L’eau était « conforme »
L'eau était « conforme »
Douze mille habitants du Hainaut ont bu pendant six ans une eau chargée de polluants éternels. Presque aucune règle n'a été enfreinte. C'est précisément le problème.
Il aurait fallu. Personne ne l'a fait. Et voici le plus dérangeant : dans cette histoire, on ne trouvera presque aucune règle enfreinte. Pendant six ans, chaque analyse de cette eau est revenue avec le même mot écrit dessus. Conforme.
Gardez ce mot en tête jusqu'au bout de l'article. C'est lui, l'énigme de ce dossier, et c'est lui que nous allons résoudre. Comment fait-on boire de l'eau polluée à douze mille personnes, pendant six ans, sans rien enfreindre du tout ?
Ce qui s'est passé à Chièvres
Commençons par le poison, parce qu'il faut savoir de quoi on parle.
Les PFAS sont des produits chimiques inventés en laboratoire. Ils forment une famille de plusieurs milliers de molécules, toutes construites autour d'un lien entre deux atomes, le carbone et le fluor, qui est l'un des plus solides que la chimie connaisse. Cette solidité les rend très utiles : ce sont eux qui rendent une poêle antiadhésive, une veste imperméable, un emballage résistant au gras, une mousse capable d'étouffer un feu de kérosène. Cette même solidité les rend redoutables. Rien, dans la nature, ne sait vraiment les casser. C'est pour ça qu'on les appelle les polluants éternels. Dans le sol, ils descendent jusqu'aux nappes d'eau souterraines. Dans un corps, ils s'accrochent aux protéines du sang et y restent des années.
Chièvres est une petite ville du Hainaut, entre Ath et Mons. Elle abrite une base militaire occupée par l'armée américaine depuis la fin des années 1960. Comme tous les aérodromes militaires du monde, on s'y entraîne à éteindre des feux de carburant, et l'outil universel de cet exercice est justement une mousse gorgée de PFAS. Des décennies d'exercices ont fait descendre ces produits jusqu'à la nappe. C'est dans cette nappe que la Société wallonne des eaux, le distributeur public, pompe l'eau de treize villages répartis sur Ath, Beloeil, Chièvres et Leuze. Douze mille personnes au robinet.
L'histoire commence vraiment le 16 août 2017. Ce jour-là, l'armée américaine écrit au distributeur pour signaler que ses mousses ont pollué le site. Le document existe : la RTBF a dû aller le chercher par un recours, six ans plus tard. En 2018, l'information arrive aussi à l'administration wallonne. Le ministre de l'Environnement s'appelle alors Carlo Di Antonio. Sur la base, les militaires se mettent à boire de l'eau en bouteille. Dehors, à quelques centaines de mètres, les robinets continuent de couler. Personne ne dira rien aux habitants.
Puis quatre années passent, pendant lesquelles il ne se passe rien du tout.
Le moment où tout se joue
Ce qui débloque l'affaire, en 2021, n'est ni un contrôle ni une alerte sanitaire. C'est un scandale voisin : en Flandre, l'usine 3M de Zwijndrecht vient de révéler l'ampleur de la pollution aux PFAS, et la presse s'en empare. Interrogée sur les ondes de La Première le 28 juin 2021, la ministre wallonne de l'Environnement, Céline Tellier, se veut rassurante : chez nous, la pollution est « diffuse », « relativement faible », et ne demande pas « d'intervention urgente comme en Flandre ».
Une semaine plus tard, le 6 juillet 2021, un député PTB, Jori Dupont, arrive en commission avec un document dans les mains. « J'ai ici un rapport du département de la Défense américaine en 2018 qui contredit cette thèse sur le fait qu'il n'y aurait pas d'urgence à agir. » Le rapport pointe la base de Chièvres. On le traite de populiste. Mais le jour même, des analyses sont demandées à l'administration.
Le 10 septembre 2021, le cabinet publie le résultat dans un communiqué : « Sur base d'une première analyse, les résultats sont négatifs partout sur l'eau distribuée. » Retenez ce mot, négatifs, et retenez surtout un détail que le communiqué ne dit pas : sur les vingt PFAS que la future norme européenne surveillera, six seulement ont été mesurés.
