Derrière la prise
Derrière la prise
Vingt-deux ans pour sortir du nucléaire, trois ans pour y rentrer. Entre les deux, un État qui a laissé partir la maison, et qui a dû la relouer au prix fort, meubles toxiques compris. Ni pour ni contre l'atome : ce dossier lit les contrats.
Pourquoi construire une centrale en 2025 ? Parce que le pays est justement en train d'éteindre les siennes. La Belgique tire l'essentiel de son courant de sept réacteurs nucléaires, et cette année-là, elle en a arrêté trois : Doel 1 en février, Tihange 1 en octobre, Doel 2 en décembre. C'est la fameuse sortie du nucléaire, décidée il y a plus de vingt ans. Quand on éteint des réacteurs, il faut bien produire le courant autrement. D'où la centrale neuve de Flémalle.
Sauf que deux détails devraient vous faire tiquer, et ils figurent en toutes lettres dans le communiqué d'inauguration. Le premier : cette centrale brûle du gaz, du fossile tout neuf, inauguré en pleine transition climatique, avec ses 320 grammes de CO2 par kilowattheure. Le second : elle n'existerait pas sans votre argent. Elle tournera pourtant beaucoup, 5 000 à 6 000 heures par an selon Engie, presque en continu l'hiver. Mais investir 650 millions d'euros dans une centrale au gaz, en 2021, alors que chaque éolienne et chaque panneau supplémentaire lui rognera des heures de fonctionnement chaque année, aucun industriel ne voulait porter ce pari seul. Alors l'État garantit : pendant quinze ans, il paie à la centrale sa disponibilité, en plus de ce qu'elle gagne en produisant. Ce n'est pas l'inactivité qu'on subventionne, c'est le risque. La presse économique l'écrit sans détour : sans ce soutien public, aucun énergéticien ne se serait risqué à construire une nouvelle centrale au gaz.
Pendant ce temps, au même moment, le gouvernement belge achève une négociation de plusieurs années avec un groupe français, Engie, pour le convaincre de garder en vie les deux derniers grands réacteurs du pays, Doel 4 et Tihange 3. Le convaincre, oui. Parce que ces réacteurs, construits en Belgique et payés par les factures des Belges, ne nous appartiennent plus.
Voilà l'énigme de ce dossier, gardez-la jusqu'au bout. Comment un pays qui fut l'un des pionniers du nucléaire dans le monde en arrive-t-il à éteindre ses réacteurs, à subventionner du gaz avec l'argent public, et à payer un groupe parisien pour rallumer des centrales qu'il a lui-même bâties ?
Ce n'est pas une histoire de technique. C'est l'histoire d'une maison de famille qu'on a laissée partir, et qu'il a fallu relouer au prix fort, meubles toxiques compris. La voici.
La maison de famille
Ces centrales, Doel et Tihange, c'est vous qui les avez payées. Elles ont été construites entre 1975 et 1985, à l'époque où l'électricité belge appartenait à une entreprise dont vos parents se souviennent très bien : Electrabel. Pendant des décennies, chaque facture a remboursé ces réacteurs, brique après brique, et alimenté au passage un fonds, Synatom, destiné à payer un jour leur démantèlement et leurs déchets. Retenez ce fonds, il reviendra.
Mais Electrabel elle-même avait un propriétaire : la Société Générale de Belgique, cette vieille dame de la rue Royale qui a possédé la moitié du pays pendant un siècle et demi, les charbonnages, l'acier, les banques, les tramways, l'électricité. Et si vous suivez cette série, vous la connaissez déjà : c'est elle qui avait fondé l'Union Minière au Katanga, le 28 octobre 1906, celle de l'épisode précédent. Décidément.
- 1998.La Société Générale de Belgique, affaiblie, est absorbée par le groupe français Suez. Dans la corbeille de mariage : Electrabel, et donc nos centrales.
- 2005.Suez lance une offre sur les parts d'Electrabel qu'il ne détenait pas encore, et boucle l'opération.
- 2008.Suez fusionne avec Gaz de France. Naissance de GDF Suez.
