Ils savaient depuis 1930
Ils savaient depuis 1930
En décembre 1930, une soixantaine de personnes meurent en cinq jours entre Huy et Liège. Le premier fonctionnaire arrivé sur place annule les autopsies et met la mort sur le compte du brouillard. Quatre-vingt-seize ans plus tard, le raisonnement n'a pas changé d'un mot.
La scène n'est pas une reconstitution. Elle est consignée dans les annales de la Chambre des représentants, sept mois plus tard, quand le député communiste Joseph Jacquemotte interpelle le gouvernement sur ce qui s'est passé dans la vallée.
Le brouillard s'est couché là le 1er décembre et refuse de repartir. Cinq jours durant, sur une vingtaine de kilomètres entre Huy et Liège, les poitrines sifflent et les yeux pleurent. Les médecins de campagne courent d'une maison à l'autre sans comprendre. Les autorités envisagent de distribuer des masques à gaz par dizaines de milliers. Quand le vent se lève enfin, on compte une soixantaine de morts, environ soixante-cinq selon l'historien Alexis Zimmer, et des milliers de malades.
Un chiffre donne la mesure du choc, et il concerne cette seule commune. Engis enregistre en temps normal environ soixante-cinq décès par an. Pendant l'épisode, elle en compte quatorze en deux jours.
Ce dossier commence par une question que je vous demande de garder jusqu'à la dernière section, parce que c'est là seulement qu'elle trouvera sa réponse complète : comment fait-on, pendant près d'un siècle, pour savoir et ne rien changer ?
La première décision
La toute première décision officielle prise dans cette affaire mérite d'être racontée en détail, parce qu'elle contient déjà tout.
L'inspecteur d'hygiène du gouvernement, le docteur Lacombe, se rend sur place. Des autopsies sont prévues sur les corps des victimes. Il les annule et autorise les inhumations. Son diagnostic tient en une formule : les morts sont la conséquence du brouillard et de causes naturelles.
Son raisonnement mérite d'être cité, car vous l'avez déjà entendu. Si les intoxications avaient été dues à des vapeurs industrielles, explique-t-il, elles auraient également touché les enfants, ce qui n'a pas été le cas. Et d'ailleurs, toutes les personnes décédées souffraient déjà d'affections des voies respiratoires ou de maladies du cœur.
Relisez ces deux arguments et remontez à l'épisode 1 de cette série. Juin 2026 : les morts de la canicule étaient âgés, malades, fragiles, donc la chaleur n'y serait pour rien, ou pour pas grand-chose. C'est le même raisonnement, mot pour mot, à quatre-vingt-seize ans de distance. La comorbidité comme alibi.
Sauf qu'en 1930, ce raisonnement a une conséquence matérielle immédiate : les corps partent en terre sans avoir été examinés. Accuser le ciel n'a pas été une paresse de récit. Ce fut une décision administrative, prise par un fonctionnaire nommé, et qui a fait disparaître les preuves.
Les enquêtes
La population, elle, n'y croit pas. Dans la vallée, on connaît les fumées, on connaît leur odeur. La presse rappelle qu'en 1897 déjà, puis en 1902, on parlait ici de maladie du brouillard, ou d'asthme du brouillard. Le bourgmestre d'Hermalle-sous-Huy, sur le territoire d'Engis, écrit dès le 13 décembre aux autorités pour demander qu'on examine la situation intolérable créée par les nuisances de l'usine de fours à zinc de la Vieille Montagne, à Flône. Les plaintes des riverains, précise-t-il, portent d'abord sur le tort causé à leur santé.
Le pouvoir finit par bouger, et sur deux terrains à la fois. Le soir du 6 décembre 1930, sur ordre de la reine, les administrations des Mines et de l'Hygiène confient une investigation à une commission dirigée par le sénateur Berryer, ancien ministre d'État. Parallèlement, une expertise judiciaire est ordonnée dans le cadre de l'instruction ouverte par le parquet de Liège. Elle réunit un collège d'experts : deux chimistes, un toxicologue, un médecin légiste, un météorologue, un vétérinaire. Un professeur de médecine de l'université de Liège, Firket, y joue un rôle central, et c'est lui qui portera les conclusions devant l'Académie royale de Médecine puis dans les revues internationales.