Le 5 octobre 2021, la ministre revient devant le Parlement pour préciser. Le puits qui jouxte la caserne, dit-elle, montre une concentration plus élevée que les autres, 87,29 nanogrammes par litre, « mais restant inférieure à la norme ». Et elle en tire la conclusion logique : puisque les résultats sont rassurants, aucune analyse de sang n'est prévue pour les habitants.
Arrêtons-nous là-dessus, parce que tout le dossier tient dans ces cinq mots.
L'anatomie du mot
Cette norme n'existe pas.
Ni en Belgique, ni en Wallonie, aucune limite de PFAS ne s'appliquait alors à l'eau du robinet. La seule qui existe est européenne : la directive sur l'eau potable, votée en décembre 2020, fixe 100 nanogrammes par litre pour la somme de vingt PFAS, et laisse aux États jusqu'en janvier 2026 pour l'appliquer. En octobre 2021, on rassure donc des habitants en comparant leur eau à une limite qui n'est pas encore en vigueur chez eux, et sur base de six substances au lieu de vingt.
Voilà le mécanisme, et il vaut bien au-delà de ce dossier. Conforme veut dire une seule chose : en dessous de la limite fixée par la règle. La phrase a l'air solide. Elle repose pourtant sur une condition que personne ne pense à vérifier, celle qu'une règle existe. Quand il n'y en a pas, le mot devient une coquille vide. C'est comme rouler à 200 sur une route où personne n'a jamais posé de panneau : vous n'êtes pas en infraction, vous restez dangereux.
Un poison sans norme reste un poison. Il devient juste impossible à sanctionner.
Le silence
Ce qui suit se lit comme un compte à rebours à l'envers, où chaque étape aurait pu être celle où quelqu'un parle.
- 16 août 2017.L'armée américaine écrit au distributeur : ses mousses ont pollué le site. Sur la base, on passe à l'eau en bouteille. Dehors, rien.
- Oct. 2021.Les mesures grimpent. On atteint des niveaux trois fois supérieurs à la future norme européenne.
- 10 janv. 2022.Le cabinet de la ministre reçoit ces résultats. Personne ne communique.
- 13 mars 2022.La ministre flamande de l'Environnement, Zuhal Demir, écrit à ses homologues wallon et bruxellois pour demander des concertations régulières sur les PFAS dans l'eau potable. La Flandre, elle, a compris.
- Juin 2022.De nouveaux documents parviennent au cabinet. La RTBF les publiera. Toujours rien. Entre septembre 2021 et septembre 2023, la direction du distributeur et le cabinet se réunissent au moins deux fois : Chièvres n'est évoqué à aucun moment.
- Printemps 2023.Deux unités de filtration au charbon actif sont installées. Elles fonctionnent, l'eau redevient bonne. Personne ne l'annonce.
- 24 mai 2023.Le distributeur informe enfin les bourgmestres.
- 8 nov. 2023.Les habitants l'apprennent. Par une émission de télévision.
Sur la période la mieux documentée, d'octobre 2021 à mars 2023, l'eau distribuée dans la zone contenait en médiane 282 nanogrammes de PFAS par litre. Un nanogramme est un milliardième de gramme, et la question de savoir si de si petites quantités comptent est sérieuse : nous y viendrons franchement plus bas. Retenez d'abord l'ordre de grandeur : 282, c'est près du triple de la limite européenne à venir. Pendant tout ce temps, le tampon disait : conforme.
Les voix
En novembre 2023, le Parlement convoque tout le monde, l'un après l'autre. Écoutez les réponses, elles disent toutes la même chose.
La ministre, le 14 novembre : « À aucun moment je n'ai reçu d'information de menace imminente pour la santé. » Sur le courrier de 2017, elle précise que la base a informé le distributeur et l'administration, et ajoute : « Je ne sais pas si le cabinet de l'époque en est informé. »
Le patron du distributeur, le 17 novembre : « Si on doit s'excuser, c'est de ne pas avoir été plus proactifs sur la demande des recommandations sanitaires. »
L'inspecteur général de l'administration, le 23 novembre : il n'y avait « pas de normes, ni d'urgence pour la santé », avant de reconnaître « une erreur d'appréciation ». Puis la phrase par laquelle nous avons commencé : « Bien sûr qu'il aurait fallu communiquer. »
Trois responsables, trois maillons de la chaîne, et le même mot qui revient comme un bouclier : la norme. Celle qui n'existait pas. Notez au passage que cette affaire traverse les couleurs politiques sans s'arrêter : elle démarre sous un ministre cdH, se poursuit sous une ministre Ecolo, et c'est un député PTB qui la sort du silence pendant qu'une ministre N-VA écrit pour demander de la coordination. Ce n'est pas un dossier de parti. C'est un dossier de système.