- 2015.GDF Suez se rebaptise Engie. Quatre étapes, aucun vote, et les prises de courant du royaume se retrouvent branchées sur un siège social à Paris.
Précision qui complète le tableau : le copropriétaire minoritaire de ces réacteurs, Luminus, appartient à EDF, l'électricien public français. Les deux maisons qui détiennent l'atome belge ont leur siège dans la même capitale, et ce n'est pas Bruxelles.
Ce que l'atome belge doit au Katanga
Une parenthèse, parce qu'elle ferme une boucle ouverte à l'épisode 7. Si la Belgique a été pionnière du nucléaire, ce n'est pas un hasard de laboratoire. C'est la conséquence d'une mine.
L'Union Minière exploitait au Katanga, à Shinkolobwe, le gisement d'uranium le plus riche jamais découvert. C'est cet uranium congolais, extrait par des travailleurs congolais pour une société belge, qui a alimenté le programme américain de la bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale. En retour, la Belgique a obtenu un accès privilégié au savoir-faire nucléaire naissant, et s'est retrouvée dans le peloton de tête des pays équipés dès les années 1950, avec un centre de recherche à Mol et, bientôt, des réacteurs commerciaux. La Libre le titrait encore en mai 2026 : la puissance nucléaire belge, des origines congolaises à la mainmise française.
Le cobalt des batteries de l'épisode 7 et l'uranium des débuts du nucléaire belge sortent des mêmes concessions de 1906, gérées par la même holding qui possédait aussi Electrabel. Ce n'est pas une coïncidence de scénariste : c'est la structure du capitalisme belge du vingtième siècle, une seule maison mère derrière le cuivre, l'uranium et le courant.
Le sommeil
Ajoutons maintenant la seconde pièce : la fameuse sortie du nucléaire.
La loi est votée le 31 janvier 2003. Retenez bien qui la signe, parce qu'on vous répète depuis vingt ans que c'était un caprice d'écologistes : elle est adoptée sous un gouvernement dit « arc-en-ciel », une coalition de libéraux, de socialistes et d'écologistes. Trois familles politiques, pas une seule. Elle programme la fermeture des sept réacteurs après quarante ans de service, entre 2015 et 2025, et interdit d'en construire de nouveaux.
Puis viennent vingt années, et une dizaine de gouvernements successifs, avec ou sans écologistes. Tous gardent la loi. Aucun ne construit ce qui devrait remplacer les réacteurs. En 2015, un gouvernement sans écologistes prolonge Doel 1 et Doel 2 de dix ans, sans plan de remplacement pour autant. Fin 2021, le gouvernement confirme une dernière fois la sortie complète pour 2025, avec des centrales à gaz subventionnées en solution de repli. Et pendant tout ce temps, Engie, propriétaire des réacteurs, annonce qu'il se détourne du nucléaire belge pour investir dans le renouvelable et le gaz. Vingt ans, un calendrier, zéro plan. Si sommeil il y a eu, il fut multipartite, et l'industriel, lui, ne dormait pas.
Le réveil
Et puis le réveil sonne, brutalement. Le 24 février 2022, la Russie envahit l'Ukraine, le prix du gaz s'envole, et toute l'Europe découvre ce que coûte la dépendance. Le 18 mars 2022, trois semaines plus tard, le gouvernement belge décide en urgence de prolonger Doel 4 et Tihange 3 de dix ans. Décider, c'est facile. Encore faut-il l'accord du propriétaire.
Mesurez bien cette scène, parce que tout le dossier tient dedans. D'un côté de la table, un État qui a laissé partir la maison, qui a dormi vingt ans, et qui voit l'hiver arriver. De l'autre, le propriétaire parisien, qui n'a besoin de rien, qui a déjà annoncé qu'il ne croyait plus au nucléaire belge, et qui le sait parfaitement. Suivez le compte à rebours de cette négociation, car chaque date rapproche du moment où l'État signera ce qu'il n'aurait jamais signé sans l'hiver dans le dos.
- 1er janv. 2023.Les tractations formelles commencent, sous un nom de code : Phoenix, l'oiseau qui renaît de ses cendres.
