Les emplois d’abord

Épisode 5 · Écologie vs Capitalisme

Les emplois d'abord

Pendant un siècle, à Ath, trois mots ont suffi à clore toute question sur ce qu'une usine rejetait. Le jour où il a fallu choisir entre les emplois et l'exemption, l'actionnaire n'a pas hésité une seconde.

Chronik.be·Travail · Industrie · Wallonie·22 min de lecture
Ath, vendredi 13 février 2026, quai des Usines. Une cinquantaine de travailleurs sont massés devant les grilles de leur usine, une usine chimique posée au bord de la Dendre, en plein centre-ville, depuis plus d'un siècle. Trois jours plus tôt, le mardi 10, le tribunal de l'Entreprise du Hainaut, division de Tournai, a prononcé la faillite de leur employeur, Flaurea Chemicals. Sur aveu : c'est l'entreprise elle-même qui l'a demandée. Depuis décembre, ces travailleurs étaient en chômage économique et attendaient une reprise. Ce qu'ils attendaient, c'était le redémarrage. Ce qui est arrivé, c'est un jugement, appris le jeudi en fin d'après-midi par leur syndicat. Devant la caméra de Notélé, l'un d'eux résume : « On a les jambes coupées. »

Cette histoire doit être racontée à cause d'un argument. Vous le connaissez, vous l'avez entendu cent fois, dans les conseils communaux, aux journaux télévisés, aux repas de famille. Il surgit toujours au même moment : quand quelqu'un ose demander ce qu'une usine rejette dans l'air, dans l'eau ou dans les poumons de ses ouvriers. Alors une voix s'élève, sur un ton de regret : attention, il y a des emplois en jeu. Et la discussion s'arrête, non parce que l'argument répond à la question, mais parce qu'il transforme celui qui insiste en ennemi des familles.

À Ath, cet argument a tenu un siècle. Voici ce qui s'est passé le jour où il est mort. Et voici la double question de ce dossier, à garder jusqu'à la dernière section : quand une entreprise dit « les emplois d'abord », qui tient vraiment qui par l'emploi ? Et quand l'usine ferme malgré tout, qui paie ce qui reste ?

Cent ans au bord de la Dendre

Le décor d'abord, parce que tout en découle. À quelques centaines de mètres de la Grand-Place, la société La Floridienne, devenue Floridienne Chimie puis Flaurea Chemicals, a pratiqué pendant une centaine d'années la chimie des métaux non ferreux. Le ministre wallon de l'Environnement, Yves Coppieters, le dira sans détour en février et mars 2026, en réponse aux questions parlementaires : « Ces métaux lourds ont impacté le sol et les eaux souterraines sous la totalité de l'emprise de l'usine, en rive gauche de la Dendre. » Et encore : « Cette pollution est connue de mon administration. » Connue. Le mot est du ministre. Le site figure d'ailleurs déjà sur une liste régionale de sites à dépolluer.

Et la rivière a eu sa part, elle aussi, ce n'est pas une hypothèse. En décembre 2009, lors d'opérations de vidange avant les congés, entre 300 et 600 kilos de chlorure de zinc ammoniacal se déversent dans la Dendre. L'entreprise reconnaît l'incident, dilue au maximum, les Voies navigables lâchent des milliers de mètres cubes d'eau par l'écluse voisine pour pousser la pollution vers l'aval. C'est-à-dire vers la Flandre : la Dendre passe la frontière linguistique à une vingtaine de kilomètres, et la ministre flamande de l'Environnement se plaindra publiquement de ne pas avoir été prévenue par son homologue wallon. Le titre de la RTBF, à l'époque, dit tout de la routine : « La Floridienne à nouveau pointée en matière de pollution ». À nouveau. Par ailleurs, les rejets autorisés du site s'écoulent vers la Dendre occidentale et le canal Blaton-Ath, et des dépassements y ont été constatés puis corrigés au fil des ans, comme le collège l'a reconnu au conseil communal.

Un dernier fait, et il donne la mesure exacte de ce que « pollution connue » veut dire pour les riverains. Depuis décembre 2021, un arrêté du bourgmestre interdit tout captage d'eau dans un rayon de cent mètres autour de l'usine. Et depuis 2022, la SPAQuE, la société publique wallonne chargée des sites pollués, travaille à délimiter la contamination aux métaux lourds dans deux nappes superposées, la nappe alluviale à une dizaine de mètres sous le sol, et la nappe des calcaires à une vingtaine de mètres. En plein centre d'Ath, l'eau du sous-sol est interdite de puits depuis quatre ans. Voilà le décor complet.