Ce qui déplace la vraie question. Pourquoi n'y avait-il pas de norme, pour des produits vendus depuis les années 1950 ? La réponse n'est pas wallonne. Il faut changer d'adresse et traverser l'Atlantique.
Saint Paul, Minnesota
Milieu des années 1970, dans la banlieue de Saint Paul, au siège de 3M, premier fabricant mondial de ces produits, inventeur du Scotchgard et des mousses anti-incendie mises au point avec la marine américaine. Ce qui suit vient des archives internes de l'entreprise, rendues publiques bien plus tard par la justice américaine.
- 1975.Des chercheurs de la maison trouvent des composés fluorés dans le sang de donneurs ordinaires, prélevé dans des banques de sang. Les molécules de l'entreprise ne sont pas restées dans les usines : elles circulent déjà dans les veines de la population.
- 1976.3M analyse le sang de ses propres ouvriers. Certains présentent des concentrations jusqu'à mille fois supérieures à la normale.
- 1978.Une étude de toxicité est lancée sur des singes. Elle devait durer des mois. Elle s'arrête au bout de quelques semaines : les animaux exposés meurent.
- 1979.Un rapport interne conclut que le PFOS, le produit vedette de la maison, est certainement plus toxique que prévu.
- Mai 1998.L'entreprise écrit au régulateur américain que ce même produit est présent dans le sang de la population à des niveaux très faibles, sans effet nocif démontré.
- 1999.Un de ses toxicologues, Richard Purdy, démissionne avec fracas et accuse par écrit sa division de retarder depuis vingt ans la collecte des données qui permettraient d'évaluer les dégâts.
La suite est judiciaire. En 2000, sous la pression du régulateur, 3M arrête de produire du PFOS aux États-Unis. En 2018, l'entreprise verse 850 millions de dollars à l'État du Minnesota. En 2023, plus de dix milliards de dollars aux distributeurs d'eau américains.
Faites maintenant le calcul qui compte. Entre les singes morts de 1978 et la première limite européenne, il s'écoule presque un demi-siècle. Cinquante ans sans panneau sur la route, ce n'est pas un retard de la science : la science de l'entreprise, elle, savait déjà. Ce sont des études gardées dans un tiroir, des courriers rassurants envoyés aux autorités, et chaque projet de limite contesté. Les historiens des sciences ont un nom pour cette industrie, repérée d'abord chez les cigarettiers : la fabrique du doute. Le doute n'est pas un état d'esprit, c'est un produit. Il s'achète, il se vend, et il rapporte : chaque année sans règle est une année de marché.
Il y a donc deux adresses dans cette affaire, et la série s'y tiendra à chaque épisode. La décision de se taire pendant cinquante ans s'est prise dans un siège social du Minnesota. Mais le mot « conforme » a été écrit ici, par un distributeur et une administration de Wallonie, dans le vide que ce silence avait fabriqué. Le siège lointain a creusé le trou ; le guichet belge a certifié qu'on pouvait y puiser. Aucune des deux adresses n'excuse l'autre.
La punition
Revenons en Wallonie, où la punition n'a pas attendu les tribunaux.
En novembre 2023, dix habitants de Chièvres font analyser leur sang à leurs propres frais. Sept dépassent le seuil de vigilance pour un premier produit, six pour un autre. Pour le PFHxS, celui qu'on retrouve typiquement dans les mousses anti-incendie, le groupe se situe à douze fois le niveau de la population générale. Le lien avec la nappe n'est plus une hypothèse.
