), 63 % à Bruxelles (188), 31 % en Flandre (768) ; province de Liège, 128 % ; premier bilan de 1 747 décès. Relais : RTBF, 17 juillet 2026 et La DH, 17 juillet 2026.
- 2.SPW Développement durable, « Canicule de juin 2026 : un signal d'alarme pour les établissements de soins wallons » (surmortalité de 61,3 % chez les 15-64 ans). Lien
- 3.Statbel, mortalité quotidienne provisoire, 23 juillet 2026 : environ 650 décès le 27 juin, 640 le 28 ; seul le 10 avril 2020 (675) fait pire depuis 2000 ; une centaine de décès par jour dans les provinces de Liège et de Hainaut contre une trentaine en temps normal. Relais : L'Avenir et RTBF, 23 juillet 2026.
- 4.SPF Santé publique, plan forte chaleur et pics d'ozone, créé en 2005 à la suite de l'été 2003. Présentation et texte intégral du plan fédéral.
- 5.AVIQ, plan wallon forte chaleur et pics d'ozone (phases, seuils, recommandations, reprise régionale en 2015). Lien
- 6.EuroMOMO, comparaisons européennes de surmortalité, été 2026 (France environ 23 %, Pays-Bas environ 13 %), relayées par la RTBF (source 11). Lien
- 7.Gouvernement wallon 2024-2029 : Cécile Neven, ministre de l'Énergie, du Plan Air Climat, du Logement et des Aéroports, en fonction depuis le 15 juillet 2024 ; Yves Coppieters, Santé et Environnement. Portefeuille officiel et composition du gouvernement.
- 8.Chancel, L., « Global carbon inequality over 1990-2019 », Nature Sustainability, 2022, et World Inequality Report 2022 : les 10 % les plus riches responsables de près de la moitié des émissions mondiales. Lien
- 9.Bruxelles Environnement, cartographie des îlots de chaleur (étude VITO, écart d'environ trois degrés entre le centre et la périphérie).
- 10.La DH, « Alors qu'on annonce des pointes à 38 °C, les autorités peinent à se mettre en ordre de bataille pour affronter la canicule », 23 juin 2026 (réunion du Risk Management Group du lundi 22 juin sous la direction de Frank Vandenbroucke, sans mesures d'envergure ; Comité de concertation non convoqué ; réunion avec le centre national de crise prévue le mardi matin). Lien
- 11.RTBF, « Canicule en Belgique : la surmortalité la plus élevée d'Europe, mais sommes-nous mieux préparés pour les futures vagues de chaleur ? », fin juillet 2026 (déclaration intégrale de Bart De Wever ; surmortalité par région et par province ; comparaison EuroMOMO). Lien
- 12.RTBF, « Surmortalité liée à la canicule : les autorités fédérales ont-elles bien pris la mesure de l'urgence ? », 3 juillet 2026 (recommandations qualifiées de scolaires ; citation de Frank Vandenbroucke ; « examen de conscience » de Jean-Luc Crucke ; alertes de l'AVIQ du 26 juin ; 12 208 et 19 321 appels au 112 les 27 et 28 juin ; plus de 8 500 interventions). Lien
- 13.La Libre, « Maisons de repos ou appartements mal isolés, les Belges subissent la canicule », 24 juin 2026 (30,1 °C à 16 h dans la chambre de Ginette, 92 ans, à Louvain-la-Neuve ; 29,5 °C dans l'appartement sous toit de Julie à Flémalle ; salle commune seul espace climatisé). Lien
- 14.BX1, « Vague de chaleur inédite : il y a des patients qui sont arrivés aux urgences avec une température de 39, 40, voire 41 degrés ». Lien
- 15.Moustique, « On ne reste pas les bras croisés, se défend Bart De Wever après une canicule record », 29 juillet 2026 (Foire de Libramont ; Jean-Pascal van Ypersele en cravate noire et absence d'hommage national ; message de Théo Francken ; Paul Magnette et le Comité de concertation ; aveu d'Yves Coppieters sur les erreurs stratégiques et le manque de coordination). Lien
- 16.RTBF, « Face à la multiplication des canicules, le ministre Coppieters veut réorganiser la première ligne de soin en Wallonie », 15 juillet 2026. Lien
- 17.RTBF, « Un plan interfédéral chaleur et santé annoncé pour l'été 2027 », 19 juillet 2026. Lien
- 18.L'Avenir, « Canicule en Belgique : à partir de quand fait-il trop chaud pour travailler ? Ce que dit la loi belge », 23 juin 2026 (seuils et obligations légales de l'employeur). Lien
- 19.La Libre, « Le lourd bilan de la canicule en Belgique : une surmortalité record en Europe », 27 juillet 2026 ; et « La canicule de 2003 a tué en Belgique », 7 avril 2004 (surmortalité de 11 à 12 % en 1994, archives payantes). Lien
- 20.The Wire Science, « How Big Oil Hijacked and Weaponised the Individual Carbon Calculator » (campagne BP et Ogilvy & Mather, calculateur de 2004, 278 000 utilisateurs la première année, Effie d'or) ; enquête d'origine : Mark Kaufman, « The carbon footprint sham », Mashable. Lien
- 21.Lamb, W. F., et al., « Discourses of climate delay », Global Sustainability, 2020, DOI 10.1017/sus.2020.13.
- 22.Chancel, L., et al., World Inequality Report, World Inequality Lab.
- 23.Robine, J.-M., et al., « Death toll exceeded 70,000 in Europe during the summer of 2003 », Comptes Rendus Biologies, 2008, DOI 10.1016/j.crvi.2007.12.001.
- 24.Supran, G., et Oreskes, N., travaux sur les archives climatiques d'ExxonMobil (2017, 2021, 2023), pièces au dossier de l'épisode 3.
- 25.Sciensano, bilan de la canicule d'août 2020 (1 557 décès, surmortalité de 37,5 %).