Cette fois, dix autopsies sont pratiquées. On procède à des analyses toxicologiques, à des calculs sur la nature et le volume des émanations industrielles, à des relevés météorologiques. En janvier 1931, un météorologue de l'Institut royal, Félix Bertyn, publie de son côté une étude qui met en cause les résidus industriels, fumées, particules de charbon et de suie, comme cause des troubles respiratoires observés.
- 1er déc. 1930.Le brouillard se couche sur la vallée. Il ne repartira pas avant cinq jours.
- 3 déc.Les premiers morts tombent.
- 5 déc.La ménagère d'Engis. La commune enregistre quatorze décès en deux jours, pour une moyenne annuelle d'environ soixante-cinq.
- 6 déc.Sur ordre de la reine, une commission d'investigation est confiée au sénateur Berryer. Dans le même temps, l'inspecteur d'hygiène annule les autopsies prévues et autorise les inhumations.
- 13 déc.Le bourgmestre d'Hermalle-sous-Huy écrit aux autorités et vise nommément les fours à zinc de la Vieille Montagne, à Flône.
- 19 mai 1931.Firket présente les conclusions de l'expertise judiciaire devant l'Académie royale de Médecine. Ce sont les fumées des usines.
- 7 juil. 1931.Joseph Jacquemotte interpelle le gouvernement à la Chambre. La scène de la ménagère entre dans les annales parlementaires.
- 1936.Firket publie dans les comptes rendus de la Faraday Society et ajoute son calcul pour Londres.
- 5 au 9 déc. 1952.Le grand smog de Londres tue au moins quatre mille personnes en cinq jours.
Le verdict finit par tomber, et il est limpide : ce brouillard a tué parce qu'il transportait les fumées des usines de la vallée.
Le mécanisme mérite d'être expliqué simplement, parce qu'il resservira. Dans ce couloir encaissé de quelques kilomètres de large fonctionnaient alors une trentaine d'installations lourdes : fours à zinc, sidérurgie, verreries, fabriques d'engrais et d'acide sulfurique. En temps normal, l'air chaud monte et emporte les fumées. Ce début décembre, une couche d'air froid s'est installée au-dessus de la vallée et a fait couvercle. Les fumées sont restées bloquées au sol, comme dans une casserole fermée, et se sont concentrées pendant cinq jours. Le brouillard n'a pas tué : il a servi de récipient. Les poumons des habitants ont servi de filtre.
Ce que l'expertise a aussi fait
Ici, la version héroïque de cette histoire s'arrête, et il faut être honnête, sinon ce dossier ne vaut rien.
Le travail de l'historien Alexis Zimmer, qui a repris l'ensemble des archives, montre que la même expertise qui identifie la cause de l'épisode exceptionnel désarme au passage la plainte quotidienne des habitants. Les riverains se plaignaient depuis des décennies des odeurs, des irritations, des toux. La commission attribue ces plaintes à un défaut de perception. Elle ne nie ni les odeurs ni les irritations : elle en corrige la signification, en s'appuyant sur une série de distinctions savantes entre inconvénient et dommage, entre impression et réalité, entre incommodité et insalubrité.
Autrement dit, la pollution ordinaire, celle de tous les jours, devient un simple désagrément. Seul l'épisode extraordinaire fait catastrophe. Et comme cet épisode est exceptionnel, la présence des usines dans la vallée n'est jamais remise en cause.
C'est plus intéressant que le récit du savant lucide, et plus utile pour cette série. L'expertise n'a pas seulement établi une vérité. Elle a aussi neutralisé une contestation. Retenez ce double mouvement : nous le retrouverons à l'identique dans les épisodes suivants, avec des laboratoires et des agences.
La prédiction
Reste ce que Firket en fait ensuite, et qui force le respect.
En 1936, il publie ses travaux dans les comptes rendus d'une société savante britannique, la Faraday Society. Il désigne les composés soufrés comme principaux responsables. Et il ajoute un calcul : si le même phénomène se produisait au-dessus de Londres, agglomération bien plus peuplée, il faudrait s'attendre à un nombre de morts considérable en quelques jours.