- 29 juin 2023.Accord intermédiaire, présenté par le Premier ministre, la ministre de l'Énergie et le patron d'Engie Belgique. Ce jour-là, L'Écho titre : « La bourse applaudit le deal entre Engie et l'État belge ». Retenez qui applaudit.
- 13 déc. 2023.Accord définitif. Un millier de pages.
- Avril 2024.La Chambre approuve la prolongation et crée un organisme public, Hedera, pour porter la gestion financière des passifs nucléaires.
- Fév. et mars 2025.La Commission européenne valide l'aide d'État. Le 14 mars, l'accord est finalisé.
- 15 mai 2025.La Chambre abroge la loi de 2003 à une large majorité, sans un seul ministre écologiste au gouvernement.
- Nov. 2025.Doel 4, mis à l'arrêt le 30 juin pour ses travaux, et Tihange 3 redémarrent. Un an plus tôt que prévu.
Vingt-deux ans pour sortir du nucléaire, trois ans pour y rentrer, et dans les deux sens, les mêmes familles politiques ont tenu le stylo.
Le contrat, clause par clause
Ouvrons le millier de pages, ou du moins ce qu'Engie et le gouvernement en ont publié, car chaque rapport de force y est devenu une clause. Le groupe résume lui-même l'esprit de l'accord dans son communiqué.
« Un modèle économique de l'extension avec une répartition équilibrée des risques. » Et : « la fixation d'un montant forfaitaire pour les coûts futurs liés au traitement des déchets nucléaires, concernant toutes les installations nucléaires d'ENGIE en Belgique, pour un montant total de 15 milliards d'euros payable en deux fois. »
Répartition équilibrée. Voyons ce que cela recouvre, clause par clause.
Première clause : la propriété. Les deux réacteurs prolongés sont logés dans une structure juridique dédiée, détenue à parité par l'État belge et Engie. La Belgique rachète donc, à cinquante pour cent, la maison que les factures de ses habitants avaient déjà payée.
Deuxième clause : le prix. L'électricité de ces réacteurs bénéficie d'un mécanisme de prix garanti, un contrat pour différence. Le principe est celui d'un thermostat : si le prix du marché descend sous un niveau convenu, l'État comble la différence ; s'il monte au-dessus, le surplus est reversé. Et lisez comment ce niveau est fixé, car c'est le détail décisif : selon le communiqué d'Engie, « le prix d'exercice se basera sur le coût réel de l'extension ». Le seuil de garantie suit donc la dépense. L'exploitant n'a plus de risque de marché.
Troisième clause : les travaux. La remise à niveau des deux réacteurs, estimée par Engie entre 1,6 et 2 milliards d'euros, est financée par la structure commune, c'est-à-dire pour moitié par l'État.
Quatrième clause, la plus lourde : les déchets. Engie verse une enveloppe fermée de 15 milliards d'euros, en deux fois, et l'État reprend à sa charge tous les déchets de toutes les installations nucléaires du groupe en Belgique. Le montant est un forfait : il est fixé, actualisé une dernière fois en 2028, puis gravé dans le marbre. Ce que ces 15 milliards recouvrent exactement fait débat, et il faut le dire honnêtement. Le communiqué d'Engie ne détaille pas leur composition. Une partie de la presse a compris que l'enveloppe venait s'ajouter aux provisions déjà constituées dans le fonds Synatom, portant l'engagement total du groupe à plus de vingt milliards ; d'autres lectures y voient au contraire un ensemble qui absorbe ces provisions, ne laissant qu'un complément de quelques milliards d'argent réellement neuf. Le point décisif ne dépend d'aucune de ces deux lectures : dans les deux cas, le fonds Synatom a été rempli pendant des décennies par les factures des Belges, et dans les deux cas, ce qui dépassera le forfait sera pour l'État.
Cinquième clause, celle dont personne ne parle : la liberté. L'accord prévoit, mot pour mot, « la levée des restrictions portant sur les actifs non européens d'Electrabel ». Le groupe repart libre de ses mouvements hors d'Europe, débarrassé de son passif nucléaire belge.