La Région organise alors des prises de sang à grande échelle. Et là se produit un épisode qu'il faut raconter, parce qu'il dit tout de la considération accordée à ces habitants. Les premiers résultats, communiqués en 2024, sont rassurants. Ils sont faux. Les échantillons ont été mal conservés, les valeurs sous-évaluées d'environ la moitié. Il faut tout recommencer, un an plus tard, sur près de 1 800 personnes qui avaient déjà tendu le bras une première fois.
Les vrais chiffres tombent le 28 avril 2025. Le conseil scientifique indépendant a fixé trois paliers : en dessous de 2 microgrammes de PFAS par litre de sang, on n'attend pas d'effet ; entre 2 et 20, un risque apparaît pour les personnes fragiles ; au-delà de 20, les médecins s'attendent à une probabilité accrue d'effets sur la santé. Quatre effets sont considérés comme suffisamment établis : une réponse affaiblie aux vaccins, des anomalies du cholestérol, un poids de naissance plus faible, et davantage de cancers du rein. Résultat pour Chièvres : sur 1 094 participants, 46,4 % dépassent le seuil des 20 microgrammes. Presque une personne testée sur deux. Sur les quatre zones wallonnes étudiées, 1 743 personnes au total, la proportion monte jusqu'à près de 48 %. Les plus âgés sont les plus touchés, parce que ces produits s'accumulent toute une vie. Leur seul tort, c'est d'avoir ouvert leur robinet.
Et parmi les substances retrouvées dans ce sang figure le PFOA, que le Centre international de recherche sur le cancer a classé, fin 2023, cancérogène pour l'homme, dans le même groupe que le tabac et l'amiante. Une précision s'impose, car l'objection viendra : ce groupe mesure la solidité de la preuve, pas la puissance du poison. Il ne dit pas qu'un verre d'eau vaut une cigarette. Il dit que la question de savoir si ce produit provoque des cancers chez l'homme n'est plus une question ouverte. Le PFOS, lui, l'autre grand produit des mousses, reste classé cancérogène possible.
Reste la facture. Les filtres qui rendent l'eau buvable : payés par le distributeur public, donc par la collectivité. Les prises de sang, y compris celles qu'il a fallu refaire : par la Région, donc par la collectivité. La plainte contre X : déposée par la ville de Chièvres, à ses frais. En Flandre, pour la pollution autour de son usine de Zwijndrecht, 3M a été contraint en 2022 de verser 571 millions d'euros. En Wallonie, à ce jour, aucun pollueur n'a payé un euro.
« Nos lois proclament le principe du pollueur-payeur. Chièvres a vécu l'inverse : victime-payeur. On paie deux fois. Une fois sur la facture. Une fois dans le sang. »
L'objection qui mérite réponse
Il existe contre ce récit une objection sérieuse, et elle mérite mieux qu'un haussement d'épaules. La voici, formulée loyalement : un nanogramme est une quantité infime, personne à Chièvres n'est tombé raide en buvant son café, les effets des PFAS à faible dose restent discutés, et brandir des milliardièmes de gramme relève de l'alarmisme.
Encaissons ce qui est vrai. Oui, ces quantités sont minuscules. Oui, à ces doses, les effets ne sont pas mécaniques mais statistiques : du cholestérol qui monte, des vaccins qui prennent moins bien, un peu plus de cancers du rein dans une population, jamais une étiquette sur un malade précis.
Mais l'objection tombe sur trois points.
D'abord, ces molécules ne s'éliminent presque pas. Pour un polluant ordinaire, ce qui compte est la dose du jour. Pour un polluant éternel, c'est la somme de toutes les doses d'une vie. Et cette somme, à Chièvres, on l'a mesurée : elle est dans le sang, au-dessus du seuil de risque pour près d'un habitant testé sur deux. Le débat sur les petites quantités est clos par les prises de sang, tout simplement parce que les quantités ne sont plus petites.
Ensuite, l'argument de l'incertitude scientifique suppose que cette incertitude soit un fait de nature. Nous venons de voir qu'elle a été fabriquée : les études qui auraient tranché dès les années 1970 ont été gardées pendant des décennies par ceux qui les possédaient. Invoquer aujourd'hui le doute que l'industrie a elle-même produit, c'est plaider l'obscurité dans une pièce dont on a soi-même dévissé les ampoules.