Seize ans plus tard, du 5 au 9 décembre 1952, le grand smog de Londres tue au moins quatre mille personnes, et probablement bien davantage dans les semaines suivantes. Les épidémiologistes qui ont rouvert le dossier en 2001 dans The Lancet le constatent : Firket avait prédit de manière presque quantitative ce qui allait se produire.
Il faut ajouter, par honnêteté, que la cause exacte fut discutée. En 1937, le toxicologue danois Kaj Roholm proposa une explication concurrente par les composés fluorés, plutôt que par le soufre. Le débat scientifique a duré des années. Il n'a jamais porté sur le point qui nous occupe : que ces morts venaient des usines.
Voilà donc où nous en sommes. Un épisode meurtrier documenté par une expertise judiciaire, publié dans une revue internationale, assorti d'une prédiction qui s'est vérifiée. Le savoir existait, daté, imprimé, signé.
Ce qui n'a pas suivi
Alors que s'est-il passé dans la vallée ?
Rien. L'instruction judiciaire se referme sans procès. Aucun industriel n'est poursuivi, aucune indemnisation collective n'est organisée, aucune réglementation contraignante n'est adoptée dans la foulée.
Il faut dire qu'aucune loi ne fixait alors de limite à ce que les cheminées pouvaient rejeter dans l'air. Pas de valeur maximale, pas de contrôle obligatoire, pas de sanction. Les usines de la vallée étaient donc parfaitement en règle, pour la raison la plus simple du monde : il n'existait pas de règle.
Ceux qui ont lu l'épisode précédent reconnaîtront la structure exacte. À Chièvres, en 2021, l'eau était « conforme » parce qu'aucune norme PFAS ne s'appliquait. À Engis, en 1930, les usines étaient en règle parce qu'aucune norme d'émission n'existait. Quatre-vingt-onze ans d'écart, deux polluants sans rapport, un seul et même mécanisme : le vide juridique comme meilleure protection du pollueur.
Restait à raconter l'histoire. Et l'histoire retenue fut celle du brouillard. L'accident météorologique. Le mauvais sort des vallées encaissées. Un épisode de mauvais temps, tragique mais fatal, contre lequel personne ne pouvait rien.
La nature a endossé le crime. Le premier fonctionnaire arrivé sur place avait donné le ton, et personne n'a signé de procès-verbal.
Le mensonge de l'éveil
Si cette histoire vous est inconnue alors qu'elle s'est déroulée à une demi-heure de Liège, ce n'est pas un hasard. Elle contredit frontalement un récit que nous avons tous intégré.
Ce récit dit à peu près ceci : avant, personne ne savait ; la science aurait découvert les problèmes écologiques dans les années 1970, avec le rapport Meadows et les premières conférences internationales ; depuis, l'humanité apprend, trop lentement peut-être, mais elle apprend. C'est l'histoire d'une innocence perdue, et elle arrange tout le monde. Car s'il n'y avait pas de savoir, il n'y a pas eu de mensonge. S'il n'y a pas eu de mensonge, il n'y a pas de menteur. Il ne reste que des retardataires, et nous voilà tous vaguement responsables, c'est-à-dire personne.
Or ce récit est faux, et il l'est doublement.
Il est faux sur la pollution industrielle, on vient de le voir. Engis 1930 est l'une des premières fois au monde qu'une expertise officielle relie par une démonstration scientifique la mortalité humaine à la pollution de l'air. Et le savoir était plus ancien encore : les procès contre les fumées d'usine au dix-neuvième siècle, les plaintes des riverains, les commissions d'hygiène, et dans cette vallée précise, les épisodes de maladie du brouillard signalés dès 1897. Les historiens Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz ont décrit ce phénomène sous le nom de désinhibition : nos sociétés n'ont pas agi par ignorance, elles ont agi malgré les alertes, en organisant leur mise à distance.