L'usine faisait vivre la ville : environ 130 emplois encore en 2014, une cinquantaine au moment de la faillite. Et pendant tout ce temps, l'argument a fait son office. Chaque question sur les rejets, chaque inquiétude de riverain se heurtait au même mur : les emplois.

Une seule fois en un siècle, la question a gagné, et encore, il a fallu s'y reprendre à deux fois. En 2017, l'entreprise demande un permis pour relancer une production de stabilisants à base de plomb, en plein centre-ville. Détail qui donne le ton : des machines avaient déjà été remises en route pour des tests, sans autorisation, ce qui avait valu un avertissement de la Région wallonne. L'enquête publique est lancée fin juin, en pleine période de départs en vacances. L'émotion est immense. Le 7 juillet au soir, la direction annonce « arrêter le projet ». Sauf que la demande de permis, elle, n'est pas retirée : la procédure continue discrètement, ce que des conseillers communaux révèlent fin août. Il faudra deux mois de vigilance supplémentaires pour obtenir, le 20 septembre, le courrier de retrait officiel adressé à l'administration des permis à Mons, confirmé par communiqué du bourgmestre. Même la seule victoire du siècle a exigé de déjouer un retrait de façade.

Et notez l'argument que l'entreprise avançait alors pour rassurer : deux mille tonnes de plomb par an, vingt-cinq fois moins que ce qui s'était fait sur le site pendant des années « sans problème de santé pour les ouvriers ». Sans problème de santé. Gardez la formule en mémoire : elle resservira en 2026, presque mot pour mot.

L'automne du choix

Ce qui tue l'usine n'est pas une norme environnementale. C'est ce que découvre, à l'automne 2025, l'Inspection du travail, le service fédéral chargé de la protection des travailleurs.

En octobre, ses inspecteurs constatent des expositions au cadmium au-delà des seuils. Deux mots sur ce métal, parce qu'il faut savoir de quoi on parle : le cadmium s'accumule dans l'organisme pendant des décennies, sa demi-vie dans le corps se compte en dizaines d'années, il s'attaque aux reins, fragilise les os, et il est classé cancérogène pour l'homme, notamment pour le poumon. L'inspection impose des mesures correctrices. Elles ne suffisent pas. Le 23 décembre 2025, elle interdit l'activité concernée, au nom du principe de précaution, et le personnel est placé en chômage économique. Le ministre wallon de l'Économie, Pierre-Yves Jeholet, le confirmera au Parlement en des termes qu'il faut retenir : une enquête de l'Inspection du travail « pour des expositions excessives au cadmium », ayant conduit à l'arrêt de cette activité en décembre.

L'entreprise a alors un choix devant elle, et ce choix est le cœur de tout ce dossier. Première branche : financer une ligne de production sûre et achever le renouvellement de son permis d'environnement, qui expirait en juin 2026. Ce chemin était engagé : Flaurea avait mandaté en 2025 un expert agréé pour une étude de sols, avec l'objectif de concentrer ses activités sur une partie du site, et ses représentants avaient rencontré la Direction de l'Assainissement des Sols le 15 décembre 2025, huit jours avant l'interdiction, pour préparer le dépôt du dossier. Seconde branche : fermer.

Le 10 février 2026, la maison mère tranche. Le groupe français Auréa, coté en Bourse, dépose le bilan de sa filiale athoise. Cinquante personnes au carreau, prévenues après le tribunal.

Le communiqué

Deux jours plus tard, le 12 février, le groupe publie son communiqué financier annuel. Il faut le lire, parce qu'aucune démonstration ne vaudra jamais ce document. Le titre annonce un chiffre d'affaires 2025 de 222,7 millions d'euros. Et parmi les faits marquants listés pour les investisseurs, entre les droits de douane américains et le marché de l'aluminium, cette ligne.

Pièce au dossier · Communiqué financier du groupe Auréa, 12 février 2026

« Décision de dépôt de bilan de FLAUREA CHEMICALS avec un impact limité sur les actifs immobiliers. »

Un impact limité sur les actifs immobiliers. Cinquante familles, un siècle d'histoire industrielle, une friche contaminée aux métaux lourds en plein centre-ville, et même, détail que le dossier signale, la disparition de la seule société capable de recycler le cadmium en Europe : vu de Paris, l'événement se mesure en valeur de terrains. Le patrimoine est préservé, dit le communiqué. L'outil et les emplois, non. Dans sa communication à la presse, le groupe présente par ailleurs, en substance, la fermeture comme la conséquence de la décision de l'administration.

Relisez lentement la séquence. Des ouvriers respiraient du cadmium. Une inspection les a protégés. L'actionnaire a fermé plutôt que de financer la mise en sécurité. Et le récit qui reste désigne comme coupable la règle qui protégeait les ouvriers.