Voilà la « répartition équilibrée des risques ». Le risque de marché : à l'État. La moitié des travaux : à l'État. Les déchets, pour toujours, à un prix fixé une fois : à l'État. Et la liberté : à Engie. Les actionnaires, le titre de L'Écho l'avait compris avant tout le monde, pouvaient applaudir.
Combien coûte l'éternité
Revenons à la quatrième clause, parce qu'elle engage vos arrière-petits-enfants, et qu'elle répond à une question vertigineuse : combien coûte l'éternité ?
Un réacteur produit des déchets qui resteront dangereux pendant des dizaines de milliers d'années. Quand ils seront enfin inoffensifs, nos cathédrales seront de la poussière. Il faudra les surveiller, les conditionner, les enfouir dans une couche géologique profonde qui n'a pas encore été choisie, les garder, génération après génération. Personne au monde ne sait ce que cela finira par coûter. Aucun pays n'a encore achevé un enfouissement définitif de déchets de haute activité, et chaque décennie, les estimations de l'organisme public belge chargé des déchets ont été révisées vers le haut.
Eh bien, l'accord a fixé un chiffre. Un forfait. C'est-à-dire un reçu marqué « payé », délivré pour une facture dont le montant n'existe pas encore. Si l'éternité finit par coûter 30 ou 50 milliards, la différence ne sera pas pour Engie.
« Le groupe est reparti avec un plafond gravé dans le marbre. Vous, vous êtes repartis avec le sablier. »
Et rien de tout cela n'est caché. La loi de sortie a été abrogée par un vote public, l'accord est passé devant le Parlement, les subsides du gaz sont publiés, les communiqués sont en ligne. Ce n'est pas un complot, c'est le fonctionnement normal et rationnel du système. Et c'est pour ça que c'est plus grave.
Pendant ce temps, le gaz
Revenons à Flémalle, et à sa jumelle, car elles complètent l'addition.
Le mécanisme qui les paie s'appelle le CRM, pour mécanisme de rémunération de capacité. Inventé pour passer la sortie du nucléaire sans coupure, il organise des enchères où l'État achète, non de l'électricité, mais de la disponibilité garantie : des centrales qui s'engagent à être là quand on les appelle, et qui touchent pour cela une rémunération fixe, en plus de leurs ventes. Le 31 octobre 2021, la première enchère retient Flémalle : 875 mégawatts, un contrat de quinze ans avec le gestionnaire du réseau, sur le site de l'ancienne centrale des Awirs, où Engie fait de l'électricité depuis les années cinquante. En avril 2022, une seconde centrale est retenue : Seraing, 870 mégawatts, portée cette fois par Luminus, filiale d'EDF. Deux centrales, deux groupes, et les deux sièges à Paris.
Seraing remplace un projet qui devait se construire à Vilvorde, en Flandre, et dont le permis a été refusé pour cause d'émissions trop élevées, azote, CO2 et ammoniac. La centrale s'est donc déplacée là où le permis passait : en Wallonie, dans la vallée de la Meuse, à quelques kilomètres du village du brouillard de 1930. La vallée d'Engis, évidemment.
Flémalle a tenu son échéance du 1er novembre 2025. Seraing, elle, la manque de report en report : promise pour novembre 2025, elle est annoncée pour janvier 2026 en mars 2025, pour le 31 mai 2026 en août, pour le 15 octobre 2026 en octobre, et depuis le 1er juillet 2026 pour le premier trimestre 2027, avec des pénalités à la clé et un chantier que son porte-parole décrit comme coincé sur moins de deux hectares, là où de tels projets en demandent cinq à sept. Détail qui dit le désordre de l'ensemble : entre-temps, la prolongation de Doel 4 et Tihange 3 a rendu ces centrales moins urgentes. On a donc payé, la même année, la remise en route des réacteurs et les centrales censées les remplacer. Les deux nouvelles centrales fossiles du pays, subventionnées pendant quinze ans, sont wallonnes, et l'une d'elles est celle dont la Flandre n'a pas voulu.