Il est faux, aussi, sur le climat. Le principe physique de l'effet de serre est décrit dès le dix-neuvième siècle ; le chimiste suédois Svante Arrhenius calcule en 1896 l'effet d'un doublement du gaz carbonique. En 1958, l'Américain Charles Keeling commence à mesurer sa concentration au sommet du Mauna Loa, à Hawaï, et sa courbe monte sans discontinuer. En 1979, un rapport de l'Académie des sciences américaine, dit rapport Charney, estime qu'un doublement du CO2 réchaufferait la planète de 1,5 à 4,5 degrés. Cette fourchette, établie il y a presque cinquante ans, reste proche de celle du GIEC aujourd'hui.
Voilà pour le savoir public. Reste à savoir ce que savaient ceux qui vendaient le produit. Et là, nous avons les archives.
New York, été 1977
Au siège d'Exxon, la plus grande compagnie pétrolière du monde, les dirigeants sont réunis. Un homme de la maison se lève pour leur présenter l'état des connaissances scientifiques. Il s'appelle James Black. Il est employé par l'entreprise, payé par elle, et ses mots ont été conservés.
Il explique aux dirigeants qu'il existe un accord général dans la communauté scientifique : la façon la plus probable dont l'humanité influence le climat est le rejet de gaz carbonique par la combustion des carburants fossiles. L'année suivante, il revient devant un auditoire élargi et ajoute une échéance. Il reste, dit-il, cinq à dix ans avant que des décisions difficiles ne s'imposent en matière énergétique.
Mesurez la scène. Il n'y a là ni militant, ni organisation écologiste, ni chercheur hostile à l'industrie. Un employé fait son travail : dire la vérité à son employeur, dans la pièce où se décident les investissements.
Et Exxon prend l'alerte au sérieux, à sa façon. L'entreprise ouvre un véritable programme de recherche climatique interne, avec des budgets et des équipes. Elle équipe un de ses superpétroliers, l'Esso Atlantic, d'instruments de mesure du gaz carbonique océanique. Ce navire traverse l'Atlantique en prenant, année après année, la température chimique du monde que sa cargaison est en train de modifier. L'entreprise développe ensuite ses propres modèles climatiques et publie même certains résultats dans des revues scientifiques.
Quarante ans plus tard, en janvier 2023, trois chercheurs, Geoffrey Supran, Stefan Rahmstorf et Naomi Oreskes, ont fait quelque chose que personne n'avait tenté : noter ces travaux comme une copie d'examen. Ils ont rassemblé les seize projections de température produites par les scientifiques d'Exxon entre 1977 et 2003, les ont superposées aux températures réellement observées depuis, et ont mesuré l'écart.
Le résultat a été publié dans la revue Science. La plupart des projections d'Exxon annonçaient correctement le réchauffement survenu. Elles étaient au moins aussi bonnes que celles des chercheurs universitaires et gouvernementaux de la même époque. L'entreprise avait aussi correctement écarté l'hypothèse d'un refroidissement global, correctement prédit la date à laquelle le réchauffement d'origine humaine deviendrait détectable, et raisonnablement estimé le budget carbone compatible avec deux degrés.
Leurs scientifiques étaient excellents. C'est précisément le problème.
Ce que la même entreprise disait au public
Car pendant que ces travaux circulaient en interne, un lecteur du New York Times ouvrait son journal et tombait, dans les pages d'opinion, sur ce qui ressemblait à une tribune. Mise en page comme un éditorial, signée d'un nom d'entreprise, argumentée. Ce n'était pas une tribune : c'était une page de publicité achetée. On y expliquait que la science du climat restait incertaine, que les modèles n'étaient pas fiables, qu'il serait imprudent d'agir. L'une de ces pages s'intitulait, sans rougir, « science incertaine ».
Là encore, on peut mesurer plutôt que d'affirmer. En 2017, Geoffrey Supran et Naomi Oreskes ont analysé 187 documents produits par Exxon puis ExxonMobil entre 1977 et 2014 : publications scientifiques signées par des employés, rapports internes, et publicités éditoriales. Ils ont codé chaque document selon qu'il présentait le réchauffement comme réel, causé par l'homme, sérieux et soluble.
Le résultat tient en deux chiffres. Dans les documents internes et les articles scientifiques, environ 80 % reconnaissent que le réchauffement est réel et d'origine humaine. Dans les publicités payées, environ 81 % expriment du doute.