L'anatomie de l'argument

Voilà le vrai visage du chantage à l'emploi, et la réponse à notre première question.

Pendant un siècle, « les emplois d'abord » n'a pas protégé les emplois : il a protégé l'exemption. L'exemption de questions, de contrôles, de mises aux normes, d'investissements de sécurité. La preuve est administrée par la fin : le jour où il a fallu choisir entre les emplois et l'exemption, l'actionnaire n'a pas hésité une seconde.

« Les emplois n'étaient pas la priorité qu'on opposait aux autres. Ils étaient l'otage qu'on exhibait. »

Et qui tient qui, alors ? Pas l'usine qui tient la ville : le siège qui tient les deux. La décision de fermer une usine athoise s'est prise à Paris, avenue Bertie Albrecht, dans un arbitrage de groupe coté, et personne à Ath, ni les ouvriers, ni le bourgmestre, ni le ministre, n'a pesé un gramme dans la balance. Rien de tout cela n'est caché : le jugement de faillite est public, le communiqué est en ligne à destination des investisseurs, les réponses ministérielles sont au compte rendu du Parlement. Ce n'est pas un complot, c'est le fonctionnement normal et rationnel du système. Et c'est pour ça que c'est plus grave.

Qui paie, premier étage : les travailleurs

La seconde question trouve sa réponse en trois étages, du plus humain au plus durable.

Sept mois, de l'interdiction à l'euro symbolique
  • Oct. 2025.L'Inspection du travail constate des expositions au cadmium au-delà des seuils. Mesures correctrices imposées.
  • 15 déc. 2025.Des représentants de Flaurea rencontrent la Direction de l'Assainissement des Sols pour préparer le renouvellement du permis.
  • 23 déc. 2025.Huit jours plus tard, l'activité est interdite. Le personnel passe en chômage économique.
  • 10 fév. 2026.Le tribunal de Tournai prononce la faillite, sur aveu.
  • 12 fév. 2026.Le communiqué financier annuel du groupe parle d'un « impact limité sur les actifs immobiliers ».
  • 18 mars 2026.L'administration écrit aux curateurs pour leur rappeler leurs obligations : sécuriser, évacuer, réaliser l'étude d'orientation.
  • 21 avril 2026.Visite d'inventaire des bâtiments de stockage, où dorment encore des produits dangereux.
  • 15 juil. 2026.La Ville d'Ath propose de racheter le site. Pour un euro.

Les travailleurs d'abord. Une cellule de reconversion est mise en place avec le FOREM. Les préavis, eux, sont avalés par la faillite : c'est le Fonds de fermeture des entreprises, alimenté par la collectivité, qui prendra le relais des indemnités. Et pour ceux qui ont été exposés, le cadmium ne se licencie pas : il reste dans le corps pendant des décennies. La presse régionale a trouvé le mot juste : la double peine. Perdre son emploi à cause d'un poison qu'on vous a fait respirer.

Qui paie, deuxième étage : la friche

Vient ensuite le site lui-même, et c'est là que les promesses rencontrent le droit.

Au Parlement wallon, interrogé par le député athois Bruno Lefèbvre, le ministre Coppieters se veut rassurant. Les obligations d'assainissement, répond-il, demeurent à charge du curateur, « dans le respect du principe du pollueur-payeur » : le décret sols de 2018 prévoit en effet que la cessation d'activité déclenche les obligations d'étude et, le cas échéant, d'assainissement. Et l'administration fait son travail : le 18 mars, la Direction de Mons du Département de la Police et des Contrôles écrit aux curateurs pour leur rappeler leurs obligations. Le 21 avril, une visite d'inventaire inspecte les bâtiments de stockage. Au conseil communal, un élu résume l'inquiétude des riverains : « Il suffit d'une vanne défectueuse et c'est la catastrophe. »

Mais dans la même réponse ministérielle, il y a une seconde phrase, et c'est elle qu'il faut lire deux fois : il n'existe actuellement « aucune garantie financière fixée pour couvrir les frais d'assainissement ». Posez les deux phrases côte à côte. Le principe du pollueur-payeur est proclamé dans la réponse même qui constate qu'aucun euro ne le garantit. Un pollueur en faillite est une coquille vide, la faillite est précisément l'opération juridique qui organise l'insolvabilité. La curatelle gérera l'actif, dont l'entreprise n'était même pas propriétaire pour une partie des terrains, les créanciers se partageront ce qui reste, et la dépollution d'un siècle de chimie des métaux attendra son tour. Combien de temps ? La presse locale pose la question sans détour : dix ans, vingt ans, trente ans ? L'échevine de l'Économie, Ludivine Gauthier, résume la position de la Ville : sur ce dossier, « nous n'avons pas la maîtrise ».