Enfin, si ces doses étaient vraiment anodines, il faudrait expliquer pourquoi 3M a payé le Minnesota, payé la Flandre, payé les distributeurs d'eau américains. On ne verse pas des milliards pour de l'eau claire.
Ce que Chièvres démontre
Revenons à notre question du début. Comment fait-on boire de l'eau polluée à douze mille personnes pendant six ans sans enfreindre une seule règle ?
La réponse tient en deux temps. On fabrique d'abord l'absence de règle : cinquante ans d'études retenues et de doute vendu ont maintenu le vide dans lequel le mot « conforme » ne voulait plus rien dire. On laisse ensuite le vide travailler tout seul : l'armée, le distributeur, l'administration, le cabinet, chacun a pu se taire sans rien violer, puisque rien n'obligeait personne à parler. Les auditions ont mis ce silence en pleine lumière. Elles n'ont envoyé personne devant un tribunal.
Il n'y avait aucun complot à découvrir. Le courrier de 2017 dormait dans un dossier administratif. Les analyses « conforme » sont des documents publics. Les sommes que l'industrie chimique dépense à Bruxelles pour retarder l'interdiction européenne des PFAS figurent dans des registres consultables par n'importe qui : l'enquête collective qui les a épluchés en 2025 chiffre à des centaines les acteurs mobilisés contre cette interdiction, et à 2 000 milliards d'euros sur vingt ans le coût d'une dépollution européenne si rien ne change. Nous pousserons la porte de ces bureaux à l'épisode 9.
« Ce n'est pas un complot, c'est le fonctionnement normal et rationnel du système. Et c'est pour ça que c'est plus grave. »
Mesurez enfin ce que devient, ici, le récit de « l'écologie punitive ». On nous décrit les normes environnementales comme des tracasseries qui compliquent la vie des gens ordinaires. Chièvres montre exactement l'inverse. Cherchez les punis : ce n'est pas le fabricant qui savait depuis 1978, il n'a rien payé ici ; ce ne sont pas ceux qui se sont tus pendant six ans, ils n'ont rien risqué. Les punis sont les buveurs d'eau du robinet, ceux qui polluent le moins. Quant à la norme tant redoutée, la Wallonie a fini par l'appliquer avec un an d'avance, le 20 février 2025, filtres à l'appui. L'eau distribuée respecte aujourd'hui cette limite partout en Wallonie. La règle qu'on nous apprend à craindre est celle qui a fini par protéger. C'est son absence qui empoisonnait.
Une réserve, pour finir honnêtement. Cette nouvelle norme tolère 100 nanogrammes pour vingt PFAS, alors que le Conseil supérieur de la Santé recommande de rester sous 4 nanogrammes pour les quatre plus préoccupants. « Conforme » et « sain » ne sont toujours pas synonymes. L'histoire de Chièvres n'est pas close : elle commence.
Ce silence venu du Minnesota n'avait d'ailleurs rien de nouveau. C'était déjà une vieille habitude, et elle est née chez nous. L'épisode 3 remonte la Meuse jusqu'à Engis, en décembre 1930 : cinq jours de brouillard bloqué entre les usines de la vallée, une soixantaine de morts, et un médecin liégeois penché sur les corps. Ce qu'il va écrire est vertigineux. Ça fait presque cent ans qu'on ne peut plus dire qu'on ne savait pas.
- 1.ISSeP, résultats du biomonitoring PFAS des zones de Chièvres, Ronquières, Nandrin et Florennes, 28 avril 2025 : 1 743 participants au total ; Chièvres, 1 094 participants, 46,4 % au-dessus du seuil de 20 µg/l ; Nandrin, 49,3 % ; Florennes, 38,9 % ; Ronquières, 20,2 % ; paliers du Conseil scientifique indépendant (2 et 20 µg/l) ; rééchantillonnage après un problème de conservation. Présentation et rapport d'imprégnation.
- 2.ISSeP, rapports complets du biomonitoring par zone, dont l'analyse des facteurs de surexposition. Lien
- 3.Directive (UE) 2020/2184 du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine (100 ng/l pour la somme de vingt PFAS, transposition au plus tard en janvier 2026). Lien
- 4.Gouvernement wallon, entrée en vigueur anticipée de la norme PFAS dans l'eau de distribution, 20 février 2025.