Mêmes années, même maison, deux vérités. Une pour le conseil d'administration, une pour le lecteur du matin.
Paris, 1971
Et il ne s'agit pas d'une singularité américaine. Une équipe de chercheurs, Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta, a mené le même travail d'archives sur le groupe français Total, et publié ses résultats en 2021.
En 1971, la revue interne du groupe, Total Information, publie un article sur la pollution atmosphérique. On y lit que la combustion des carburants fossiles augmente la concentration de gaz carbonique dans l'atmosphère, que celle-ci pourrait atteindre 400 parties par million vers 2010, et qu'une fonte partielle des calottes glaciaires aurait des conséquences que l'article qualifie lui-même de catastrophiques.
La barre des 400 parties par million a été franchie en 2013. Trois ans d'écart sur une prévision faite quarante ans plus tôt, dans le journal d'entreprise, sous le logo de la maison.
Ce qui suit est documenté par les mêmes chercheurs. Le sujet disparaît des publications du groupe pendant une quinzaine d'années. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, Total participe activement à la mise en doute publique de la science climatique. Puis, à partir de la fin des années 1990, l'entreprise change de posture : elle accepte publiquement la science et promeut le retard, en soutenant des politiques périphériques qui ne touchent pas au cœur de son activité. Les chercheurs montrent également qu'Exxon a coordonné une campagne internationale de contestation via une association professionnelle du secteur, l'IPIECA.
Cette histoire nous concerne directement. Le fleuron pétrolier belge, Petrofina, sera absorbé par Total en 1999, avec l'ensemble de ses actifs, dont le site de Feluy dans le Hainaut. Quand un conseil d'administration parisien décide, il décide aussi pour des usines wallonnes et pour des riverains wallons. C'est la règle des deux adresses, et elle vaut ici comme ailleurs : un siège lointain qui oriente, un site belge qui exécute, et aucune des deux adresses n'excuse l'autre.
Washington, 3 avril 1998
Restait à comprendre pourquoi vous n'avez rien su de tout cela. La réponse tient dans un document de huit pages.
Nous sommes quelques mois après la signature du protocole de Kyoto. Dans les bureaux de l'American Petroleum Institute, la grande fédération pétrolière américaine, un groupe de travail se réunit. Autour de la table : des représentants d'Exxon, de Chevron, de Southern Company, et plusieurs organisations conservatrices spécialisées dans la contestation scientifique. Ils rédigent un plan de communication doté d'un budget de plusieurs millions de dollars sur plusieurs années.
Le document définit son objectif sans détour. La victoire, écrit-il, sera acquise quand le citoyen moyen comprendra les incertitudes de la science du climat, et quand la reconnaissance de ces incertitudes fera partie du sens commun. Il ajoute un deuxième critère : que la couverture médiatique reflète un équilibre sur la science climatique, autrement dit qu'un journaliste se croie tenu de donner la parole aux deux camps même là où la science est établie.
Puis vient la liste des moyens. Recruter et former des scientifiques présentés comme indépendants. Leur fournir le soutien logistique et moral qui leur manque. Cibler les médias. Cibler les responsables politiques. Cibler les enseignants.
Le plan fuite. Le New York Times le publie fin avril 1998. Il est aujourd'hui archivé publiquement, cité dans des procédures judiciaires américaines, et il porte un surnom : le mémo de la victoire.
Il y a donc eu, un jour, dans une pièce, à une date précise, des gens payés pour fabriquer votre hésitation. Et ils ont réussi.
Ce que cela signifie
Le plus troublant, dans tout ce dossier, est que rien n'a jamais été dissimulé.
Le rapport de Firket est publié depuis 1936 dans une revue accessible. Les archives d'Exxon sont en ligne depuis 2015. L'article de Total Information de 1971 est téléchargeable. Le mémo de 1998 se consulte en deux clics et figure dans des mémoires déposés devant des cours d'appel fédérales. Les travaux universitaires qui les analysent sont publiés dans Science et dans Global Environmental Change.