Un détail encore, qui éclaire la comparaison avec l'épisode précédent. À Ath, un comité d'accompagnement existe, réunissant entreprises, riverains, Ville et Région : exactement l'organe que les habitants de Feluy se sont vu refuser en mai. Il s'est réuni le 15 avril, et il a servi. À quoi, cette fois ? À écouter la curatelle. Le dialogue existait. Il n'a pas pesé davantage que le reste face à un arbitrage parisien.

Qui paie, troisième étage : un euro

Et puis il y a eu, en juillet, l'information qui résume ce dossier mieux que n'importe quelle démonstration. L'Avenir la révèle le 15 : la Ville d'Ath a proposé de racheter le site. Pour un euro.

Un euro symbolique, pour une friche où subsistent des produits dangereux, avec les métaux dans le sol et l'étude de dépollution à mener. La logique communale est défendable, et même courageuse : reprendre la main sur un chancre en plein centre plutôt que de le regarder pourrir trente ans. Mais mesurez ce que ce prix dit du système. Pendant un siècle, les bénéfices de ce site ont été privés, distribués, remontés vers les actionnaires successifs. Le jour du solde, le passif environnemental cherche preneur à un euro, et le seul candidat est la collectivité. Nos lois proclament le pollueur-payeur. Ath l'épelle à l'envers, lettre par lettre : victime-payeur.

L'échelle au-dessus : Liège

On objectera que Flaurea est une petite entreprise en difficulté, un cas particulier. Alors changeons d'échelle, et regardons le même mécanisme opérer chez le numéro un mondial de l'acier, à cinquante kilomètres de là.

Liège, sept ans, deux promesses, deux fermetures
  • 2006.Le groupe indien Mittal remporte son OPA sur Arcelor. À Liège, son patron est accueilli en sauveur de la sidérurgie.
  • 2008.Le groupe annonce l'abandon du projet de fermeture de la ligne à chaud et rallume un haut-fourneau à Seraing. L'espoir est immense. Les syndicats, pour l'entretenir, acceptent gel des salaires et flexibilité.
  • 12 oct. 2011.Couperet : fermeture définitive de la phase à chaud. Cinq cent quatre-vingt-un emplois fixes, environ quatre cents intérimaires, et par ricochet plus d'un millier de postes chez les sous-traitants. Le groupe promet de concentrer l'avenir liégeois sur la phase à froid.
  • Sept. 2012.La direction menace de retirer un plan d'investissement de 138 millions d'euros, irritée par les actions syndicales. Notez la grammaire exacte du chantage : l'investissement n'est plus une décision industrielle, c'est une récompense conditionnée à la docilité.
  • 24 janv. 2013.Fermeture de sept lignes de la phase à froid, celle-là même qu'on avait promis de renforcer, dont la cokerie de Seraing. Mille trois cents emplois directs sur les quelque deux mille sept cents du froid. Devant le centre acier de Flémalle, un travailleur dit à la RTBF : « On est en train de mourir. »

Sept ans, deux promesses, deux fermetures. À chaque étape, la région a payé le prix demandé, salaires gelés, paix sociale, aides publiques, et à chaque étape le siège a décidé ailleurs, sur d'autres critères. Le chantage à l'emploi n'est pas un accident de la conversation publique : c'est une technique de négociation, documentée, datée, chiffrée, 138 millions d'euros de récompense brandis puis retirés.

Quand le chantage devient politique publique

Il reste à montrer l'étage supérieur, car ce mécanisme a été si efficace qu'il a fini par être inscrit dans la loi européenne.

Le marché carbone européen repose sur un principe simple : qui émet du CO2 doit acheter des quotas. Mais dès l'origine, les industries lourdes ont brandi l'argument que vous connaissez maintenant par cœur : si nous payons, nous délocalisons, et les emplois partiront. L'Union a cédé, et a inventé pour cela une catégorie juridique, le « risque de fuite de carbone », qui donne droit à des quotas gratuits. Cimentiers, sidérurgistes et chimistes en sont les premiers bénéficiaires.

Le résultat a été audité. La Cour des comptes européenne constate en 2020 que les quotas gratuits, censés être l'exception transitoire, représentent encore plus de 40 % du total, et que leur ciblage est défaillant. Le cabinet indépendant CE Delft, mandaté par l'ONG Carbon Market Watch, a chiffré les profits d'aubaine que l'industrie a tirés du système entre 2008 et 2019 : jusqu'à 50 milliards d'euros, dont environ 3 milliards pour le seul secteur cimentier, gratifié de 231 millions de tonnes de quotas excédentaires. Des entreprises ont reçu gratuitement des droits de polluer, en ont revendu le surplus, et ont répercuté dans leurs prix un coût carbone qu'elles n'avaient pas payé.