L'addition
Faites l'addition, maintenant. Elle est simple, et elle est cruelle.
Vous avez payé ces centrales quand elles étaient à nous, par vos factures d'hier, et vous avez rempli le fonds Synatom avec. Vous payez aujourd'hui le rachat de la moitié de ces mêmes centrales, leurs travaux, leur prix garanti, et les centrales à gaz d'Engie et de Luminus qui comblent les trous. Et vous paierez demain les poubelles éternelles d'un groupe qui, lui, a un plafond. Trois fois la même prise, trois fois la même poche.
Nos règles proclament le pollueur-payeur. Huitième épisode, et ce principe cherche encore sa première application : ici, c'est le pollueur qui a obtenu un plafond, et le payeur qui a hérité du sablier. Victime-payeur, à l'échelle des siècles cette fois.
L'objection, prise au sérieux
L'objection est double, et il faut l'encaisser franchement.
Un : il fallait passer l'hiver 2025. Personne ne le conteste. Sans Doel 4 et Tihange 3, un risque réel de pénurie existait, les gestionnaires du réseau l'avaient chiffré, et un gouvernement qui aurait laissé le pays dans le noir aurait été coupable. L'urgence était vraie. Mais l'urgence n'excuse pas le contenu de la signature : elle l'explique. La question de cet article n'a jamais été « fallait-il prolonger », mais « qu'a-t-on accepté de signer parce qu'on négociait à genoux, et qui nous y a mis ». La réponse tient dans la maison vendue en 1998 et les vingt ans de sommeil qui ont suivi.
Deux : sans la loi de 2003, rien de tout cela ne serait arrivé. C'est l'argument du bouc émissaire, et il mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Oui, la loi a créé le calendrier. Mais la loi n'a pas vendu la maison : la vente est antérieure, 1998, et elle relève d'opérations de marché que personne n'a soumises au vote. La loi n'a pas décrété vingt ans d'inaction : ce sont des gouvernements successifs, de toutes couleurs, qui ont choisi de ne rien construire. Et la loi n'a pas écrit le forfait de l'éternité : ce sont des négociateurs de 2023, sans écologistes à la table, qui l'ont accepté. Le bouc émissaire de votre facture n'a signé ni la vente, ni le sommeil, ni le forfait.
Et précision, avant que les commentaires ne s'écharpent : cet article n'est ni pour ni contre le nucléaire. Cette série ne juge pas les technologies, elle lit les contrats. Et les contrats disent tous la même chose. Peu importe ce qu'il y a derrière votre prise, atome ou gaz, ce qui ne change jamais, c'est qui décide, un siège à Paris et des gouvernements le dos au mur, et qui porte le risque : vous.
La scène recommence
Un dernier fait, tout récent, parce qu'il prouve que rien n'a été appris. En janvier 2025, le patron d'Engie Belgique déclarait qu'il serait « impensable » d'exploiter Doel 4 et Tihange 3 au-delà de 2035. En février 2026, le gouvernement belge a rouvert des discussions avec Engie pour prolonger davantage. Pendant ce temps, on se dispute les tours de refroidissement de Tihange 1, dont la démolition, autorisée par la Wallonie en janvier, a été suspendue en février sur recours, et l'on étudie l'ancien site sidérurgique de Chertal, celui de l'épisode 5, pour d'éventuels réacteurs neufs.
Regardez la table : d'un côté un État qui veut, de l'autre un propriétaire qui dit « impensable », et qui sait exactement ce que ce mot vaut en clauses. La même scène, avec les mêmes acteurs, et le même sablier. L'écologie a bon dos. Le nucléaire aussi.
Une dernière chose. Ce contrat de mille pages ne s'est pas écrit tout seul. Il existe, à Bruxelles, des couloirs entiers de gens payés pour rédiger, amender et adoucir ce genre de textes, virgule par virgule. Les mêmes couloirs d'où sortent la règle au poids de l'épisode 7 et les seuils du cadmium de l'épisode 5. Depuis huit épisodes, cette série démonte leurs produits, un par un. Il est temps de visiter l'usine. C'est le prochain dossier.