- 5.Cabinet de la ministre Céline Tellier, communiqué et chronologie officielle du dossier de Chièvres. Lien
- 6.Parlement de Wallonie, auditions de la Commission de l'Environnement sur les PFAS, novembre 2023 (ministre, SWDE, SPW).
- 7.CIRC, monographies volume 135, évaluation des 7 au 14 novembre 2023 : PFOA classé groupe 1, cancérogène pour l'homme ; PFOS classé groupe 2B, cancérogène possible. Questions-réponses du CIRC
- 8.EFSA, avis sur les risques liés aux PFAS dans l'alimentation et dose hebdomadaire tolérable, septembre 2020.
- 9.Conseil supérieur de la Santé, recommandation de 4 ng/l pour les quatre PFAS les plus préoccupants ; SPW Environnement, état des lieux du monitoring des PFAS dans les eaux de distribution, mars 2026.
- 10.RTBF, « Chièvres : 12 000 habitants ont bu une eau contaminée aux PFAS », 11 novembre 2023 (courrier du 16 août 2017 obtenu par recours, interpellation de Jori Dupont le 6 juillet 2021, déclarations de Céline Tellier sur La Première le 28 juin 2021). Lien
- 11.RTBF, chronologie du dossier PFAS, 16 novembre 2023 (communiqué du 10 septembre 2021, déclaration du 5 octobre 2021 sur les 87,29 ng/l « restant inférieure à la norme », six PFAS mesurés sur vingt, réception des résultats le 10 janvier 2022, courrier de Zuhal Demir du 13 mars 2022). Lien
- 12.RTBF, audition de Céline Tellier, 14 novembre 2023 : « À aucun moment je n'ai reçu d'information de menace imminente pour la santé. » Lien
- 13.RTBF, audition de la SWDE, 17 novembre 2023 : « Si on doit s'excuser, c'est de ne pas avoir été plus proactifs » ; au moins deux réunions entre la direction et le cabinet sans que Chièvres soit évoqué. Lien
- 14.RTBF, audition des responsables du SPW, 23 novembre 2023 (Benoît Tricot : « pas de normes, ni d'urgence pour la santé », « une erreur d'appréciation », « bien sûr qu'il aurait fallu communiquer »). Lien
- 15.L'Avenir, 14 novembre 2023 (rôle du ministre Carlo Di Antonio en 2018). Lien
- 16.RTBF, « 48 % des prélèvements de sang ont des concentrations de PFAS présentant un risque accru pour la santé », 28 avril 2025 (détail par zone, paliers, quatre effets sanitaires établis). Lien
- 17.Notélé, « Les citoyens qui ont bu l'eau du puits de Chièvres ont bien été surexposés aux PFOS, PFOA et PFHxS », avril 2025. Lien
- 18.RTBF, « Pollution aux PFAS : les résultats des nouveaux prélèvements seront communiqués au fur et à mesure », 1er octobre 2024 (résultats initiaux sous-évalués d'environ 50 % à cause d'un problème de conservation). Lien
- 19.RTBF, magazine #Investigation, en coproduction avec Décrypte, enquête diffusée le 8 novembre 2023.
- 20.Le Monde et partenaires, Forever Pollution Project, cartographie européenne de la contamination, février 2023 ; Forever Lobbying Project, enquête collective sur le lobbying anti-restriction et le coût de la dépollution, 14 janvier 2025.
- 21.The Intercept, documents internes de 3M versés au procès du Minnesota, 31 juillet 2018 ; Minnesota Reformer, synthèse des archives internes, 15 décembre 2022.
- 22.Naomi Oreskes et Erik Conway, Les Marchands de doute, Le Pommier, 2012.
- 23.Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L'Événement Anthropocène, Seuil, 2013.
- 24.William Lamb et al., « Discourses of climate delay », Global Sustainability, 2020, DOI 10.1017/sus.2020.13.
Courrier de l'armée américaine du 16 août 2017, obtenu par recours et publié dans l'enquête RTBF (source 10). Rapports de biomonitoring de l'ISSeP, PDF publics (sources 1 et 2). Comptes rendus des auditions de novembre 2023, Parlement de Wallonie (source 6).