Cinquante milliards d'euros : voilà ce que la menace de partir a rapporté à ceux qui ne sont pas partis. Le chantage à l'emploi, à cette échelle, n'est plus un argument de conseil communal. C'est une rente, transformée en politique publique, payée par les contribuables et les consommateurs européens. Et pendant ce temps, à Ath, on cherche un euro symbolique pour racheter la friche.

La défense d'Auréa, prise au sérieux

Il faut maintenant donner sa pleine place à la défense du groupe, parce qu'elle existe, qu'elle est publique, et qu'un dossier qui l'esquiverait ne vaudrait rien.

Son président, Joël Picard, conteste d'abord toute mise en cause du bien-être des travailleurs : l'usine aurait été dotée des équipements les plus modernes qui existent, masques à oxygène et tenues de travail comprises, et aucune maladie professionnelle n'aurait été constatée. Posons cette défense à côté des mots du ministre Jeholet au Parlement : une enquête de l'Inspection du travail « pour des expositions excessives au cadmium », suivie de mesures, puis d'une interdiction. Les deux affirmations sont publiques. L'une émane de l'actionnaire, l'autre d'un ministre s'appuyant sur un corps d'inspection. Le lecteur jugera, en gardant à l'esprit un fait de biologie : le cadmium met des décennies à produire ses maladies, et l'absence de maladie constatée aujourd'hui ne dit rien de l'exposition d'hier. C'est même exactement l'argument des comorbidités de l'épisode 1 et du docteur Lacombe de l'épisode 3, sous un habit neuf.

Vient ensuite l'argument central du groupe, et il est technique : le seuil admissible passerait de 4 à 1 au 11 juillet 2027, objectif présenté comme inaccessible en l'état des techniques, d'autant, ajoute le président, que la population du Hainaut afficherait déjà 1,2 du fait des engrais, et un fumeur 2 en moyenne. Si ces chiffres se comparaient, la conclusion s'imposerait : aucune usine ne peut descendre sous le bruit de fond régional, la fermeture était inévitable, la règle est absurde.

Sauf que ces chiffres ne se comparent pas, parce qu'ils ne mesurent pas la même chose.

La valeur qui passe de 4 à 1 au 11 juillet 2027 existe bel et bien : c'est la valeur limite d'exposition professionnelle au cadmium dans l'air des ateliers, fixée par la directive européenne de juin 2019 sur les cancérogènes au travail, 4 microgrammes par mètre cube d'air pendant la période transitoire, 1 microgramme ensuite. Elle mesure ce qu'un poumon respire pendant huit heures de poste. Les 1,2 attribués à la population du Hainaut et les 2 attribués aux fumeurs, eux, correspondent à des concentrations dans le sang, en microgrammes par litre. Elles mesurent ce qu'un corps a accumulé au fil d'une vie, par l'alimentation et le tabac.

Des microgrammes par mètre cube d'air d'un côté, des microgrammes par litre de sang de l'autre. Comparer les deux, c'est comparer la vitesse d'une voiture à la température du conducteur. Le cadmium sanguin des Hennuyers, quel qu'il soit, ne rend pas plus difficile d'un gramme la filtration de l'air d'un atelier : ce sont deux mondes physiques différents. L'argument du bruit de fond régional, tel qu'il a été publié, ne tient pas debout.

Et il reste deux dates, qui achèvent la démonstration. La première : la limite de 2027 a été publiée au Journal officiel de l'Union en juin 2019. Huit années de transition, prévues précisément pour laisser aux industriels le temps de s'équiper. La seconde : l'interdiction qui a frappé Flaurea date du 23 décembre 2025, sous le régime transitoire, c'est-à-dire sous le seuil le plus permissif, celui des 4 microgrammes. L'usine n'a pas été fermée par une norme future inatteignable. Elle a été arrêtée pour dépassement de la norme présente, la plus indulgente, connue de tout le secteur depuis six ans. Invoquer le seuil de 2027, c'est déplacer le regard vers demain pour ne pas parler d'hier.

Reste alors le noyau exact de l'objection, et il faut l'encaisser : oui, la décision de l'inspection est le déclencheur de la fermeture, la chronologie le montre et il serait malhonnête de le nier. Mais un déclencheur n'est pas une cause. La cause, c'est l'exposition constatée des travailleurs, et le choix d'un actionnaire de ne pas financer la mise en conformité, alors même que sa filiale préparait le renouvellement de son permis huit jours avant l'interdiction. Une entreprise qui ne survit qu'à condition d'exposer ses ouvriers à un cancérogène n'est pas une entreprise rentable : c'est une entreprise subventionnée par les poumons de ses salariés. La règle n'a pas détruit cette rentabilité-là. Elle a révélé qu'elle n'existait pas.