« Un complot se cache, se nie, s'effondre quand on l'expose. Ici, tout s'affiche, se signe, se budgétise. Ce n'est pas un complot, c'est le fonctionnement normal et rationnel du système. Et c'est pour ça que c'est plus grave : on peut arrêter un complot en arrêtant les comploteurs, on ne fait pas tomber une structure en remplaçant un dirigeant. »
L'objection, prise au sérieux
Une objection sérieuse mérite d'être posée, et je la formule aussi loyalement que possible.
Juger le passé avec les connaissances du présent est un travers d'historien débutant. En 1930, la médecine du travail balbutiait, la notion de pollution chronique n'existait pas comme catégorie juridique, la Belgique sortait à peine d'une guerre et entrait dans une crise économique majeure. Fermer les usines de la vallée de la Meuse, c'était mettre des milliers de familles à la rue dans un pays sans sécurité sociale. Quant à Exxon en 1977, l'entreprise n'avait aucune obligation légale de rendre publiques ses recherches internes, et les modèles climatiques de l'époque comportaient de véritables incertitudes.
Ce raisonnement mérite d'être encaissé, parce qu'il contient une part de vrai. Oui, les contraintes économiques de 1930 étaient réelles. Oui, l'incertitude scientifique des années 1970 était réelle.
Mais il se brise sur deux points.
Le premier est que l'accusation ne porte pas sur l'ignorance, elle porte sur le traitement du savoir. On ne reproche pas à la Belgique de 1930 de ne pas avoir prévu la catastrophe : on constate qu'après l'avoir vécue, documentée et publiée, elle n'a rien réglementé pendant des décennies. On ne reproche pas à Exxon d'avoir eu des modèles imparfaits : on constate que l'entreprise a financé une campagne pour convaincre le public que ses propres modèles n'étaient pas fiables. Ce n'est pas de l'ignorance, c'est de la gestion de l'information.
Le second est que ce raisonnement se retourne. Si l'incertitude justifiait l'inaction, alors il fallait la mesurer honnêtement, pas la fabriquer. Le mémo de 1998 ne dit pas « la science est incertaine, prenons le temps ». Il dit : nous aurons gagné quand le citoyen moyen croira que la science est incertaine. Ce n'est pas une position épistémique, c'est un objectif de campagne.
Les trois âges du mensonge
Revenons alors à la question posée au début. Comment sait-on sans rien changer, pendant près d'un siècle ?
- 1.La nature coupable. On sait, on classe le dossier, on désigne le ciel. En 1930, c'était la faute du brouillard, et cette version a été écrite par un inspecteur d'hygiène avant même que les corps soient examinés. Cette opération a un nom, la naturalisation : transformer une décision humaine en fatalité météorologique. Elle nous suivra jusqu'à l'épisode 6, où des coulées de boue seront présentées comme des caprices de l'orage.
- 2.Le doute acheté. Quand la science devient trop solide pour être enterrée, on ne cache plus le savoir, on finance son contraire. Le savoir existe, le doute aussi, et un journaliste consciencieux met les deux côte à côte : c'est exactement le résultat visé par le mémo de 1998. Nous verrons à l'épisode 9 que cette industrie est toujours en activité, à Bruxelles cette fois, autour des PFAS.
- 3.L'inversion. L'âge où nous sommes. Le doute ne tient plus : chaque canicule le balaie, chaque analyse d'eau le contredit. Alors on procède à une dernière inversion. Celui qui alerte devient l'excité, la règle qui protège devient la brimade, et l'écologie punitive entre en scène.
Cette expression a une condition d'existence, une seule. Il faut que l'histoire commence hier. Il faut que personne n'ait su. Pour que personne ne soit coupable.
Vous savez désormais qu'elle commence en 1930, dans une vallée wallonne, et que le premier réflexe fut déjà d'accuser le ciel.
Victime-payeur, depuis 1930
Le mensonge a changé de forme chaque fois qu'on l'a percé. La punition, elle, n'a jamais changé de camp.