- 1.Loi du 31 janvier 2003 sur la sortie progressive de l'énergie nucléaire à des fins de production industrielle d'électricité, adoptée sous le gouvernement Verhofstadt I (libéraux, socialistes, écologistes) ; loi d'abrogation votée par la Chambre le 15 mai 2025.
- 2.Chambre des représentants, loi d'avril 2024 approuvant la convention de prolongation et créant l'organisme Hedera chargé de la gestion des passifs nucléaires.
- 3.Commission européenne, décision de février 2025 approuvant l'aide d'État à la prolongation de Doel 4 et Tihange 3.
- 4.Agence fédérale de contrôle nucléaire, autorisations de redémarrage de Tihange 3 et de Doel 4, automne 2025, et calendrier des arrêts de Doel 1, Tihange 1 et Doel 2 en 2025.
- 5.Elia et CREG, résultats des enchères du mécanisme de rémunération de capacité : Flémalle retenue le 31 octobre 2021, Seraing retenue en avril 2022, contrats de capacité de quinze ans.
- 6.Société Générale de Belgique et Union Minière du Haut-Katanga : fondation du 28 octobre 1906 ; absorption de la Générale par Suez en 1998 ; offre de Suez sur Electrabel en 2005 ; fusion GDF Suez en 2008 ; renommage Engie en 2015, documentés par les historiques officiels des groupes.
- 7.Engie, « Engie signe un accord final avec le gouvernement belge sur la prolongation des réacteurs nucléaires Tihange 3 et Doel 4 » : structure juridique détenue à parité, contrat pour différence dont « le prix d'exercice se basera sur le coût réel de l'extension », investissement estimé entre 1,6 et 2 milliards d'euros, montant forfaitaire de 15 milliards payable en deux fois pour les déchets, « levée des restrictions portant sur les actifs non européens d'Electrabel », « répartition équilibrée des risques ». Lien
- 8.Engie, communiqués du 29 juin 2023 (accord intermédiaire) et du 13 décembre 2023 (accord définitif). Newsroom Engie
- 9.Engie, communiqué « Mission accomplished », novembre 2025 : depuis le 31 octobre 2025, 875 MW mis à disposition du réseau après une phase de tests, engagement CRM rempli, projet sélectionné le 31 octobre 2021 pour un contrat de quinze ans avec Elia. Lien
- 10.RTBF, « Prolongation des réacteurs de Doel 4 et Tihange 3, gestion des déchets : accord entre Engie et l'État belge », 29 juin 2023 : les 15 milliards « une fois pour toutes », le nom de code Phoenix, les tractations depuis le 1er janvier 2023, le fonds Synatom. Lien
- 11.BX1, « L'État belge a son accord sur le nucléaire avec Engie : voici les conditions posées » : l'enveloppe fermée de 15 milliards versée « en plus des sommes déjà déposées sur le fonds Synatom », l'État se chargeant du surplus, engagement total du groupe estimé à au moins 23 milliards. Lien
- 12.Lecture contraire, selon laquelle les 15 milliards absorberaient les provisions Synatom existantes et ne comprendraient qu'un complément de quelques milliards d'argent neuf. Analyse de parti politique, citée comme lecture minoritaire et signalée comme telle dans les notes de vérification.
- 13.L'Écho, « La bourse applaudit le deal entre Engie et l'État belge », 29 juin 2023.
- 14.S&P Global Commodity Insights, « Belgian parliament approves new nuclear capacity, life extensions », 15 mai 2025 : vote d'abrogation, structure de propriété (Electrabel 89,8 %, Luminus 10,2 %), déclaration du patron d'Engie Belgique jugeant « impensable » toute exploitation au-delà de 2035, recentrage d'Engie sur le renouvelable et le gaz depuis 2021. Lien
- 15.Reuters, autorisation par l'AFCN du redémarrage de Tihange 3 et arrêt de Doel 4 le 30 juin 2025 pour travaux de prolongation.