Ce que ce dossier retourne

Alors, la prochaine fois qu'on vous dira que l'écologie tue l'emploi, repensez au quai des Usines.

Ce qui a tué ces cinquante emplois, ce n'est pas une norme : c'est du cadmium dans l'air d'un atelier et un arbitrage d'actionnaire rendu à trois cents kilomètres. Ce qui a tué la sidérurgie liégeoise, ce n'est pas le climat : ce sont des décisions de groupe prises à Londres et à Luxembourg, au fil des surcapacités mondiales. Et ce que le récit de « l'écologie punitive » protège, dans les deux cas, c'est le seul acteur qui ne paie jamais : celui qui décide.

L'écologie ne tue pas l'emploi. Elle est la condition pour qu'il soit vivable, et durable. Une usine aux normes est une usine qui reste.

Une dernière chose. La pluie ne lit pas les jugements de faillite. Fin juin, le même orage qui a gonflé la Dendre est tombé plus à l'est, sur les plateaux limoneux de la Hesbaye. Là-bas, pas d'usine, pas de cheminée, pas de curateur : des champs à perte de vue, parmi les meilleures terres d'Europe. Et pourtant, au matin, les pompiers raclaient de la boue dans les salons de Waremme et de Hannut, comme l'année d'avant, comme l'année d'avant encore. Une catastrophe sans usine, donc naturelle ? C'est le prochain dossier.