En décembre 1930, ce sont les ouvriers et les vieillards de la vallée qui ont respiré les fumées, pas les actionnaires des fours à zinc. Et on a expliqué à leurs familles qu'ils étaient de toute façon déjà malades. En juin 2026, ce sont les habitants des logements surchauffés qui sont morts, pas ceux dont les émissions sont les plus élevées. Et on a expliqué qu'ils étaient de toute façon déjà fragiles. À Chièvres, ce sont les buveurs d'eau du robinet qui ont payé les filtres et les prises de sang, pas le fabricant. Mêmes vallées, mêmes quartiers, mêmes revenus, à quatre-vingt-seize ans de distance.
« Nos traités proclament le principe du pollueur-payeur. Un siècle de documents raconte l'inverse : victime-payeur. Ils savaient. Nous savons qu'ils savaient. C'est toute la différence entre une erreur et une faute. »
Une dernière image avant de refermer ce dossier. Zoning de Feluy, dans le Hainaut, sur un site racheté par Total au pétrolier belge Petrofina. Des billes de plastique grosses comme des lentilles, par milliards, qu'on retrouve dans les fossés, les ruisseaux et jusque dans les champs alentour. Pendant ce temps, on vous apprenait à culpabiliser pour une paille. C'est le prochain dossier.
- 1.Firket, J., « Fog along the Meuse valley », Transactions of the Faraday Society, vol. 32, 1936, p. 1192-1196. Conclusions présentées d'abord à l'Académie royale de Médecine de Belgique le 19 mai 1931.
- 2.Nemery, B., Hoet, P. H. M., Nemmar, A., « The Meuse Valley fog of 1930: an air pollution disaster », The Lancet, vol. 357, 3 mars 2001, p. 704-708. Étude de référence sur le bilan et sur le caractère quasi quantitatif de la prédiction de Firket pour Londres. DOI
- 3.Zimmer, A., Brouillards toxiques. Vallée de la Meuse, 1930, contre-enquête, Zones Sensibles, 2016. Ouvrage de référence : décision du docteur Lacombe d'annuler les autopsies, bilan d'environ soixante-cinq morts, quatorze décès en deux jours à Engis pour une moyenne annuelle d'environ soixante-cinq, commission Berryer installée sur ordre de la reine le 6 décembre 1930, délégitimation des perceptions des habitants, épisodes de maladie du brouillard de 1897 et 1902, démarche du bourgmestre d'Hermalle-sous-Huy du 13 décembre 1930 visant les fours à zinc de la Vieille Montagne à Flône. Extraits en accès libre
- 4.Compte rendu critique de l'ouvrage de Zimmer, revue Pollution atmosphérique, 2018 (arguments du docteur Lacombe, étude du météorologue Félix Bertyn de janvier 1931). Lien
- 5.Annales parlementaires, interpellation du député Joseph Jacquemotte, Chambre des représentants, 7 juillet 1931 (scène de la ménagère d'Engis du vendredi 5 décembre 1930). Compilation documentaire du Cercle ArchéoHistorique des Pays de Meuse
- 6.Composition et travaux de l'expertise judiciaire ordonnée par le parquet de Liège, dix autopsies pratiquées, analyses toxicologiques et météorologiques, revue Pollution atmosphérique. Lien
- 7.Roholm, K., « The fog disaster in the Meuse Valley, 1930: a fluorine intoxication », Journal of Industrial Hygiene and Toxicology, 1937. Hypothèse concurrente attribuant la mortalité aux composés fluorés.
- 8.Supran, G., Rahmstorf, S., Oreskes, N., « Assessing ExxonMobil's global warming projections », Science, vol. 379, 13 janvier 2023. Évaluation quantitative des seize projections internes d'Exxon entre 1977 et 2003. DOI 10.1126/science.abk0063
- 9.Supran, G., Oreskes, N., « Assessing ExxonMobil's climate change communications (1977-2014) », Environmental Research Letters, vol. 12, 2017, DOI 10.1088/1748-9326/aa815f, et son addendum de 2020 sur les stratégies de déni et de retard, DOI 10.1088/1748-9326/ab89d5.