- 16.La Libre, « Derniers réglages à la centrale au gaz de Flémalle », 28 août 2025 : 5 000 à 6 000 heures de fonctionnement par an, production quasiment en continu l'hiver, montée de 350 à 875 MW en dix minutes, rendement de 63 %, dates des trois arrêts nucléaires de 2025. Lien
- 17.La Libre, « Nouveau retard pour la centrale au gaz de Seraing », 1er juillet 2026 : exploitation commerciale reportée au premier trimestre 2027, chantier sur moins de deux hectares, remplacement du projet de Vilvorde. Lien
- 18.La DH et La Libre, mars et octobre 2025, sur les reports successifs de Seraing et sur la prolongation nucléaire rendant les centrales au gaz moins urgentes. La DH et La Libre.
- 19.La Libre, mai 2026, « La puissance nucléaire belge, des origines congolaises à la mainmise française », et « Rachat du nucléaire d'Engie par l'État : les grandes questions d'un dossier sensible », 1er mai 2026. Lien
- 20.Dépêches de janvier et février 2026 : autorisation wallonne de démolition des tours de Tihange 1, suspension du permis sur recours, réouverture de discussions entre le gouvernement belge et Engie sur une prolongation supplémentaire, étude du site de Chertal.
- 21.Ferdinand, M., Une écologie décoloniale, Seuil, 2019, pour la continuité coloniale des filières minières.
- 22.Bonneuil, C., Fressoz, J.-B., L'Événement Anthropocène, Seuil, 2013, sur la dette vers le futur.
- 23.Lamb, W. F., et al., « Discourses of climate delay », Global Sustainability, 2020, DOI 10.1017/sus.2020.13, pour le déplacement de la responsabilité vers un bouc émissaire.
Convention entre l'État belge et Engie du 13 décembre 2023, telle que transmise à la Chambre. Communiqués Engie des 29 juin 2023, 13 décembre 2023 et 14 mars 2025 (sources 7 et 8). Résultats d'enchères CRM publiés par Elia (source 5). Loi du 31 janvier 2003 et loi d'abrogation du 15 mai 2025 (source 1).
Ce que cette enquête n'a pas pu établir avec certitude est écrit ici, plutôt que masqué dans le texte.
Sur la composition des 15 milliards. Le communiqué d'Engie ne la détaille pas. BX1 écrit que l'enveloppe vient « en plus des sommes déjà déposées sur le fonds Synatom », l'État se chargeant du surplus, et évalue l'engagement total du groupe à au moins 23 milliards. Une analyse de parti politique soutient au contraire que les 15 milliards absorbent les provisions existantes et ne comportent qu'environ 4,5 milliards d'argent neuf. Le texte expose les deux lectures sans trancher, parce qu'aucune source primaire consultable ne le permet à ce stade. La ventilation officielle devra être recherchée dans la convention transmise à la Chambre avant toute affirmation chiffrée.
Sur la chaîne de propriété. 1998, 2005, 2008 et 2015 sont les jalons établis. La formule « aucun vote » vise le fait que ces opérations relevaient du marché, non d'un scrutin, et ne suggère pas que les gouvernements de l'époque n'aient pas été informés.
Sur Shinkolobwe. L'alimentation du programme Manhattan en uranium katangais est établie historiquement ; à sourcer sur un ouvrage de référence à la mise en ligne.
Sur le coût de l'enfouissement. Le texte s'en tient à « révisées vers le haut » sans chiffre ; les rapports de l'ONDRAF sont à citer si un montant est souhaité.
Sur le nombre de gouvernements entre 2003 et 2022. « Une dizaine » ; décompte exact à établir sur la liste officielle.
Sur la capacité de Doel 1 et Doel 2. Le texte s'en tient à « à peu près ce que produisaient ensemble », les chiffres publiés variant entre 433 et 454 MW par unité selon qu'on compte en net ou en brut.
Au jour de la publication. État des discussions rouvertes en février 2026 sur une prolongation au-delà de 2035, situation des tours de Tihange, avancement de Seraing, et le crochet d'actualité de novembre 2026 sur Doel 4.