Sources
Sources institutionnelles
  • 1.Tribunal de l'Entreprise du Hainaut, division de Tournai, jugement de faillite sur aveu de la SA Flaurea Chemicals, 10 février 2026.
  • 2.Parlement de Wallonie, réponse du ministre Yves Coppieters au député Bruno Lefèbvre, mars 2026 : pollution des sols et eaux souterraines « connue de mon administration », étude combinée mandatée en 2025, rencontre avec la Direction de l'Assainissement des Sols du 15 décembre 2025, échéance du permis en juin 2026, absence de garantie financière pour l'assainissement. Relais L'Avenir, 26 mars 2026
  • 3.SPF Emploi, Direction du contrôle des risques chimiques : rapport d'inspection d'octobre 2025 et interdiction d'activité du 23 décembre 2025, telles que documentées par le communiqué du groupe Auréa et la presse régionale (sources 11, 12 et 13).
  • 4.Parlement de Wallonie, réponse du ministre Pierre-Yves Jeholet : enquête de l'Inspection du travail pour des expositions excessives au cadmium, arrêt de l'activité en décembre, placement du personnel en chômage économique.
  • 5.Décret wallon du 1er mars 2018 relatif à la gestion et à l'assainissement des sols : obligations liées à la cessation d'activité, rappelées aux curateurs par le courrier du DPC Mons du 18 mars 2026 (source 27).
  • 6.Directive (UE) 2019/983 du 5 juin 2019 modifiant la directive 2004/37/CE sur la protection des travailleurs contre les cancérogènes : valeur limite d'exposition professionnelle au cadmium de 0,001 mg/m³ (1 microgramme par mètre cube, fraction inhalable, moyenne sur huit heures), avec valeur transitoire de 0,004 mg/m³ applicable jusqu'au 11 juillet 2027, transposée dans le Code belge du bien-être au travail. Lien
  • 7.INRS, base Biotox, fiches cadmium sanguin et cadmium urinaire : concentrations sanguines de population générale et de fumeurs en microgrammes par litre, valeur limite biologique urinaire, demi-vie du cadmium dans l'organisme d'environ trente ans. Lien
  • 8.Ville d'Ath, communiqué officiel du bourgmestre Marc Duvivier, 20 septembre 2017 : courrier de Flaurea Chemicals au Département des Permis et Autorisations à Mons confirmant le retrait du projet « plomb ». Communiqué et mise au point.
  • 9.Directive 2003/87/CE établissant le système d'échange de quotas d'émission, et son mécanisme d'allocations gratuites aux secteurs réputés exposés au risque de fuite de carbone. Lien
  • 10.Cour des comptes européenne, rapport spécial 18/2020, « Le système d'échange de quotas d'émission de l'UE : l'allocation de quotas à titre gratuit devrait être mieux ciblée » : plus de 40 % des quotas encore gratuits, ciblage défaillant. Lien
Sources d'entreprise et sources médiatiques
  • 11.Groupe Auréa, communiqué financier du 12 février 2026, « Chiffre d'affaires 2025 : 222,7 M€ », mentionnant la « décision de dépôt de bilan de FLAUREA CHEMICALS avec un impact limité sur les actifs immobiliers » et le statut de seule société capable de recycler le cadmium en Europe.
  • 12.Déclarations de Joël Picard, président du groupe Auréa, à la presse régionale, février 2026 : équipements de protection, absence de maladie professionnelle constatée, argument du seuil de 2027.
  • 13.Notélé, « On a les jambes coupées : la cinquantaine de travailleurs sous le choc après la faillite de Flaurea Chemicals à Ath », 13 février 2026. Lien
  • 14.L'Avenir, « Faillite (sur aveu) pour la SA Flaurea Chemicals à Ath, qui laisse cinquante personnes sur le carreau et une friche polluée », 12 février 2026 : reprise de Floridienne Chimie en 2014, 130 emplois à l'époque. Lien
  • 15.La DH, « Double peine pour les travailleurs de Flaurea, à Ath », 25 février 2026 : interpellations de Bruno Lefèbvre et Bénédicte Linard, réponse du ministre Coppieters. Lien
  • 16.Notélé, « Ce que nous découvrons aujourd'hui est scandaleux », 25 février 2026 : citation complète du ministre Coppieters, « en rive gauche de la Dendre », expert en gestion des sols pollués déjà désigné. Lien
  • 17.RTBF, « La Floridienne d'Ath à nouveau pointée en matière de pollution », 23 décembre 2009 : déversement de 300 à 600 kilos de chlorure de zinc ammoniacal dans la Dendre, lâchers d'eau des Voies navigables, protestation de la ministre flamande de l'Environnement. Lien
  • 18.Écolo Ath, compte rendu des questions au conseil communal : rejets vers la Dendre occidentale et le canal Blaton-Ath, infractions corrigées, arrêté du bourgmestre de décembre 2021 interdisant tout captage dans un rayon de cent mètres, étude SPAQuE menée depuis 2022 sur la nappe alluviale et la nappe des calcaires. Lien
  • 19.RTBF, « Ath : retour des produits polluants à l'ancienne Floridienne ? », fin juin 2017, sur l'enquête publique lancée en période de vacances. Lien
  • 20.RTBF, « Ath : la Floridienne renonce provisoirement à relancer la production de sels de plomb », 7 juillet 2017 : argument des 2 000 tonnes par an, « 25 fois moins que ce qui s'est fait sur le site pendant des années sans problème de santé pour les ouvriers ». Lien
  • 21.Nord Éclair, « Ath, rebondissement : Flaurea Chemicals abandonne son projet au plomb », 7 juillet 2017 : machines remises en route sans autorisation, avertissement de la Région wallonne. Lien
  • 22.L'Avenir, « Flaurea retire finalement sa demande de permis plomb », 21 septembre 2017, et « Flaurea : procédure en guise de test ? », 15 septembre 2017, sur le maintien discret de la demande après l'annonce d'arrêt. Lien
  • 23.Notélé, « Fin du projet plomb : Flaurea Chemicals retire sa demande de permis », 21 septembre 2017, avec le rôle des conseillers communaux ayant révélé le non-retrait. Lien
  • 24.Notélé, « Flaurea Chemicals, une faillite aux multiples inconnues », 21 février 2026 : cellule de reconversion du FOREM, entreprise non propriétaire d'une partie des terrains.
  • 25.La DH, « Faillite de Flaurea à Ath : tout devra être fait pour que le site ne devienne pas un chancre », 27 février 2026. Lien
  • 26.L'Avenir et La DH, « Des questions inquiètes autour du site Flaurea à Ath : Il suffit d'une vanne défectueuse et c'est la catastrophe », 6 avril 2026 : conseil communal, curatelle, déclaration de l'échevine Ludivine Gauthier. Lien
  • 27.L'Avenir et La DH, « Le suivi de la situation environnementale du site Flaurea Chemicals à Ath : le chemin sera très long », 9 juin 2026 : courrier du DPC Mons aux curateurs du 18 mars, visite d'inventaire du 21 avril. Lien
  • 28.Notélé, « Faillite de Flaurea Chemicals : la sécurité et la situation environnementale du site suscitent beaucoup de questionnements », 24 avril 2026 : interpellation du curateur par le bourgmestre Florent Van Grootenbrulle, site inscrit sur une liste de sites à dépolluer. Lien
  • 29.L'Avenir, « La Ville d'Ath a proposé de racheter pour un euro le site Flaurea où subsistent des produits dangereux », 15 juillet 2026, mentionnant la réunion du comité d'accompagnement du 15 avril. Lien
  • 30.La DH, « ArcelorMittal : la sidérurgie liégeoise, chronique d'une mort annoncée », 24 janvier 2013 : abandon annoncé en 2008 du projet de fermeture du chaud, fermeture du 12 octobre 2011, menace de septembre 2012 de retirer un plan d'investissement de 138 millions d'euros. Lien
  • 31.RTBF, « ArcelorMittal : On est en train de mourir, commentent les travailleurs », 24 janvier 2013 : fermeture de sept lignes du froid dont la cokerie de Seraing, 1 300 emplois directs sur environ 2 700. Lien
  • 32.Paperjam, « ArcelorMittal supprime 1 300 emplois à Liège », janvier 2013, rappelant que le groupe « était censé investir des dizaines de millions » dans la phase à froid. Lien
  • 33.La Revue Nouvelle, « Liège, une mort annoncée pour la sidérurgie à chaud ? », fin 2011 : OPA de juillet 2006, accueil du groupe en sauveur, 581 emplois fixes et environ 400 intérimaires touchés par la fermeture du chaud. Lien
Bibliographie et études
  • 34.CE Delft pour Carbon Market Watch, études sur les profits d'aubaine du marché carbone : jusqu'à 50 milliards d'euros pour l'industrie entre 2008 et 2019 (dépêche AEF) ; détail du secteur cimentier, environ 3 milliards d'euros et 231 millions de tonnes de quotas surallouées (Carbon Market Watch) ; repris par The Shift Project, « Décarboner la filière ciment-béton », 2025.
  • 35.Lamb, W. F., et al., « Discourses of climate delay », Global Sustainability, 2020, DOI 10.1017/sus.2020.13, pour la taxinomie des arguments d'inaction dont relève le chantage à l'emploi.
Annexe, documents bruts