- 10.Bonneuil, C., Choquet, P.-L., Franta, B., « Early warnings and emerging accountability: Total's responses to global warming, 1971-2021 », Global Environmental Change, vol. 71, novembre 2021. DOI 10.1016/j.gloenvcha.2021.102386. Version en accès libre
- 11.Numéro de Total Information de 1971, document original téléchargeable, mis en ligne par le laboratoire Géographie-cités du CNRS. Lien
- 12.American Petroleum Institute, « Global Climate Science Communications Team Action Plan », document daté du 3 avril 1998, révélé par le New York Times le 26 avril 1998. Archive publique ; texte également au Congressional Record du 27 avril 1998.
- 13.National Academy of Sciences, « Carbon Dioxide and Climate: A Scientific Assessment » (rapport Charney), 1979, qui établit la fourchette de sensibilité climatique de 1,5 à 4,5 degrés.
- 14.Archives internes d'Exxon et d'ExxonMobil, mises en ligne par le Climate Investigations Center. Lien
- 15.Le Monde, « Changement climatique : comment Total et Elf ont contribué à semer le doute depuis des décennies », 20 octobre 2021.
- 16.The Guardian, sur l'étude parue dans Science : Exxon a produit dans les années 1970 et 1980 des prévisions climatiques d'une exactitude remarquable, janvier 2023.
- 17.New York Times, Andrew Revkin, « Industry Ignored Its Scientists on Climate », 23 avril 2009, sur le document interne de 1995 de la Global Climate Coalition reconnaissant la réalité du réchauffement d'origine humaine.
- 18.InsideClimate News, série « Exxon: The Road Not Taken », 2015, enquête fondatrice sur les archives internes de l'entreprise.
- 19.RTBF et Décrypte, carte inédite de la contamination aux PFAS en Wallonie et à Bruxelles, novembre 2023, pour le raccord avec l'épisode précédent.
- 20.Oreskes, N., Conway, E., Les Marchands de doute, Le Pommier, 2012. Ouvrage fondateur sur le transfert des méthodes du tabac vers le climat.
- 21.Bonneuil, C., Fressoz, J.-B., L'Événement Anthropocène, Seuil, 2013, en particulier le chapitre sur la désinhibition.
- 22.Malm, A., Fossil Capital, Verso, 2016.
- 23.Lamb, W. F., et al., « Discourses of climate delay », Global Sustainability, 2020. DOI 10.1017/sus.2020.13
- 24.Franta, B., travaux sur les stratégies de retard de l'industrie pétrolière, notamment sur les modèles économiques commandés par l'API.
Le plan de communication de 1998, huit pages, en accès libre (source 12). Le numéro de Total Information de 1971 (source 11). Les projections climatiques internes d'Exxon reproduites en figures dans l'article de Science (source 8). Les archives d'entreprise rassemblées par le Climate Investigations Center (source 14).
Ce que cette enquête n'a pas pu établir avec certitude est écrit ici, plutôt que masqué dans le texte.
Sur la prédiction de Firket. La formule exacte employée en 1936 pour chiffrer une catastrophe londonienne n'a pas pu être vérifiée sur l'original, dont l'accès est payant. Le texte se limite donc à « un nombre de morts considérable », ce que confirme l'étude parue dans The Lancet en 2001 selon laquelle la prédiction fut presque quantitative. Le chiffre de 3 200 morts, souvent cité, n'est pas repris faute de source primaire consultable.
Sur le bilan. Les sources divergent, de soixante et un à soixante-huit décès selon les décomptes, environ soixante-cinq chez Zimmer. Le texte retient donc une fourchette attribuée plutôt qu'un chiffre unique.
Sur le nom de l'inspecteur d'hygiène. L'orthographe varie selon les sources, Lacombe ou Lacomble. La forme Lacombe est retenue ici comme majoritaire.
Sur le prénom de Firket. La publication de 1936 est signée J. Firket et les sources hésitent entre Jean et Jacques. Le texte ne mentionne donc que le patronyme.
Sur la structure des enquêtes. Deux dispositifs coexistent et sont souvent confondus : la commission gouvernementale dirigée par le sénateur Berryer, installée le 6 décembre 1930, et l'expertise judiciaire ordonnée par le parquet de Liège, dans laquelle Firket joue le rôle déterminant. Le texte les distingue explicitement.

Bravo et merci pour cette synthèse fascinante.
Merci