Communiqué financier du groupe Auréa du 12 février 2026 (source 11), via son site investisseurs et les fils d'agences boursières. Rapport spécial 18/2020 de la Cour des comptes européenne (source 10). Études CE Delft et notes Carbon Market Watch (source 34). Comptes rendus des conseils communaux d'Ath, février à juillet 2026, via les procès-verbaux publics de la Ville.

Notes de vérification

Ce que cette enquête n'a pas pu établir avec certitude est écrit ici, plutôt que masqué dans le texte.

Sur la communication du groupe Auréa à la presse belge. La présentation de la fermeture comme conséquence de la décision de l'administration est rapportée « en substance » d'après La DH et L'Avenir des 12 et 13 février ; la formulation exacte devra être citée au mot près sur pièce. Le titre du communiqué financier du 12 février, lui, est vérifié à la lettre.

Sur l'argument du seuil de 2027 attribué à Joël Picard. La restitution par la presse parle d'un « taux admissible de cadmium dans le sang » passant de 4 à 1. La valeur réglementaire qui suit ce calendrier est une limite dans l'air des ateliers, en microgrammes par mètre cube (directive 2019/983). L'erreur de grandeur peut venir du président ou de sa retranscription par le journaliste : le texte démonte l'argument tel qu'il a été publié, sans trancher qui l'a commis. Interview originale à retrouver et citer au mot près avant publication.

Sur la valeur à laquelle se réfère l'interdiction du 23 décembre 2025. Le texte déduit qu'elle relève du régime transitoire en vigueur, à confirmer sur la décision de l'Inspection du travail si elle devient accessible.

Sur le bilan des fermetures liégeoises. La fermeture du chaud est chiffrée à « près de 800 emplois » par La DH et à 581 fixes plus environ 400 intérimaires par La Revue Nouvelle ; le texte retient le décompte détaillé attribué.

Sur l'arrêté de captage de décembre 2021 et l'étude SPAQuE. Documentés par le compte rendu d'un groupe politique local citant les réponses du collège ; à confirmer sur l'arrêté lui-même ou auprès de la SPAQuE, ainsi que l'état d'avancement de la délimitation.

Au jour de la publication. Vérifier l'issue de la proposition de rachat à un euro, l'état de la curatelle et de l'inventaire des produits dangereux, et toute évolution du dossier ArcelorMittal Liège susceptible d'actualiser la section.

Épisode 6 · Bientôt
Les plateaux de Hesbaye, parmi les meilleures terres d'Europe. Pas d'usine, pas de cheminée, pas de curateur. Et au matin, les pompiers raclent de la boue dans les salons de Waremme et de Hannut. Une catastrophe sans usine, donc naturelle ?
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Écrit par Ibne Muna · Chronik.be · Épisode 5

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